IX
5\l\ RÉPONSE
fournir encore 80 millions en billets érigés pouisix mois en papier-monnaie; ce qui se réduit à lui donner 2 millions d'intérêts, pour la récompenser de vouloir bien intituler de son nom le papiermonnaie que l'on fabrique, et promettre de payer à bureau ouvert; promesse qu'elle ne peut tenir que dans le cas oii les assignats qu'on lui donne obtiendront de la confiance; c'est-à-dire, dans le cas où il sera prouvé que l'intervention de cette banque était inutile. N'était-il pas plus simple que la nation fît elle-même ses affaires? On aurait donné à la banque 90 millions en assignats, hypothéqués sur des ventes, et il lui aurait été enjoint de payer à bureau ouvert, aussitôt que , soit sur les produits de ces ventes, soit sur des distributions des assignats à des particuliers, elle aurait réalisé 5o millions, ou telle autre somme jugée suffisante.
L'assemblée peut encore, lorsqu'elle aura déterminé les biens qui doivent être vendus , rendre les assignations spéciales : c'est le moyen le plus sûr et le plus simple d'obtenir la confiance, parce qu'alors chaque porteur de billets peut veiller sur son gage; qu'aucune partie de ces gages ne peut être détournée; que cette hypothèque, comme celle qui a lieu sur des biens particuliers, survivrait à la vente; qu'ainsi le bien ne pourrait être vendu , sans que la dette fût acquittée; et qu'enfin la condition la plus fâcheuse pour les prêteurs serait d'être renvoyés en possession de leur gage.
Cette forme d'assignation aurait l'avantage de faire reparaître du numéraire. Trois causes se réunissent
^ r.ADRKSSl. AUX PROVINCES. 5l5
poiii le rendre raie : d'abord l'existence d'un papiermonnaie, employé forcément dans la circulation : ce papier diminue le besoin que l'on a du numéraire; et en cela, il ne serait qu'utile ; mais quand il n'est pas libre, au lieu de clieiclier de l'emploi pour ce numéraire superflu, on le garde , parce qu'on a lieu de craindre de ne pouvoir le remplacer.
La seconde cause est l'inquiétude des capitalistes qui ne font pas le commerce d'argent. Ces capitalistes ne cherchent que la sûreté, etils veulent la concilier avec la possibilité de rentrer dans leurs fonds, à des époques certaines et peu éloignées. Ils piêtaient sur le crédit intermédiaire des fniancieis ou des commeiçants, ilsont placé directement en effets publics, tant que le mouvement de ces effets a été assez paisible, leur remboursement assez régulier pour ne laisser ni la crainte d'être obligé de vendre à trop bas prix, ni celle de ne pouvoir retirer ses fonds en espèces réelles. Des hypothèques spéciales les mettraient à l'abri de ces craintes, et feraient renaître leur ancienne confiance.
La troisième cause de la rareté du numéraire tient à la disposition de ceux qui font le commerce d'argent. Accoutumés à le placer à un très-haut intérêt, ils aiment mieux retarder leurs placements que de seconder des mesures qui tendent à diminuer leurs profits, d'autant plus que s'ils placent moins de fonds, ils les placent plus cher, ce qui diminue la perte. Or, tout ce qui peut augmenter le crédit national , tout ce qui peut simplifier l'ordre du trésor public , tend à rendre le commerce de l'argent moins lucratif.
5l6 RÉPONSE
Ils ne se détermineront donc à faire sortir leurs fonds qu'au moment où ils verront que la nation, pouvant se passer de leur entremise, il ne leur reste plus d'espérance de perpétuer le haut intérêt dont ils ont pris la douce habitude. Le seul moyen d'obtenir leurs secours est de leur prouver qu'ils ne sont plus nécessaires. Voilà ce que le ministre aurait dû faire connaître à l'assemblée nationale , pour qu'elle fût instruite et de l'utilité et de la difficulté du passage de la dépendance des gens d'affaires, à une indépendance nécessaire pour la prospérité publique , comme pour la liberté réelle. En effet, la liberté peut - elle exister dans un pays où une classe d'hommes dicte seule une des parties les plus importantes de la législation ? De tous les moyens d'acquérir cette indépendance, celui d'assigner des hypothèques spéciales sur des terres est peut-être le plus sûr , parce c'est le seul qui puisse engager les capitalistes des provinces à fournir immédiatement des fonds.
