‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 45 sur 205 · A CONDOBCET · texte numérisé non relu

A CONDOBCET

a 3 novembre 1774*

J'ai reçu votre lettre du i5, Monsieur^ qui in*a fait encore plus de plaisir que les éloges de Fontaine et de la Condamine.

Vous êtes bienfaisant comme M. Turgot, humain, bardi et sage. Je venais d'écrire à M. D'Alembert, ou à vous, une lettre que M. Turgot avait bien voulu pmnettre que je misse sous son enveloppe.

Dans cette lettre ^ je parlais d'un mémoire ci-devant envoyé par moi à Tun des deux Bertrands (i). Je craignais que ce mémoire ne fût point parvenu à son adresse. Je suis rassuré dans le moment présent : je sais que le mémoire a été reçu, que rien n'a été dérangé, et que tout va bien. Mais pour plus grande sûreté, je prie M. D'Alembert de me mander s'il a ^ce mémoire en forme de lettre, dans lequel il y avait à la fin un petit mot sur un grand seigneur absolument étranger à cette affaire (a).

Vous pouvez prendre une entière confiance dans tout ce que j'ai l'honneur de vous mander. Je suis tres-instruit depuis longtemps par madame de Brou ,

(i) Un iiiénunre relatif à rafifaire de La Barre. Les deux Bertraods, D'Alembert et Condorcet.

!))C'est la lettre à D'Alembert du 7 novembre 1774 (Voltaîrey (• IXIX, p. 97). Le grand seigneur en question est le duc de Richelieu, qui devait de l'argent à Voltaire, et depuis cinq ans "f lui en avait point payé la renie.

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abbesse de Yillancour, dans Abbevilley tante de M. le chevalier de La Barre, qu'il n'y avait pas dans toutes les dépositions de quoi mettre trois mois en pénitence un cordelier novice. Un intrigant barbare ameuta les sauvages d'Abbeville. Ces sauvages animèrent le jésuitique évéque d'Amiens (i), fanatique et diseur de bons mots; d'ailleurs bon homme, à ce qu'on dit, et qui s'est bien repenti delà catastrophe exécrable dont il a été la cause ridicule.

Mon neveu d'Hornoy, conseiller au parlement. Picard candide, très-accrédité dans son corps, et qui croit que le parlement a toujours raison, est pourtant persuadé que cette fois-ci le parlement s'est laissé entraîner, par le sieur Pasquier (a), à une cruauté qui jettera sur ce corps un opprobre éternel. Il est indigné que l'arrêt de ces cannibales n'ait passé que de deux voix , et cependant ait été exécuté.

J'ai vu dans la partie des procédures qui ont été entre mes mains, des charges qui feraient rire aux marionnettes de Nicolet , si la catastrophe ne faisait dresser les cheveu^ sur la tète.

Il faut que d'Étallonde commence par puiser la contumace, ce que j'appelle faire revoir son procès. Mais pour purger cette contumace on n'a que cinq années, et il y en a plus de sept que cette abomina-

(i) D'Orléans de la Mothe, le même qai convertit Gresset, et lui fit brûler deux comédies manuscrites et un cliant de Vert- I vert, intitulé : L*ouvroir de nos sœurs.

(a) Conseiller au parlement. Il dénonça les philosophes au sujet de l'afTaire d'Abbeville, et détermina l'arrêt qoî révolu l'Europe entière. Il fut aussi rapporteur dans le procès de Laliy.

ENTRE VOLTAIRE ET COIfOORCBT. 4^

tioD a été consommée. On a besoin de lettres du sceau pour obtenir la grâce de se mettre en prison , et peut^tre de se faire pendre. C'est ainsi que j'en asai avec la pauvre Sirven et toute sa famille, con* damnée par des barbares non moins imbéciles et non moins mécbants que ceux d'Abbeville.

Mon avis a toujoura été que d'Étallonde, condamné par contumace dans le procès de La Barre, ^ présentât hardiment cotnme on va à l'assaut , et ne s'avilit point à demander une grâce qui suppose et qui constate un crime. Plus j'ai examiné ce que je sais de l'aflaire, et plus il m'est évident qu'il n'y a de crime que dans les juges. Ce que je dis parut si manifeste à toute la province après l'assassinat du chevalier La Barre, que les juges d'Abbeville n'osèrent pas continuer le procès criminel commencé coDtrecinq jeunes gens prétendus complices de d'Étallonde et de La Barre, et dont Linguet avait pris généreusement la défense. Car si ce Linguet a d'ailleurs de très-grands torts, il faut avouer aussi qu'il a fait quelques bons ouvrages et quelques belles actions.

V. B. Je crois qu'il a entre les mains toutes les pièces du procès.

Ce que vous proposez , mon digne et respectable ^ge,estun trait de lumière admirable (i). Faire re-

(0 Ce passage et la suite de celte lettre établissent nettement <iue Thonneur d'avoir provoqué la révision du procès de La Barre appartient à Condorcet, et que ce fut lui qui poussa à cette démarche Voltaire, qui d'abord, de peur de gAter raffaire, ne voulait pan y parattre.

voir hardiment au conseil le procès de La Barre , comme on y a revu celui des Calas y serait une chose digne du beau siècle où nous entrons , et il faudrait sans doule que M. d'Ormesson, M. de Marville, et les autres parents du chevalier de La Barre se chargeassent courageusement d'effacer l'opprobre de leur famille , du parlement et de la France.

