A CONDORCET
1 a janvier 1778.
Mon philosophe universel dont les lumières m'étonnent , et dont l'amitié m'est de jour en jour plus chère, je suis affligé et honteux d'avoir été d'un autre avis que vous sur l'adorable Fénelon (3), et sur la dernière tentative d'un vieillard de quatre-vingtquatre ans (4). J'avais cru , sur la foi de quelques
(i ) Tome L des œuvres de Voltaire.
(a) De Champfort.
(3) Voyez ci- dessus lettres 83 et 84.
(A) Sur la tragédie à^Irène. La lettre où Condorcet exposait ces réflextoos ne s est malheureusement point retrouvée. Après avoir vu Condorcet contredire Voltaire sur Montesquieu et sur Fêne> Ion , il eût été intéressant de lui entendre dire la vérité sur Vd-
ENTRE VOLTAIRI*: ET CONDOR CET. l6i
pleurs que j'ai vu répandre à des personnes qui savent lire, et qui savent se passionner sans chercher la passion , que si cette esquisse était avec le temps bien peinte et bien coloriée , elle pourrait produire à Paris un effet heureui. Je m'étais imaginé qu'il n'était pas absolument impossible d'adoucir la rage de ceitaines gens » et qu'enfin je pourrais venir vous embrasser et avoir la consolation de mourir entre vos bras. Je me suis malheureusement trompé (i).
Je conviens d'une grande partie des vérités que vous avez la bonté de me dire , et je m'en dis bien d'autres à moi-même. Je travaillais à faire un tableau de ce croquis , lorsque vos critiques , dictées par l'a^ initié et par la raison , sont venues augmenter mes doutes. On ne fait rien de bon dans les arts d'imagination et de goût, sans le secours d'un ami éclairé.
Je n'entrerai ici dans aucun détail, j'enverrai à M. d'Argental le résultat de vos réflexions et de mes efforts, si je suis réduit à me dire solue senescentem^ je mourrai entre mes montagnes dans mon inutilité. Mais je mourrai avec un cœur aussi pénétré de votre bonté et de votre mérite, que mon esprit sera incapable de profiter de vos lumières.
Si vous voyez M. d'Argental , je vous supplie de lui dire qu'il ne montre le tableau à personne , et qu'il attende les derniers coups de pinceau du trop
faire à Voltaire lai-niéme. On voit da moins quel bon esprit accueillait ces franchises inspirées par une amitié sincère.
(i) Voltaire partit de Ferney le 5 février; il arriva le lo à Paris, à trois heures du soir, et mourut le 3o mai.
1 6si CORRESPONDANCE
vieux barbouilleur, qui vous est tendrement attache j à vous et à vos amis.