Cependant , les fautes où l'assemblée a été entraînée n'auront pas des inconvénients bien graves, si elle peut se préserver de deux écueils contre lesquels on cherche à la pousseï-.
Le premier de ces écueils serait de ne pas rendre la perception des impôts, et les opérations relatives à la dette publique, absolument hors de toute influence du pouvoir exécutif, qui ne doit avoir que la disposition des fonds fixes , accordés pour les dépenses.
Les très-courtes absences du pouvoir législatif
\ i,'adiu-ss1' aux provincks. Cmj
laissent la plus grande fncililé d'élablir avec sùielé un directoire chargé seul de faiie payer, soil aux ministres, soit aux créanciers de l'Etat , les sommes qui leur sont accordées; de recevoir celles que les provinces doivent verser dans la caisse nationale. C'est alors seulement que l'indépendance du corps législatif sera réelle. J'ignore par quelle fatalité cette idée si simple a échappé jusqu'ici à l'assemblée nationale; pourquoi les vues analogues qu'on lui a présentées ont toujours été incomplètes; pourquoi on a éludé l'institution nécessaire d'une caisse nationale, par l'établissement momentané d'une caisse de l'extraordinaire ; pourquoi l'on n'a pas osé articuler encore la nécessité de cette séparation absolue. Tout pays où elle ne sera pas prononcée, sera toujouis, comme l'Angleterre, dans la dépendance du premier lord de la trésorerie; et comme cette influence ne peut s'exercer que par la corruption, comme la corruption ne peut exister que par la complication de l'impôt et l'embarras dans les affaiies publiques, il n'y aura jamais, sans cette séparation, ni simplicité dans les impôts , ni ordre dans les affaires.
Le second danger est de précipiter les changemeiits et les réformes dans les impositions , sans connaître , d'une manière précise, l'état réel des finances; sans avoir une idée, du moins approchée, des forces de chaque province, et de la proportion des impôts qu'elle supporte.
Le tableau réel de l'état d'une nation est facile à faire.
H faut d'abord convenir d'un taux d'intéièf, tel
5 I 8 RÉPONSK
que l'on puisse espérer en généial d'emprunter, ou plutôt d'escompter à ce taux ; alors il n'est pas de dette exigible à terme , d'emprunt à un autre denier , de rente viagère qu'il ne soit facile de réduire à une rente perpétuelle, ou à la somme fixe qui y répond. Si uue réforme actuelle exige des dédommagements, les dépenses, en rentes viagères ou en remboursements, que ces dédommagements nécessitent, peuvent de même être fictivement converties en une rente perpétuelle. Il n'est point de réforme successive et éventuelle dont on ne puisse transformer le profit en une rente semblable. 11 n'est point de ressources de toute autre espèce qu'on ne puisse calculer , d'après le même principe. Alors, que l'on retranche de la valeur annuelle de la dette ainsi fixée , la valeur aussi annuelle des ressources; qu'on y ajoute la masse des dépenses , et on aura véritablement la valeur de ce qu'il faut absolument lever d'impositions. L'incertitude de ces évaluations ne doit pas arrêter, parce qu'il est possible de les faire de manière que l'on soit sûr d'avoir atténué les ressources et augmenté la dette, et alors de ne pas fixer l'impôt au-dessous de ce qu'il doit être. Or, comme il faut un fonds d'amortissement plus ou moins considérable, employé en diminution de la dette, afin qu'une circonstance qui , comme une guérie, nécessite des dépenses extraordinaires, n'entraîne pas des impôts ruineux, cet excédant ne servirait qu'à rendie cette dernière opération plus facile. Et j'oserai encoie prédiie, que si l'assemblée nationale n'ordonne pas de faire un tableau général de la situation actuelle
V L/VDHIiSSi': AUX PhOVINCKS. 5i<)
des finances, foi m é d'après ces principes, elle forcera les législatures qui lui succéderont d'agir, comme elle, au hasard.
