‹ Œuvres de Condorcet (volume 3)Chapitre 35 sur 89 · LETTRFS D UN GENTILHOMME, ETC · texte numérisé non relu

LETTRFS D UN GENTILHOMME, ETC

on serait obligé de consulter à trois reprises différentes, et l'on ne diminuerait le travail qu'en employant plus de temps. Quelque méthode que l'on prenne, je crois les consultations nécessaires : on sent que la pluralité des voix dans un bailliage n'a pas le droit de former ici un vœu qui oblige la minorité ; que les députés élus par ce bailliage ne peuvent être regardés comme les mandataires de ces associations qui n'existent pas encore; qu'ainsi on ne peut pas dire qu'ils aient droit de régler les divisions à leur gré, de former même un vœu sur celles qui méritent la préférence. Je crois donc que vos pouvoirs à vos députés doivent se borner ici à les charger de demander que la nation séparée soit consultée, et à ne les autoriser à décider qu'après cette consultation , et conformément au vœu qui leur paraîtra en résulter.

Quelques personnes ont cru qu'il serait utile de rendre les députés responsables envers leurs commettants.

Si par là on entend qu'ils pourront être soumis à des peines; comme toute peine suppose un jugement, et dès lors que la loi ait d'avance établi un tribunal, déterminé quelles actions pourront être poursuivies, fixé quelle punition doit être infligée pour chacune, il est clair que cette responsabilité ne peut avoir lieu, comme celle des ministres dont on a tant parlé, que pour des temps postérieurs à cette loi. Les prochains étals généraux peuvent en faire une, s'ils le jugent utile; mais il serait injuste d'y donner un effet rétroactif.

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En supposant que celte loi existe, n'est-il pas beaucoup plus simple, beaucoup plus sûr d'empêcher les députés de pouvoir vous nuire, en les obligeant de ne pas s'écarter de certains principes , ce qui rend nulles de droit les délibérations des états où ils s'en seraient écartés, que de les punir pour avoir été corrompus, pour avoir trahi vos intérêts ; ce qui laisserail subsister les délibérations?

On a observé en général que ces soites de jugements n'étaient qu'une faible barrière; la raison en est simple. Si la loi est précise;, si les délits qu'elle punit sont déterminés, rien n'est plus facile que d'éviter de se trouver dans le cas de la loi : si elle est vague, comme l'ont été presque toutes les lois, alors menaçant également l'innocence et le crime, elle n'arrête personne; ce n'est qu'un danger auquel tout homme qui se mêle des affaires publiques se trouve exposé. C'est ainsi qu'un général athénien, en partant pour la guerre, savait qu'il avait à redouter les flèches des Perses et le jugement du peuple d'Athènes.

N'est-il pas question d'un jugement régulier, mais d'un compte à rendre, d'après lequel on approuverait ou l'on blâmerait la conduite des députés? Si cette désapprobation est un refus de consentir aux délibérations sur lesquelles elle tombe, si l'on compte ces désapprobations et ces approbations pour en trouver l'avis commun , alors c'est une autre constitution que l'on établit d'avance : elle peut avoir des avantages comme des inconvénients ; mais elle ne peut être légitimement formée que par une assemblée nationale. La désapprobation n'a-t-elle pas

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cet effet, elle aura l'inconvénient dangereux d'apprendre que les délibérations de l'assemblée nationale déplaisent à une paitie de la nation, d'en rendre par là l'exécution plus difficile, d'introduire une sorte d'anarchie. Si un tel usage était durable, il deviendrait une source éternelle de divisions et de partis. Le concurrent préféré dans une élection ver. rait à son retour se réunir contre lui les partisans de ses rivaux, et bientôt on ne porterait plus aux assemblées nationales le vœu de sa conscience, mais l'opinion de son parti, celle qu'on aurait été obligé d'adopter pour nuire à un rival. Loin de vous ces précautions plus corruptrices qu'utiles, plus propres à répandre la discorde qu'à fortifier la conscience, à rendre les hommes esclaves des préjugés qu'à leur inspirer le courage d'obéir à la raison !

L'opinion publique exerce sur nous une puissance presque irrésistible ; c'est un ressort utile, mais auquel il ne faut pas ajouter une force étrangère, en donnant à ses décisions une solennité qui ne laisse plus de force pour résister.

Un homme vertueux peut braver l'opinion publique dispersée ; le courage de la braver lorsqu'elle est réunie, lorsqu'elle s'est créé un organe respectable, est presque au-dessus de l'humanité.

C'est donc avant d'élire vos députés qu'il faut les juger, pour les laisser ensuite à leur conscience et à leur honneur.

