‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 44 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

ao auguste 1774* O tu major Fontanello et doctior.

On m'a envoyé la lettre du Théologien (i) à l'auteur du Dictionnaire des trois siècles (2). II y a des plaisanteries et des morceaux d'éloquence dignes de Pascal. Il est impossible qu'un abbé qui s'est déjà signalé par plusieurs brochures contre les Cléments et les Sabotiers, ait fait seul ce singulier ouvrage. Je sais qu'il n'a nulle connaissance des mathématiques et qu'il ignore si M. D'Âlenibert a résolu le premier d'une manière générale et satisfaisante le

[1) Voltaire ne savait pas que cette lettre fût de Coudorcet. H censure cet écrit et se défend d'en être l'auteur avec une franchise et une bonne foi que le nom de son correspondant rend fort piquantes. Voyez cette lettre dans le tome V, page 277.

Voltaire attribua pendant quelque temps la Lettre d'un tké^ hgien à Vabbé Duvernet. Voyez sa lettre à Voiseoon, du 10 octobre 1774*

(a) L'abbé Sabatier, de Castres, dont louvrage n*est qu'un libelle contre Voltaire , son bienfaiteur Helvédus , et une foule d'autres.

ENTRE VOLTAIRR ET CONDORCET. ^l

problème des cordes vibrantes. J'avoue à ma honte que je l'ignorais aussi, et que depuis les injustices que j'essuyai sur les ëiéments de Newton y j'ai renonce, il y a environ quarante ans, aux mathématiques.

Je ne sais ce que c'est que les Éléments de géométrie de Fabbéde la Chapelle. U est donc évident que ni cet abbé, qui écrase Sabotier, ni moi, qui me suis moqué de lui avec Pégase (i), ne pouvons avoir fait ces morceaux de la lettre du Théologien qui fait tant de bruit à Paris.

Je ne serai point étonné que tout le clergé, dont on De parle qu'avec horreur dans cette lettre, en demande justice à grands cris, et l'obtienne très-aisément U est, après tout, le premier ordre de l'État , et il est en droit de se plaindre. Le ministère peut se joindre au clergé, et trouver fort mauvais qu'on dise, i la page Sa (a), que c'est du peuple que les princes ont reçu leur autorité. U dira que le roi a reçu sa couronne de soixante-cinq rois ses ancêtres^ par la même loi que tout particulier hérite du bien de son père. Il ne fallait pas sans doute joindre la cause des évéques , et même des rois , à la cause d'un abbé Sabotier; il ne fallait pas donner de pai^eilles armes à ce polisson ; il ne fallait pas le mettre en droit de dire: On blasphème contre F Église j contre le roi et contre moi. L'abbé qui a fourni le canevas

(i) Dans le Dialogue de Pégase et dit vieiilard, qui est aussi

de Ï774.

^2) Tome y, page 334-

4^ GORRBSPOflTDiiNGB

de cette brochure n'a fourni que des pierres avec lesquelles on lapidera les philosophes. Je veux bien être lapidé pour sauver d'honnêtes gens , mais je ne veux pas mourir injustement et inutilement. Il n'est pas juste qu'un abbé Sabotier y le plus vil des scélérats , compilateur du système de Spinosa ( et non de la vie de Spinosa , comme le dit la lettre du Théo* logien ) , un soi-<iisant homme de lettres qui n'a fait que des vers aussi infimes que plais, un domestique qui a volé ses maîtres^ un fripon échappé des cachots où il avait été renfermé à Strasbourg; il n'est pas juste, dis-je, qu'un tel homme puisse être, avec quelque apparence de raison, la cause du malheur des hommes les plus respectables et du mien. On doit me laisser mourir en repos. En un mot , je ne suis point l'auteur de la lettre d'un Théologien ; je ne dois pas passer pour l'être ; et je suis bien sûr que vous et vos amis vous me rendrez cette justice. Peut-être le gouvernement, occupé de choses plus importantes, ne fera-t-il nulle attention à cette brochure. Mais peut-être en recherchera-t-on l'auteur, et exercerat-on la plus grande sévérité. Dans cette incertitude, je ne puis vous exprimer mon affliction et ma crainte. J'attends mon repos de la vérité et de votre amitié.

Ma fin est triste; je souffre des tourments inexprimables dans mon pauvre corps qui va se dissoudre; faut-il souffrir encore dans mon âme immortelle?

Je vous supplie de conférer avec Bertrand et de m'éclarer tous deux.

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