‹ Œuvres de Condorcet (volume 2)Chapitre 95 sur 205 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

Ce lo juin 1777.

Mon cher et illustre maître , M. de Vaines m'a communiqué une lettre que vous écriviez à M. de La Harpe sur Montesquieu et le chevalier de Chastellux. Plusieurs de vos amis l'ont lue comme moi, et tous pensent avec moi que vous ne devez pas la rendre publique (a).

1^ Le nom de Montesquieu est l'objet de la vénération publique, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe; si son ouvrage contient des fautes, elles sont bien rachetées par la foule des vérités grandes et utiles dont il est rempli. Le livre De la félicité publique (3) n'a eu aucun succès; on ne

(i) Joseph II. Il voyageait sous le nom de comte de Falkeiitein.

(a) On n'a pas cette lettre.

(3) Duchevalier de Chastcllux.

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lui a pas même rendu justice à Paris. L'idée que le monde doit aller eu se perfectionnant n'est pas de Fauteur : cette opinion est celle des économistes, qui Font beaucoup mieux prouvée. On sera toujours blessé de voir comparer ces deux ouvrages. Montesquieu n'y perdra rien, et Ion couvrira de ridicule l'auteur mis en parallèle avec lui. D'ailleurs oo rapprochera ce que vous dites aujourd'hui de Montesquieu des éloges que vous lui avez donnés autrefois: ses admirateurs, blessés de la manière dont \ous lui reprochez ses inexactitudes dans ses citations , iront rechercher dans vos ouvrages des inexactitudes semblables, el il est impossible qu'ils n'en trouvent pas. On a bien trouvé des inexactitudes dans les Commentaires de César racontant ses propres campagnes.

a^ On ne songe plus à ce que vous avez dit de La félicité publique y ni à ce qu'on a répondu. L'auteur de la réponse est un jeune homme très-honnéte, qui annonce des talents, qui vous admire plus que personne.

3^ La Feuille du jour est une bagatelle fort peu importante, mais qui peut devenir utile et qu'il ne faut pas décourager.

4^ Le chevalier de Chastellux a été très-cnntent de la letti*e insérée dans la Feuille du jouTy et vous lui feriez de la peine en détruisant son illusion.

5^ Les maréchaux de Chastellux ne font rien au mérite de son livre; et comme les gens qui ne l'aiment pas l'accusent d'attacher trop de prix à sa naissance, son intérêt même demande que vous n'insistiez pas sur cet article.

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6® Ce que vous dites du chancelier d'Aguesseau est exagère. Comment pouvez-vous louer ainsi un chancelier mort après 1750, et qui a laissé un manuscrit sur la divinité du Verbe; qui n*a pas voulu détruire le droit d'aubaine, parce que c* était la loi la plus ancienne de la monarchie ; qui, en trente ans de ministère, n*a fait que trois ou quatre ordonnances sur (les objets peu importants, et qui occasionnent plus de procès qu'elles n'en préviennent; qui, après sa première di^râce, s'est comporté avec la plus grande faiblesse; un homme fort inférieur à son siècle, et dont tout le mérite est d'avoir eu une érudition prodigieuse ?

7^ Vous dites que Montesquieu ressemble à Montaigne, et le chevalier de Chastellux à Charron. Je doute que le chevalier fût content de ce parallèle; car Charron est oublié, et Montaigne ne le sera jamais. Ainsi, la publication de votre lettre serait désagréable pour vous; elle soulèverait les admirateurs de Montesquieu, qui sont aussi vos admirateurs; et comme un journal se répand beaucoup plus vite que tout autre ouvrage, le déchaînement serait très-grand. Cette publication serait désagréable pour Fauteur de La félicité publique ^ parce que si quelqu'un s'avisait d'attaquer son ouvrage, il en serait fort tourmenté; elle nuirait à la bonne cause, parce que la canaille, qui se déchaîne contre Montesquieu et contre vous, triompherait de la division qui s'élèverait dans le camp des défenseurs de l'humanité.

Voilà, mon cher et illustre maître, ce que j'ai cru devoir vous écrire par amitié pour vous.plus que par

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tout autre motif. J'espère que vous me pardonnerez de ne 'pas être d'un avis auquel vous paraissez attaché. Mon amitié doit vous dire ce qui vous est avantageux et non ce qui peut vous plaire ^ et, si je vous aimais moins, je n'aurais pas le courage de vous contredire. Je sais les torts de Montesquieu avec vous, et j'ai soin de les apprendre à ceux qui sont blessés du mal que vous en avez dit quelquefois; mais il est digne de vous de paraître les avoir oubliés. Adieu , je vous embrasse et je vous aime comme je vous admire.

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