A CONDORCET
9 avril 1777.
La nature m'a joué un mauvais tour, mon trèsrespectable philosophe. Je combats un peu contre elle, mais je serai bientôt vaincu. Je veux que vous me promettiez pour ma consolation de daigner prendre ma place à l'académie des paroles, quoique vous soyez le soutien de l'académie des choses , et d'être reçu par M. D*A.lemberl. J'irai me présenter là-haut ou là-bas, ou nulle part avec plus de confiance.
J'ai lu votre Cassini (a) et votre Leseur (3). C'est dans votre académie qu'il faudra poser votre buste , sans attendre la triste coutume de ne payer à un grand homme ce qu'on lui doit que quand il n'est plus.
On m'a envoyé six volumes de la Philosophie de la nature (4) y qu'on met sous le nom d'Helvétius, el dont le véritable auteur est en prison au Châtelet, en attendant qu'il subisse le bannissement perpétuel
(1) C'est Irène.
(1) Voira, p. 168.
(3) Vol. II, p. i3o.
(4) Par De Lisle de Sales. C*est la seconde édition : la première ctah en trois vohtroes; la troisième est en dix.
1 5o CORRESPONDANCE
auquel ces polissons l'ont condamné. Je ne sais si le livre méritait un tel honneur; mais il ue méritait pas une telle barbarie. Le fanatisme est donc plus violent que jamais dans Paris , et Ton verra toujours dans cette ville des marionnettes d'un côté et des auto-da*fé de l'autre. J'ai bien fait d'aller mourir sur les frontières de la Suisse : il y a plus de philosophie chez les ours de Berne que chez les papillons de Paris , et , sans vous et sans vos amis , je ne vois pas qu'il fût possible à un honnête homme de demeurer dans votre capitale.
Adieu j belle âme et grand génie , faites donc vite counattre tout Biaise , et daignez dire un mot de moi à l'autre respectable philosophe, M. T*** (i).