A VOLTAIRE
La Roche-Guyon , ce 6 octobre 1776.
J'ai reçu avec bien du plaisir, mon cher et illustre maître, votre lettre sur Shakspeare (i). C'est une démonstration, ou il n'y en a point en matière de goût, et je ne crois pas qu'à l'exception des gens qui savent juste en quelle année les planètes ont
(i) Lettre de M, de Voltaire à l'Académie française y t. LXVIII des oeuvres de VoUaire.
ENTRE VOLTAIRE ET CONDORCET. lay
été détachées du soleil, personne ne s'avise de la révoquer en doute. J'ai été édifié de la colère que vous a causée tout le galimatias physique du comte de Bufibn; mais il faut ou le laisser passer sans mot dire, ou s'en moquer : un savant se rendrait ridicule sil allait combattre sérieusement de telles chimères. Cela est du même genre que le peuple qui habitait la Sibérie, lorsque le globe de la terre n'était pas aussi froid que de nos jours. Mais qu'importe, les sottises passent, les vérités restent, et ce sont précisément ces sottises qui avertissent les ignorants en place, de l'existence des sciences et qui excitent leur curiosité. Cest la parade qu'on joue à la porte pour engager les passants à entrer.
Letourneur n'est plus secrétaire de la librairie; on lui a oté cette place dans le temps que les honnêtes gens étaient à la mode. Vous savez que cette mode était venue avec celle des coifTures hautes, et qu'elle a duré moins de temps.
Je voudrais que nos blés fussent de votre goût. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
Joignons à la douceur de venger nos amis Lsi gloire qo'on emporte à servir son pays.
Il m'est tombé entre les mains un commentaire des aumôniers du roi de Prusse, sur un livre fott ancien (i). C'est dommage que le commentaire ne
(i) La Bible enfin expliquée par les aumôniers du R, D. P. M. Beuchot prétend que ces initiales R. D. P. doivent se traduire
soit pas complet , et que les aumôniers se soient dégoûtés trop vite.
J'ai connu un fort brave homme qui avait voyagé en Amérique; il avait vécu chez une peuplade de sauvages qui savait lire, et dont les idées sur les nombres n'allaient pas au delà de 3 (La Condamine en parle). £h bien^ ce bon homme eut la patience d^ Taille un très-gros livre pour leur prouver que deux et deux font quatre.
J'ai vu aussi un livre beaucoup plus intéressant: c'est l'histoire d'un homme très-célèbre (i). Je suis f&ché que cet homme célèbre ait enlevé aux gens de lettres, ses concitoyens, l'honneur d'avoir songé à lui élever une statue, qu'il accorde cet honneur à une étrangère (ii). I^ fait n'est pas exact. L'idée est venue à un homme de lettres. Tous ceux à qui od l'a communiquée l'ont reçue avec transport; mais il fallait s'assembler pour convenir de ces faits, et
le roi de Pologne ^ et non le roi de Prusse , et que c'était la pensée de Voltaire.
Il n*y aurait eu aucun sel à supposer un commentaire sur la Bible, par les aumôniers du roi de Pologne, qui était dévot, et avait effectivement des aumôniers ou un aumônier. Pour Frédéric, c'est une autre a(Taire, et c'est en quoi consiste la plaisanterie de ce titre : d'ailleurs le passage de Condorcet prouve^ contre M. Beuchot , qu'on a raison d'interpréter jR. D. P. par le roi tie Puisse.
(i) Commentaire historique sur les œuvres de Vauteur de ta Ben-
riade^ t. XL VIII des œuvres de Voltoire.
(a) Madame Necker , chez qui le projet fut arrêté. Condorcet l'appelle madame de Montauron, parce que Necker était un financier, comme ce Montauron à qui Corneille dédia Cinna,
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surtout il fallait dtner. L'étrangère prêta sa maison et son cuisinier. Ainsi rhomme célèbre s'est trompé ' en faisant à madame de Montauron un hommage qu'elle ne mérite nullement. Il faut être juste avant (letre galant.
Je suis depuis quelque temps avec un de vos amis (i), à qui votre lettre à F Académie a fait autant de plaisir qu'à moi. Il lit l'Arioste; il fait des expériences de physique, et il aurait oublié tout ce qui s'est passé depuis deux ans j si le spectacle des maux qu'il voulait ou soulager ou prévenir ne l'en faisait souvenir quelquefois.
Adieu j mon cher et illustre maître. M. de Villevieille m'a mandé de Ferney des choses qui m'ont fait grand plaisir.