Les Parisiens, qui ne connaissent que Paris, ne sa* vent pas que depuis Archangel, Jassy, Belgrade et Rome, on nous reproche La Barre €omme Rosbach ; et qu'il est triste pour nos jolis Français de n'être plus regardes dans toute l'Europe que comme des assassins poltrons. Tignore si on voudra remuer ce cloaque; si le conseil sera assez sage, assez hardi, et même assez instruit pour décider que la déclaration de i68a , faite à l'occasion de la Voisin et de deux prêtres sacrilèges et empoisonneurs, ne regarde en aucune manière le chevalier de La Barre. Il fut convaincu, autant que je m'en souviens, d'avoir récité les litanies du *** ^ qui sont dans Rabelais, dédiées à un cardinal, et imprimées avec privilège du roi. 11 avoua aussi qu'il avait récité VOde à Priape^ de Piron , pour laquelle ce Piron avait eu , comme vous savez, une pension de quinze cents livres sur la cassette (i).

Je ne vois pas qu'il y ait dans tout cela de quoi donner la question ordinaire et extraordinaire à un jeune gentilhomme, petit -fils d'un lieutenant général , de quoi lui couper la main droite , de quoi lui

(i) Dans sa lettre du 7 septembre 1774 à madame du Deffant, Voltaire dit douze cents livres.

F.NTRE VÛLTATRK ET COICDORCET. 4?

arracher la langue avec des tenailles , de quoi le brûler vin II se peut que chez les Welches, souvent aussi barbares que frivoles, on ait rendu autrefois quelques sentences qui aient servi de modèle à celleci; mais parce que la canaille de Paris a mangé autrefois le cœur du maréchal d'Ancre, faudrait-il s'occuper de nos jours du cœur d'un maréchal de France mis sur le gril ? Enfin, mon sage, vous entreprendrez là un bel et difficile ouvrage; mais le succès en serait à jamais honorable.

Pour d'Étallonde , je le garderai chez moi tant que le roi de Prusse voudra bien me le confier. Il lui a donné un congé d'un an , ce qu'il n'a jamais fait encore pour aucun officier. L'année expirera dans peu de mois. C'est à M. D'Alembert à piquer d'honneur le roi de Prusse dans cette affaire, et à y intéresser son cœur et sa gloire ; il faut que ce prince ne recule jamais, puisqu'il a tant fait que de recommander ce jeune homme.

Pour moi, je n'ai jamais eu dessein de gâter cette affaire en y paraissant , puisque je l'ai léguée à vous , à M. D'Alembert, à M. d'Argental et à mon neveu d'Hornoy, très-capable de vous servir avec un zèle infatigable dans le labyrinthe parlementaire.

C'est à moi de me taire , de me cacher, et à vous d'agir, suivant la bonne pensée qui vous est venue (i).

(i) L'équité nous oblige de remarquer que Condorcet n*a jamais réclamé de part dans cette affaire, dont rhonneur principal loi appartient. Dans sa biographie de Voltaire, il s'exprime lààessQs en termes généraux, dont on appréciera la modestie en les rapprochant du témoignage de Voltaire lui-même :

J'aimerais mieux mourir que de compromettre en rien l'ange tutélaire qui veut bien vous faire parvenir cette lettre (i). Ce serait, à mon avis, trahir la France, que de laisser échapper la moindre indiscrétion sur le compte d'un homme unique qui lui est si nécessaire. Enfin Raton , qui n'a plus de pattes , met tout entre les mains des Bertrands.

Mais encore un petit mot, je vous prie, sur cette étrange afTaire.On présenterait requête au conseil pour casser l'arrêt du parlement contre La Barre, ou pour faire rejuger son procès par le parlement même. Proposer au conseilde casser l'arrêt du parlement au moment qu'il est rétabli, serait une démarche qui paraîtrait bien téméraire. Demander que ce même parlement rejugeât le procès serait encore plus infructueux : il ne cassera pas lui-même son arrêt.

Resterait donc à demander des lettres du sceau pour puiser la contumace de d'Étallonde, et surtout pour la purger au parlement de Paris, car il ne veut point paraître devant les polissons ignorants et fanatiques d'Abbeville. En ce cas , il faudrait savoir si le parlement peut tirer à lui ce procès et l'ôter à la juridiction inférieure de plein droit, ou si Ton aurait besoin de lettres d'attributions.

« Pendant douze années que Voltaire survécut à celte injustice, « il ne perdit point de vue l'espérance d'en obtenir la réparation; « mais il ne put avoir la consolation de réussir : la crainte de « blesser le parlement de Paris l'emporta toujours sur ramour de « la justice. » Voyez, dans la Correspondance générale ^l^ lettre de Condorcet à Target.

(x ) Turgot, ministre des finances , sous le couvert de qui Voltaire écrivait.

Je pense que le parlement a toujours été en droit d'évoquer à lui les affaires commeDcées dans son ressort. C'est probablement la seule ressource qui nous restera, et c'est en quoi M. d'Hornoy et ses amis nous serviront de tout leur pouvoir.

Cela posé, d'Étalionde ne paraîtra que quand il sera sûr qu'il n'y a point de déposition sérieuse contre lui, ou qu'on aura supprimé celles qui pourraient être dangereuses. Je n'en connais (ju'une seule qui soit grave, et encore est-elle d'un enfant nommé Moisnel, à qui la tête avait tourné; il n'a déposé que sur un oui-dire. Unus testiSy nullus lestis.

Je tourne cette affaire de tous les sens, et je finis par m'en rapporter à votre sens et à vos bontés.

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