A GONDORCET
24 décembre 1773.
Vous m'avez fait passer, Monsieur, un quart d'heure bien agréable; cela ne m'arrive pas souvent. J'aime mieux voir Alexis Fontaine dans votre ouvrage (a) qu'en original. Je Taî entrevu autrefois; il fit un voyage de sa terre à Paris sur un âne, comme les prophèles juifs; son porte-manteau était tout chargé d'XX que
(1) Lettre sur la prétendue comète} Voltaire, tome XLVII. (a) Voyez Téloge de Fontaine, tome II, page iBg.
ENTRE VOLTAIRE ET CONDORCET. u3
ees prophètes ne connaissaient pas. Vous lirez aunuii ex steroore Ennii. Bernard de Fontenelle en tirait quelquefois du clinquant. Vous nourrissez et vous embellissez la sécheresse du sujet par une morale noble et profonde qui doit faire une grande impression, qui ne corrigera ni Fréron, ni Clément, ni Ssbatier, mais qui enchantera tous les honnêtes gens.
Ce qui m'étonne, c'est que Fontaine aimât Racine. C'est le plus bel éloge qu'on ait jamais donné à ce grand poète. J'ai connu dans mon enfance un chimiste nommé La Ligerie; c'est de lui que nous vient la poudre des chartreux. On le mena un jour à Phèdre; il se mit à rire à la première scène, et il s'en alla à la seconde. L'aventure de Fontaine et de son avocat me parait beaucoup plus plaisante. Si vous avez besoin de votre copie, Monsieur, je vous la renverrai en vous demandant la permission d'en faire une pour moi qui ne sortira pas de mes mains.
Je ne sais si vous avez fait de nouvelles découvertes eo mathématiques; j'ignore même si on peut en faire de grandes ; mais il me semble que vous en faites dans le cœur humain, ce qui me parait tout aussi difficile.
Le mauvais plaisant de Grenoble, qui s'était uu peu égayé sur les comètes (i), est bien obligé au grand philosophe, quel qu'il soit, d'avoir daigné prendre le parti de ses oreilles contre d'autres oreilles. Cou-
(i) Yoluire lai-méme, Lettre sur la prétendue comète; voyez tome XLVII de ses œuvres. Une lecture de Lalande, à rAcadémie des sciences , avait été l'occasioii des bruits dont Voltaire se mo^ que dans cet écrit.
tinueZy Monsieur, à protéger la raison, qui est toujours persécutée en plus d'un genre. Le petit troupeau des gens qui pensent n'en peut plus. Vous savez qu'il y a des gens puissants qui ressemblent au docteur Balouard. Ce docteur ne voulut jamais d'autre valet que le balourd Arlequin, parce qu'il s'imaginait qu'Arlequin ne pourrait jamais découvrir ses turpitudes, et il se trompa : des gens d'esprit l'auraient beaucoup mieux servi qu'un sot. Puissiez-vous, avec M. D'Àlembert, détromper le docteur Balouard; peutêtre à vous deux formerez-vous un nouveau siècle. Je quitterai bientôt le mien en vous regrettant tous deux, et en emportant dans le néant ma très respectueuse amitié pour vous.