A CONDORCET(a
6 décembre 1776 (3).
Je suis toujours fôché, Monsieur, quand je vois que, dans le Journal de politique et de littérature^ la politique tient tant de place et la littérature si peit. Je vous avoue que j'aime beaucoup mieux de bons vecs et une pièce d'éloquence que toutesles nouvelles du Nord et du Midi, qui sont détruites le lendemain par d'autres nouvelles. Il est vrai que cette parhe qu'on nomme politique est écrite par un homme supérieur (4); mais permettez-moi de préférer les belles-lettres, qui bercent ma vieillesse , aux intérêts des princes, auxquels je n'entends rien.
Les dissertations de M. de La Harpe n'ont, à mon gré, qu'un seul défaut : c'est d'être trop courtes. Je
(i) M. Necker était protestant.
(a) Œuvres de Voluire, t. LXX, p. 184.
(3) C'est la lettre ostensible demandée par <Iondorcet pour servir à La Harpe. Voyez la lettre précédente.
(4) Mallet du Pan. fi.
trouve chez lui une chose bien rare : c'est qu'il a toujours raison, c'est qu'il a un goût sûr. Et pourquoi se connait-il si bien en vers ? c'est qu'il en a fait d'excellents.
Les gens instruits et disant leur avis pleuvent de tous cotés; mais où trouver des hommes de génie qui veuillent bien se consacrer au triste et dangereux métier d'apprécier le génie des autres? L'abbé Desfontaines n'était pas sans esprit et sans érudition ; mais il avait malheureusement traduit les Psaumes en vers français. La destinée de cet ouvrage entièrement ignoré (i) altéra son humeur et son goût, qui devinrent aussi dépravés que ses mœurs. L'auteur de Mélanie n'est pas dans ce cas. Si Racine a laissé quelques héritiers de son style , il m'a paru qu'il avait partagé sa succession entre M. de La Harpe et M. de Champfort.
Je n'ai point vu le Moustapha (2) de ce dernier, et je suis (aché qu'on s'appelle Moustapha ; mais je me souviens d'une Jeune Indienne qui était une bien jolie petite créature, et qui me parut toute racioienne : car, voyez-vous, sans Bacine point de salut. Il fut le premier, et longtemps le seul , qui alla au cœur par l'oreille.
Componit furtim subsequiturque décor (3).
A propos, il faut que vous jugiez, entre le duc de
(i) «Voyez la note, t. XXXVII, des œuvres de Voltaire.» p. 558. B.
(a) Voyez leUre 7229. B.
(3) Tibullc, livre IV, élégie XI, vers 8. B.
1 4o CORRESPOND àNGE
La Rochefoucauld et Confucius, qui des deux a le mieux défini la gravité. Le seigneur français a dil : « La gravité est un mystère de coips, inventé pour « cacher les défauts de l'esprit. » I^ seigneur chinois a dit : « La gravité n'est que Fécorce de la sagesse, « mais elle la conserve. »
Je ne veux et je n'ose avoir un avis que quand vous m'aurez dit le vôtre.