Je suis avec respect, etc.

P. S. Permettez-moi, Messieurs, de joindre ici une

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petite feuille qui m'a été adressée, et ({ui m'a paru renfermer des observations utiles.

Conseils aux électeurs.

1, II ne faut pas sans doute élire un fripon liabile, parce qu'un fripon voterait suivant son intérêt et non suivant les vôtres. Mais il faut regarder la probité comme une condition nécessaire, et non comme une qualité qui doive décider votre choix. Si vous aviez un arpenteur \\ nommer pour constater l'étendue de votre champ, vous voudriez un honnête homme, mais vous ne choisiriez qu'un homme qui sût arpenter. En général, les hommes très-éclairés sont honnêtes; mais on ne peut pas dire que les honnêtes gens soient en général des hommes éclairés. Choisissez ceux qui réunissent la probité aux lumières, mais ne jugez pas des lumières par la probité, et souvenez-vous qu'il est encore plus aisé de tromper sur la probité que sur les lumières. Cherchez dans vos députés , d'abord la probité, puis le bon sens, ensuite les lumières, le courage, et enfin le zèle. Sans probité, ils peuvent vous trahir; s'ils n'ont un sens droit, ils seront entraînés par de mauvais arguments. Les lumières et la probité supposent le degré de courage qui est absolument nécessaire; et si les lumières et le courage ne sont pas en proportion du zèle, le zèle devient une qualité plus nuisible qu'utile.

11. Si un homme est connu pour croire que la vérité se manifeste dans les convulsions du jansé-

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iiisme ou du somnambulisme, pour avoir confiance en la baguette divinatoire, pour regarder Cagliosiro comme un grand bomme, pour avoir ou pour croiie que d'autres ont eu des conversations avec les esprits, ce n'est pas une raison de ne point l'élire; mais c'en est une d'exiger qu'il ait donné dans le reste de sa conduite, dans toutes les opinions politiques, des preuves d'une raison supérieure , d'une sagesse à toute épreuve; et il serait encore plus sûr de lui préférer un bomme de bon sens qui ne croirait rien de tout cela. L'extrême crédulité n'est pas incompatible avec la justesse d'esprit ; de très-giands liommes ont cru les absurdités les plus révoltantes ; mais plus les nations s'éclairent, plus cette union devient rare.

III. Si on vous dit que tel bomme est incrédule, et qu'il est atbée, qu'il a été le partisan de M. de... ou de M. de... ou de M. de..., qu'il a siégé dans le parlement de 1771, ou dans un grand bailliage, etc., etc., examinez si cet bonune a des vertus, s'il est éclairé; c'est par de telles imputations qu'on repousse ceux dont on n'ose attaquer les actions.

lY. Gardez-vous d'élire un bomme qui a professé, dans des ouvrages publics, une doctrine contraire à ce que vous croyez l'utilité générale; s'il persiste, il votera contre vos intérêts; et s'il cbange, il est méprisable. INe cboisissez point , pour défendre votre liberté et vos droits, celui qui aura combattu les droits et la liberté de quelque portion de l'iiumanité. Elisez celui qui a écrit en faveur des droits des hommes sans restriction , sans entortillage; il ne se démentira point, son oigueil même vous répond de

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sa probité. Mais s'il a annoncé des principes qui puissent s'adapter aux circonstances, qui permettent de sacrifiei- ce qui est juste à ce qui est expédient (mot anglais (ju'heureusement nous n'avons pas encore adopté); s'il a loué et combattu les mêmes hommes suivant le moment, alors ne l'élisez pas, quelque belle moiale qu'il professe; car il est le maître de se croire toujours dans les circonstances où il faut laisser fléchir la justice, et se conformer au temps.

V. Mettez une grande différence entre ceux dont les principes étaient connus avant qu'il fût question d'avoir besoin de vos suffrages, et ceux qui ont pris depuis les principes propres à se les concilier; car les premiers n'ont leurs principes que par conviction, et les autres ont pu les adopter par intérêt.

VI. Ne choisissez ni les enthousiastes du ministre, ni même ses violents ennemis; car ils ne pourraient, sans se rendre ridicules, les uns contrarier ses vues, les autres applaudir à ses projets; et il est impossible de croire tju'il aura toujours tort ou toujours raison.

Vil. Ne confondez pas la chaleur de tête avec celle de l'âme; ne croyez pas à l'enthousiasme du patriotisme, dans les gens d'une vertu commune; songez que vous avez plus besoin de force que de chaleur, de suite que de violence; que celui qui va trop vile, ou s'égare ou s'arrête en chemin.

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