‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 84 sur 205 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

Ce 14 novembre 1776.

Mon cher et illustre maître, on prétend que vous avez fait des vers en l'honneur de madame de l'Enveloppe (a). C'est toujours bien fait de louer les dames quand elles sont jolies et qu'elles savent l'hébi-eu. Mais

(1) M"* Necker. L'expression ridicule de M. Necker, ciléo plus haut, lui valut, dans la correspomtauce des deux amis, ce sobriquet de M. de rEnvcluppe.

(i) M"* Necker.

1 34 CORRKSPONDANCE

VOUS ressemblez aux gens qui, lorsqu'il y a relàclie au théâtre de Zaïre, vont applaudir à celuid'Ârlequin. Ce monsieur de r£nveloppe a passé sa vie à gagner de l'argent et à souffler des boules de savon. Il fera par vanité une partie des bonnes choses que Caton (i) faisait par vertu; mais comme de l'admiration à l'imitation il n'y a qu'un pas , je me rappelle avec tremblement que Colbert commença son ministère par une banqueroute, et le finit par de la fausse monnaie. Savez-vous que l'imitation est déjà en train, et que monsieur de l'Enveloppe ne veut pas plus avoir été commis-banquier, que Colbert ne voulut être fils d'un marchand? D'ailleurs je ne puis rien espérer d'un homme qui croit que les tragédies de Shakspeare sont des chefs-d'œuvre, et qui s'extasie quand on lui va conter qu'une comète a détaché les planètes du soleil , et que notre globe se gèlera dans 74 mille ansî L'esprit qui fait arriver à ces belles choses, est l'opposé de celui qui sert à bien administrer les États. Que voulez- vous que devienne un pauvre peuple, dont le contrôleur général calculerait en finance comme M. de BufTon calcule en astronomie? Au reste, monsieur de l'Enveloppe a obtenu le rappel des économistes exilés. C'est toujours une bonne chose , et quoiqu'il eût été l'agresseur dans leur querelle, il est toujours beau de faire du bien à ses ennemis.

Je ne connais pas vos vers sur les deux Enveloppes; on ne les montre point par modestie ou par

(1) Turgot.

£NTR£ VOLTAIRE ET COSDORCET. 1*35

vanité. Je suis fôché de ces vers. Vous ne savez pas assez quel est le poids de votre noni^ et que vous n'avez pas besoin de louer un sous-ministre pour qu'il respecte tout ce qui tient à vous. Ces espèces d'hommages rendus successivement à des gens de partis difTérents nuisent à la cause commune. L'Enveloppe, avec toute sa vanité , ne croira jamais que vous puissiez le mettre sur la même ligne que Caton. Il sent qu'il aura beau s'enfler et qu'il crèvera plutôt que d'y atteindre. Ainsi vous lui avez fait moins de plaisir, que vous ne faites de peine aux partisans de Caton. Or ce parti est celui de la raison et de la vertu. Adieu, je vous embrasse et vous aime très-tendremenl.

On dit que vous louez Caton dans vos vers à l'Ënveloppe. Je me rappelle un jeune étranger qui me disait : /W vu trois grands hommes en France ^ M. de Voltaire^ M. lyAlemhertet M. Cahbé Voisenon.

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