A CONDORCET
a4 novembre 1777.
J'ai lu plusieurs fois l'éloge de Kepler, et j'ai toujours reconnu l'auteur; mais ayant cru trouver Fénelon dans la lettre qui lui est attribuée J'en ai douté
à une seconde lecture, et je crois mémeacluellemedl qu elle n'est pas de lui (i). Je ne peux pas m'imagi- Der qu'un précepteur des enfants de France ait fait une di^marche aussi imprudente et aussi fanatique , ni qu'un homme vertueux ait eu la bassesse d'écrire uoe lettre anonyme contre l'archevêque de Paris et contre le confesseur du roi. Il ne me parait pas vrai* semblable qu'un homme qui aspirait aux premières places, eut pu faire un crime au roi de s'être emparé de Strasbourg, ayant gagné les membres de l'hôtel de ville, et ayant surtout un extrême besoin de cette ville qui donnait une entrée continuelle aux armées de l'Empire.
Je trouve d'ailleurs dans cette lettre des répétitions , du vague. Je crois bien que l'auteur des Maximes des Saints avait une tête exaltée ; mais il y a , ce me semble, une si énorme folie à écrire une pareille lettre, queje n'ose en croire Fénelon capable. Du moins, si l'avoir écrite est d'un fou, l'avoir supprimée est d'un sage. J'ai vu des manuscrits de la main de Fénelon, et je crois que je reconnaîtrais l'écriture, si quelque jour je pouvais voir l'original de cette lettre.
Je suis très-afQigé de ce qui se passe dans notre Académie. Je serai tendrement attaché, tant que je respirerai, à celui qui fait la gloire de l'Académie des sciences , et je souhaite qu'il daigne un jour faire la nôtre.
Je le remercie de la bonté qu'il a eue de m'accor-
(i) La lettre de Fénelon à Louis XIV est irèa-authentique. Elle a été publiée en i8a5 par M. Renouard père , qui en possédait Voriginal , de la main même de Fénelon.
1 58 CORRESPONDA.NCE
der une leclure de celle sÎDgiiHère lettre que je lui renvoie.
M. de Villevieille , mon rival dans le culte d'hyperdulie que j'ai pour vous, dit qu'il vous embrasse aussi tendrement que moi.
Ce ai décembre 1777.
Mon cher et illustre mattre, je ne saurais être de votre avis sur la lettre de Fénelon (i). i^ Les maiimes de droit public sur les usurpations que des traites ^ suite d'une guerre injuste, ne peuvent légitimer, me paraissent dignes de Fénelon. Si en politique la prescription peut établir un droit légitime, ce ne peut être en faveur de la personne même de l'usurpateur; !2® la conquête de Strasbourg, ville libre, fut un vol dont aucun casuiste ne pouvait absoudre sans exiger la restitution. En vain dira-t-on que le conseil de la ville était d'accord avec Louis XIV. Prétend ra-t-on que les brigands ont droit de garder les efiets volés dans un coche, parce que le cocber était complice? Je ne trouve point de bassesse à écrire sous un nom en l'air ce qu'il est impossible d'écrire sous le sien. Une lettre comme celle de Fénelon n'est pas plus un libelle anonyme que les Prouincialrs , c'est également une espèce d'apologue. Une lettre anonyme qui ne sera pas criminelle étant signée, ne l'est point lorsqu'elle est sans signature. Cacher son
( i ) Voyez la lettre précédente.
ENTRE VOLTAIRE ET CONDORCET. î5g
nom peut être un défaut de courage ; mais il n'y a point de courage ù braver inutilement un despote entouré de deux cent mille satellites. 11 y aurait de Timprudence à dire son nom lorsque ^ loin de ser* vir à l'objet qu'on se propose, il ne ferait qu'y nuire. Or c'est ici le cas où était Fénelon , précepteur des enfants de France. Louis XIV eût trouvé mauvais qu'il se mêlât des affaires d'État ; Louis XIV eût regardé comme la lettre d'un fou cette lettre signée de Fénelon , et il pouvait la regarder comme la lettre d'un saint en la croyant d'un solitaire inconnu.
L'arcbevéqne de Paris (i) et le père La Chaise sont traités comme ils méritent de l'être. Savez-vous que cet archevêque avait défendu d'enseigner dans son diocèse la philosophie de Descartes ^ dont il prenait en secret des leçons? il était encore plus hypocrite et persécuteur que débauché. Voici donc ce que je croîs de cette lettre. Fénelon l'aura écrite de concert avec le duc de Beauvilliers et madame de Mainteuon, pour faire parvenir à Louis XIV la vérité qu'ils n'osaient lui dire tout entière. On y aura dit un peu de mal d'eux pour que Louis XIV ne regardât point cette lettre, dont le fond était d'accord avec leurs sentiments, comme concertée avec eux; la lettre existe, écrite et raturée par Fénelon (a); mais il parait vraisemblable que jamais elle n'a été envoyée.
(i) Harlay de Chan vallon, prêtre dissolu , qui refusa la sépulture à Molière.
(a) D'Alembert l'avait eue sous les yeux ; car sur la copie qui a servi pour l'impression, il a mis en marge cette note : L^origt" nal que nous avons vu est écrit tout entier de la main de Fénelon.
1 6o CORRESPONDANCE
J'ai lu et relu le prix de la justice et de thunui^ nité (i). U doit exciter le zèle de tous les vrais philosophes. Il n'y a rien à espérer pour la France; mais l'exemple de l'Europe entière, qui tend à se rapprocher de la raison sur ces objets, influera peut-être un peu sur nous.
Paris ne nous offre rien de bien intéressant; nous passons notre vie entre des chansons et des loteries. On joue Mustapha et Zéangir (a). Cette pièce m'a paru vide de passions et d'idées , mais bien écrite et remplie de choses communes très-bien tournées. Adieu ^ mon cher et illustre maitre, pensez à moi quelquefois , et soyez sur que vous n'avez ici personne qui vous aime et vous respecte plus que moi.