‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 67 sur 205 · A CONDORCET · texte numérisé non relu

A CONDORCET

17 janvier 1770.

Votre lettre du 16 janvier ^ mon cher et respectable philosophe, est arrivée saine et sauve ^ et vous

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pouvez écrire en toute assurance à ce vieux malade qui vous sera tendrement attaché jusqu'à sa mort.

Je me doutais bien que le prétendu refroidissement de deux grands hommes faits pour s'aimer , était une de ces absurdes calomnies dont votre ville de Paris est continuellement inondée. Une nouvelle plus vraie me désole : c'est la goutte et la fièvre du meilleur ministre des finances que jamais la France ait eu.

Je suis tombé dans le malheureux contre-temps de lui envoyer un long mémoire, en qualité de commissionnaire de nos petits États (i). Je ne pouvais deviner qu'un accès de goutte le mit au lit dans le même temps que je lui écrivais. Je l'avais prié de me faire réponse par M. Dupont , en marge démon mémoire; et si vous voyei: M. Dupont , je vous serai très-obligé de vouloir bien' lui en dire un mot.

Je ne crains point la compagnie du métier de saint Matthieu y que vous appelez la canaille du sel : notre grand ministre nous en a délivrés pour nos étrennes^ et probablement pour jamais. Sa déclaration est enfin enregistrée au parlement de Dijon. Ce parlement s'est réservé de faire des remontrances ; mais elles seront bien peu importantes et assez inutiles :il faut bien lui laisser le plaisir de se faire valoir.

Les deux autres canailles dont vous me parlez me

(i) Voyc» la lettre précédente, d* 4?. — Le mémoire en question se troMTet. XLYIIIy p. 172, des œuvres de Voltaire.

font toujours trembler. J ai été Irop heureux de lirer d'Étallonde des grîfles de Tune; mais je vois avec douleur qu'on ne pourra jamais ôler à Vautre le droit de faire du mal ^ surtout quand ces deux caoailies sont jointes ensemble pour nuire au genre humain (i). Vous avez vu, par l'aventure arrivée h Ia Harpe y combien cette réunion est à craindre.

Je vous conjure encore une fois de ne pas souffrir qu'aucun de vos amis se donne le funeste plaisir de m'imputer des ouvrages qui m'exposent à U fureur de ces persécuteurs éternels (a). Soyez très*siir que le ministère n'oserait jamais soutenir un Uomâiequi serait poursuivi par eux. Vous avez vu que M. Turgot lui-même n'a pu ni voulu défendre dans le conseil un petit ouvrage qui était uni<|Uement à sa gloire (3), et qu'il a laissé cdudamner M. La Harpe, pour avoir loué. cet ouvrage dans le Mercure.

Il y a une aulre canaille à laquelle on sacrifie lout, et cette canaille est le peuple. C'est elle, il est vrai, que les trois aujtres réduisent à U mendicité, mais c'est pour elle qu'qn va à la mesçe, à vêpres et au salut; c'est pour elle qu'on rend. le pain bénit; cest pour elle qu'on a condamné le cl^valier de Lui Barre et d'Étallonde au supplice des parricides. On voudra toujours mener cette canaille par le Ijcou qu'elle s'est donné elle-même. C'est pour elle qu'on touchera

fi) Cette seconde canaille est Fréron.

(a) Encore une allusion au comte de Trcssan et à Tépître du chevalier Morton. Voyez ci-dessus les lettres n" 35, 38, 39, 4i-

(3) L ccrit SarVukoUtiçn, des corvées. Voyea i. XI , p. 8?» ^* '^ lettre n° /,6.

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toujours les écrouelles; c'est pour elle- même qu'on laissera subsister les moines qui dévorent sa subs* (ance. Nous ne pourrons jamais détruire des aljus qu'on a le malheur de croire nécessaires au maintien des États, et qui gouvernent presque toute l'Europe.

Ces abus sont le patrimoine de tant d'hommes puissants, qu'ils sont regardés comme des lois fondamentales. Presque tous les princes sont élevés dans un profond respect pour ces abus. Leur nour* rice et leur précepteur leur mettent à la bouche le même frein que le cordelier et le récollet mettent à la gueule du charbonnier et de la blanchisseuse. Tout ce qu'on pourra faire, sera d'éclairer peu à peu la jeunesse qui peut avoir un jour quelque partdans le gouvernement , et de lui inspirer insensiblement des maximes plus saines et plus tolérantes. Ne nous reProidissons point, mais ne nous exposons pas; songez que les premiers chrétiens mêmes laissaient mourir leurs martyrs; soyea sûr qu'on soupait gaiment dans Carthage le jour qu'on avait pendu saint Cyprien.

Vous me parlez des esdaves de la Franch&Comté : je vous assure que ces esclaves ne feraient pas la guerre de Spartacus pour saui'er un philosophe; cependant il faut les secourir- puisqu'ils sont hom* mes. J'attends le moment favorable pour faire présen* ter une requête à M. Turgot et à M. de Maledierbes. Nous avons retrouvé un édit minuté sôus Louis XIV , parle premier président de Lamoignon, bisaïeul de M. de Malesherbes : cet édit abolissait la mainmorte par tout le royaume , selon les vues de saint Louis ,

de Louis le Hutin et de plusieurs de nos rois. L'accomplissement d^un tel ouvrage serait bien digne du gouvernement présent. Je ne doute pas que tous n'en parliez à ces deux dignes ministres j avec votre éloquence de la vertu , quand cette requête sera envoyée dans un temps favorable.

J'attends les nouveaux ouvrages de M. Turgot, contre lesquels on se déchaîne sans les connaître: il ne faut courir ni deux lièvres ni deux édits à la fois.

Je vous embrasse tendrement vous et votre digne ami M. D'Âlembert. Je vous demande en grâce de m'écrire ce que vous pensez tous deux de ma lettre. Conservez-moi Tun et Tautre une amitié qui fait la consolation de mes derniers jours. • V.

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