Les opéiations de l'assemblée sur les impôts n'ont pas eu jusqu'ici ce caractère de sagesse, d'unité, qui aurait pu les caractériser. La réduction de la gabelle à la moitié a été aussi adoptée de confiance , sans examiner les effets de cette réduction, les moyens justes de remplacement, et la nécessité de rétablir l'équilibre entre les provinces. L'opération qui assujettit les piivilégiés à l'impôt, à la décharge des autres contribuables, a été faite d'une manière isolée et arbitraire. En combinant cette opération avec celle des gabelles, on pouvait la faire servir utilement à leur remplacement; on pouvait, en proportionnant la répartition de cette imposition aux vingtièmes actuels des nobles, et aux décimes ecclésiastiques, s'assurer, pour les deux premières années, une distribution suffisamment exacte, une ressource d'une valeur connue, et ne pas s'exposer, par des discussions entie les non privilégiés et les privilégiés, à fomenter encore une haine qu'il serait temps d'étoulier dans un patriotisme commun.
Mon jugement, sur cette partie des travaux de l'assemblée nationale, paraîtra sévère; mais j'ai piomis la vérité tout entière; elle est ici d'autant plus importante, que, d'après la sagesse de la constitution, le désordre des finances est le seul moyen de détruire notre liberté naissante, de conserver ces entiaves fiscales sous lesquelles gémissent des peuples (jui se vantent de leur liberté, et de faire légner fa-
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ristocratie des riches sous la législation nationale, comme elle régnait sous l'autorité des rois.
On regarde comme précipitée la réforme de l'ordre judiciaire. Cela peut être; mais si l'assemblée nationale a trop multiplié ses opérations; s'il est vrai qu'elle ait agité à la fois trop de questions, armé contre elle trop d'intérêts particuliers, causé dans les propriétés des changements trop brusques, trop généraux ; si ces changements, ou même la simple menace de ces changements, ont troublé l'ordre de la distribution des salaires, et fait beaucoup de mal au peuple qu'on voulait soulager, est-ce faute d'avoir connu le danger d'intervertir cet ordre habituel, duquel dépend la sûreté de la subsistance de ceux qui vivent de leur travail , et par conséquent la prospérité pubHque; danger que tout réformateur doit avoir sans cesse devant les yeux? Peut-on surtout en accuser la partie de l'assemblée sur laquelle tombent tous ces reproches? Si elle a paru craindre pour le succès de toute réforme, renvoyée aux législatures suivantes, est-ce envie de tout faire, ou plutôt n'est-ce pas la suite infaillible de l'espérance trop annoncée par le parti contraire, de parvenir à détruire, dans une autre législature, l'ouvrage de celle-ci? Ces éternels regrets de l'ordre ancien, cette fureur de lutter contre la raison et contre la nécessité, ont fait de la précipitation une sorte de devoir : on se hâtait de détruire, pour ôter tout espoir de conserver les abus; chaque destruction augmentait les cris, les menaces, et faisait croire une nouvelle destruction à la fois plus urgente et plus difficile. Les maux des partisans
A l'a.DRESSK aux PUOVIWCKS. 5'2 ï
des anciens préjugés sont donc leur propre ouvrage. Ils n'ont donc pas vu que si, depuis l'époque où l'histoire commence pour nous, les hommes ont été trompés par leurs chefs civils ou religieux, le succès de cette politique est désormais impossible. On sait aujourd'hui, d'un bout de l'Europe à l'autre, que tout doit être soumis à l'examen de la raison; que tout doit céder à son empire : c'est la suite nécessaire de la découverte de l'imprimerie. Ses effets ont d'abord été insensibles, parce que l'intolérance religieuse et l'intolérance politique ont gêné la liberté de la presse. Si elles n'ont pas empêché les hommes de penser, elles ont ralenti du moins et les progrès de l'esprit humain, et les effets de ces progrès sur la société; elles ont surtout empêché longtemps l'art de l'imprimerie de se répandre, et les presses de se multiplier. L'usage d'avoir des livres s'est établi lentement, et d'abord peu d'hommes avaient pris l'habitude de lire; mais insensiblement le grand nombre, de livres, dont l'intolérance, toujours stupide, ne pouvait connaître tout le danger, ont forcé ces obstacles. On les a vus, depuis deux générations, se multiplier dans les maisons de ceux qui ne lisaient que pour diminuer le poids du temps; tous ont su lire, tous ont eu des livies, et la vigilance inquisitoriale n'a pu l'emporter sur tant d'hommes occupés de la tromper, les uns pour l'intérêt de leur instruction ou de leur plaisir, les autres pour celui de leur commerce. Dans une telle position, tout préjugé, tout abus, toute violation des droits des hommes, dénoncés à l'opinion publique, sont , dès ce inomenl,
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frappés de mort. Aucun pouvoii- liumain ne peut plus empêcher une proscription prononcée par la raison de tous les hommes éclairés, écrite dans le cœur de tous les gens de bien ; et ceux qui vivent de préjugés n'ont aujourd'hui, quelque pays de l'Europe ou des établissements européens qu'ils habitent, d'autre parti à prendre que de chercher les moyens, non d'en prolonger la durée, mais d'en rendre la chute moins brusque et moins dangereuse pour euxmêmes. En France, par exemple, la distinction des ordres, leurs privilèges, la richesse du clergé, l'intolérance civile et religieuse, l'adopîion exclusive d'un culte, les vœux imprudents de la jeunesse, consacrés par la loi, le secret de la procédure, l'absurde et barbare sévérité des lois pénales , l'esclavage des noirs, etc., etc., etc.; tous ces grands abus, nés des erreurs et de l'ignorance, soutenus par l'avarice et par l'orgueil, ont été, aux yeux de tout homme instruit, dévoués à une destruction certaine, le jour même où le gouvernement fut obligé de révéler, à la première assemblée des notables, que la machine de nos finances avait besoin de la main du peuple.
Tous les individus qui profitaient alors de ces abus auraient du s'occuper des moyens d'en concilier la destruction avec leur avantage personnel. Mais les hommes qui tiennent à des corps, qui, réunis d'intérêts, le sont aussi de société, se trompent sur l'opinion publique, aussi souvent et aussi longtemps que les rois. Enlouiés de ceux qui partagent leurs erreurs, d'autant plus applaudis qu'ils les exa-
A l'adresse aux provinces. 5^3
gèrenl davantage, le moyen que la vérité arrive jusqu'à eux! et ils en appellent à l'Europe vingt ans après que la voix de l'Europe les a condamnés.
Ces derniers cris des préjugés expirants ont pu inquiéter les patriotes désintéressés de l'assemblée nationale; on ne pouvait s'attendre qu'ils fussent tous de ce petit nombre d'hommes qui, fortement persuadés du pouvoir irrésistible de la raison, en attendent tranquillement les infaillibles effets, en secondent, en accélèrent la marche, et craignent de la retarder en la précipitant.
A mesure que la peur d'être démenti par les législatures suivantes diminuera, cet esprit de changement, cette activité in(juièle, s'éleindiont dans l'assemblée. Que les municipalités et les départements s'établissent, que la constitution soit consacrée par le serment de tous les citoyens, alors l'assemblée prendra une assiette plus calme; alors elle ne paraîtra plus tourmentée par la crainte de laisser quelque chose à faire à ses successeurs, parce qu'elle sera sûre qu'ils achèveront son ouvrage, au Heu de le renverser.
On a cherché à détruire la confiance que les citoyens avaient dans l'assemblée, par des libelles contre ses membres. Ce moyen , qui peut agir sur des esprits étroits et légers, n'était pas difficile à mettre en usage. Six cents personnes environ ont voté pour les décrets que l'on reproche si amèrement à l'assemblée, et six cents personnes, parmi lesquelles il ne se trouverait (jue des hommes vertueux, éclairés, amis sincères de la liberté, sans ambition,
Sa/j RÉPOKSK
sans vues personnelles , auraient été un véritable miracle, sur lequel les vices de l'éducation , ceux de l'ancien gouvernement, ceux enfin de la manière de choisir les députés, ne permettaient pas décompter.
D'ailleurs, pourquoi juger les opinions parles personnes, quand ce sont les opinions elles-mêmes qu'il est important d'apprécier?
L'égalité des hommes en est-elle moins un de leurs droits naturels, parce que trois ou quatre défenseurs de ce principe auront eu une jeunesse fougueuse, ou que d'autres se seront souillés dans quelques intrigues? Faut-il accorder un privilège exclusif à un culte religieux , parce que, dans le nombre des défenseurs de la liberté de conscience, on peut compter deux ou trois hommes corrompus?
Il n'est point de vérité qu'on ne puisse attaquer avec de telles armes. Mais ce sont ces hommes qui dirigent les autres. Supposons que cette allégation soit aussi vraie qu'elle l'est peu dans ce moment; qu'en résulte-t-il ? Que les lumières, les talents, la supériorité de la raison, peuvent s'unir en France à beaucoup de corruption et de vices, ou , en d'autres termes, que nous avions un mauvais système d'éducation , et une constitution vicieuse. Sans doute on peut, quand on n'entend pas une question en ellemême, piendre un parti sur parole, et choisir une opinion, d'après l'autorité de ceux qui la défendent. Eh bien , employez ce moyen ; prenez pour arbitres les hommes qui, avant le mois de maideinier, avaient, en Europe ou en France, une réputation bien établie de lumières et d'esprit public, qu'on n'accusait point
A. l'adresse aux provinces. 5a5
alors d'avoir des oj)iiiions par intérêt ou par ambition , et voyez ce qu'ils pensent de l'assemblée nationale.
Prenez garde, enfin, que vous ne jugiez les personnes d'après leurs opinions, dans le moment même où vous paraissez juger les opinions d'après les personnes ; que vous ne croyiez tout le mal qu'on dit de MM. A... B... C... D... È... F... G..., précisément parce que leur opinion vous déplaît. Aussi, à moins d'un fait bien décisif, bien piouvé, à l'exception d'une opinion évidemment immorab , d'une conduite évidemment dictée par des principes pervers, il serait prudent de conserver, des membres de l'assemblée, l'idée que l'on avait d'eux avant qu'ils y fussent appelés; c'est le moyen de les apprécier avec plus de vérité et de justice. Ces censeurs si sévères oublient donc qu'un alpliabet, soutenu de quelques etc., suffit pour épuiser leur bumeur contre l'assemblée nationale? Mais ne pourrait-on pas trouver aussi, dans le parti contraire, un alphabet à remplir? MM. H... I... K... L... M... N... O... P... Q..., etc., qui siègent au côté droit du président, ne méritent-ils pas quelque reproche? Et croit-on que l'on n'eût pas formé de pareilles listes dans le sénat romain, du temps même de Fabricius, comme chez nous, du temps de la Fayette?
Il ne suffit pas que l'assemblée nationale termine heureusement le grand ouvrage d'une constitution, fondée sur le droit naturel, et donnée à un pays où il avait été absolument oublié, au moins pendant quinze siècles; il faut qu'elle rende cet ouvrage du-
SlG RÉPONSE
rable, il faut qu'elle assure les moyens de le perfectionner, sans l'exposer à être détruit.
On est ici placé entre deux écueils : on doit craindre les changements trop fréquents qui ouvrent un cliamp vaste à l'intrigue, qui empêchent de jamais consulter la voix de l'expérience, qui ne laissent jouir qu'à demi des institutions les plus utiles, parce que l'espérance de leur durée est un de leurs plus grands avantages, et que le temps est nécessaire pour donner à ces institutions le degré de perfection dont elles sont susceptibles.
Mais on doit redouter également la trop grande difficulté de changer, autrement on se priverait des biens que promet le progrès infaillible des lumières, tandis que, par un effet de ces progrès mêmes, les ennemis publics trouveraient les moyens de profiter des vices de la constitution.
On a proposé de partager la constitution en deux parties, dont l'une seiait irrévocable, tandis que l'autre pourrait être changée par toutes les législatures. Ce moyen serait dangereux ; il tient à l'enfance de la politique, et nous avons entendu trop longtemps les plus adroits de nos tyrans appuyer leurs prétentions sur des lois fondamentales, pour être pris une seconde fois dans le même piège.
Se bornerait-on à regarder seulement comme irrévocables quelques articles généraux de la déclaration des droits, quelques formes constitutionnelles qui en sont des conséquences évidentes?
Mais d'abord il n'est pas même prouvé que l'on en ait le droit; car nous n'avons pas celui d'ol)liger nos
A. l'adrussi'; aux puovinces. 59.7
descendanls à regarder comme évident ce que nous avons jugé tel.
Il est impossible de prévenir des altérations dans le sens des mots. Parmi ceux qui gouverneront, trop de gens sont intéressés à les introduire; il faudra disputer sur le sens précis de tel ou tel article, et le droit d'iiiterpréter une loi est l'équivalent de celui d'en faire une autre.
Si l'amour des changements s'empare des législatures, elles pourront tout bouleverser, en conservant cependant ces piincipes fondamentaux. L'ancienne constitution suédoise en est un exemple frappant.
Ces articles étant nécessairement généraux et abstraits, ne sont poiiit suffisants pour assurer la bonté d'une constitution; les législatures pourraient, en les conservant, la détériorer comme la perfectionner, et la détériorer d'une tnanière systématique, tendre sans cesse à augmenter l'autorité du corps législatif, la perpétuité de fait de ses membres, et les avantages qui résultent d'y avoir une place. Les changements se feront alors d'une manière lente et insensible; les législatures n'opprimeront point, mais enchaîneront les citoyens; ne les dépouilleront point, mais s'enrichiront à leurs dépens; nelesiéduiront point à la misère, mais chargeront leur industiie de mille petites entraves.
Ce n'est point ici une crainte fondée sur des spéculations , c'est l'histoire d'un peuple célèbre qui a une grande charte , et dont les législatures ordinaires peuvent modifier la constitution, et peuvent seules la modifier.
Donnera-t-on plus d'étendue à ces articles irrévo-
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cables? Alors on attaque bien plus directement le droit des descendants; on étend l'irrévocabilité à des articles dont réternelle utilité ne peut être prouvée; on met à la perfection des obstacles réels; on s'expose à conserver des formes , des institutions qui peuvent devenir nuisibles : d'ailleurs, dans l'une ou l'autre hypothèse , tout perfectionnement serait difficile à obtenir, parce que l'intérêt du plus grand nombre des membres des législatures serait de maintenir les abus, puisqu'ils seraient nécessairement de la classe de ceux qui peuvent en profiter. Les réformes ne font honneur qu'à un petit nombre, mais l'exercice de l'autorité fait plaisir à tous.
Il paraît donc nécessaire qu'une assemblée élue par le peuple pour cet objet unique , ait seule le droit de réformer la constitution.
Mais à quelles époques? Elles peuvent être fixées; elles peuvent être déterminées par la demande des citoyens , ou participer de ces deux moyens.
Dans la première hypothèse, chacune de ces assemblées doit avoir sur les lois de constitution la même autorité que les fondateurs de la constitution. Ainsi chacune d'elles doit être obligée de fixer l'époque et la forme de celle qui doit la suivie , et se borner à cette indication et à cette détermination.
Cette époque ne peut s'étendre au delà du terme où plus de la moitié des citoyens exerçant leurs droits, se trouverait soumise à une constitution à laquelle ils n'ont pu concourir. Mais on peut rapprocher l'époque de ces assemblées. La nature détermine l'espace de temps pendant lequel une loi de
A r- ADRISSE AUX PROVINCES. J'2i)
constitution peut, sans injustice, demeurer irrévocable; la prudence décide ensuite jusqu'où , en deçà de cette liuiile naturelle, l'intérêt public exige de prolonger Tirrévocabilité.
Je crois celte institution nécessaire; la solennité qui lamène l'examen de la constitution , appelle naturellement les bons esprits à méditer sur les moyens de la perfectionner. L'approclie de cette épocjue ne peut causer aucun trouble, puisque cette convention extraordinaire ne doit exercer son pouvoir que pour les lois relatives à la constitution, lois qui n'ont , sur le sort des citoyens , qu'une influence indirecte ; elle ne peut gêner l'exercice du pouvoir législatif ordinaire, puisque les seuls objets qu'elle puisse traiter sont précisément ceux dont les législatures n'ont pas droit de s'occuper.
On peut établir qu'une assemblée de ce genre soit convoquée toutes les fois que la pluralité des citoyens le demandera, mais cependant en fixant une époque beaucoup plus rapprochée que la première, avant laquelle ils ne puissent exercer ce droit. En effet, ce n'est point porter atteinte aux droits des hommes, que d'en soumettre la jouissance à des règles dictées par le sinqjle bon sens. Or, le simple bon sens apprend qu'un pouvoir constituant, établi l'année prochaine, ne mérite pas plus de confiance que cehii de cette année : qu'il est impossible de supposer que la théorie ou l'expérience lui aient donné des lumières supérieures; qu'il est absurde de proscrire une institution fondée sur ce qu'on a cru raisonnable, avant que la pratique ait éclairé sur les