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6\0 JOURNAL d'instruction SOCIALE.
Si, dans une science quelconque, vous proposez à l'homme le plus instruit de discuter une question ou de la résoudre, à moins qu'elle n'ait été déjà l'objet de ses recherches, ou qu'elle n'y ait un rapport immédiat, il aura besoin de temps et d'études préliminaires pour vous bien répondre.
Or, c'est ce temps, ce sont ces études que la lecture du journal, peut épargner dans les circonstances où l'empressement de discuter et d'avoir une opinion, ne permettrait point de recourir à d'autres moyens de s'instruire.
On aura, de plus, l'avantage d'y trouver les questions importantes, débarrassées de tout ce dont les préjugés anciens et les nouvelles passions ont pu les embarrasser.
Les hommes ignorants , mais ayant des mœurs simples, ont, en général, l'esprit juste; leur bon sens saisit ou démêle la vérité. Mais l'habitude leur a donné des préjugés d'autant plus difficiles à déraciner, que leurs idées sont renfermées dans un cercle plus étroit. Il leui- est bien difficile aussi de ne pas se laisser entraîner par des sophismes qui leur sont présentés avec l'art propre à les séduire, de trouver des réponses à ces sophismes, de deviner même qu'il en existe. Ainsi, combattre les préjugés qui corrompent la raison de la paitie du peuple la moins instruite, le prémunir d'avance contre les sophismes de ses hypocrites protecteurs, c'est, sans doute, un moyen de prévenir ses égarements et les maux qui doivent en résulter pour lui-même.
TiCS ouvrages philosophiques ont pour but, les
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uns le progrès, les autres la propagation des lumières. Les premiers ne sont écrits que pour les hommes déjà instruits de tout ce qui est connu, parce qu'en général eux seuls peuvent acquérir ces connaissances nouvelles et en profiter.
Les autres doivent être mis à la portée du plus grand nombre des lecteurs; mais le travail nécessaire pour atteindre à ce degré de clarlé a des difficultés réelles, et le peu de gloire qu'il en résulte ne dédommage pas de ce qu'il en a coûté pour les vaincre. Heureusement, lorsqu'il s'agit d'objets importants pour le bonheur public, le plaisir d'avoir été utile offre des jouissances plus douces que celles de la gloire. Le temps emplo,yé à faire entendre la vérilé, même la plus sinjple, à détruire les erreurs, même les plus grossières, ne paraîtra jamais un temps perdu aux vrais amis de l'humanité.
Et lorsque ces erieurs pourraient corrompre la masse entière d'un grand peuple , lorsqu'elles pourraient l'exposer à des trahisons, lorsque la connaissance de ces vérités, en devenant plus générale, peut le sauver de ces dangeis ; alors toute idée personnelle doit disparaître devant ces grands intérêts.
La vérité n'est utile ni à l'oigueil , ni à l'ambition, ni à l'avidité, ni aux passions particulières des individus; elle ne fait le bien d'un seul qu'^i faisant celui de tous. Voilà pourquoi tant d'hommes se sont occupés de séduire les nations, et que si peu ont cherché à les détromper et à les éclairer. 11 semblait que l'esprit d'inégalité s'était glissé, en quelque sorte, même dans la philosophie, comme si la vérité ne
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devait être le patrimoine que de quelques hommes. Satisfaits de la gloire de l'avoir trouvée, ils ne cherchaient à la répandre que parmi ceux dont le suffrage flattait leur amoui-propre. Souvent même ils se plaisaient à la cacher; on voulait bien avoir des disciples ou des lecteurs, maison abandonnait la masse entière des hommes à son inattention et à ses erreurs.
Ainsi, des préjugés, depuis longtemps détruits pour les sages, continuaient d'asservir les nations. De nouvelles vérités agrandissaient la sphère de la raison humaine; mais elles demeuraient inutiles au bonheur des hommes qui ne les connaissaient pas. Cependant il ne peut y avoir ni vraie liberté, ni justice, dans une société, si l'égalité n'y est pas réelle; et il ne peut y avoir d'égalité, si tous ne peuvent acquérir des idées justes sur les objets dont la connaissance est nécessaire à la conduite de leur vie. L'égalité de la stupidité n'en est pas une, parce qu'il n'en existe point entre les fourbes et leurs dupes; et que toute société qui n'est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans.
Nous ne pouvons en avoir ici qu'une espèce à combattre : les charlatans politiques. Tous ne sont pas des César ou des Cromwell; mais, en ce genre, il suffit d'un médiocre talent, et souvent d'un bien petit intérêt, pour faire beaucoup de mal. Tous suivent la même marche; tous veulent être les favoris du peuple , afin d'en devenir les tyrans. Tous calomnient la vertu , jusqu'à ce qu'ils aient le pouvoir de la persécuter. Tous haïssent les talents qui ne
s'avilissent pas à les servii-. Tous craignent que les lumières ne se répandent, parce qu'ils ne peuvent vaincre qu'en combattant dans les ténèbres.
Montrer au peuple les pièges où ces hommes veulent l'engager, est donc un des premiers devoirs des écrivains qui se dévouent à la cause de la vérité et de la patrie.
Jamais la tyrannie ne s'est établie, ni maintenue que pai- l'erreur, et parce que les moyens ou le courage de détromper le peuple ont manqué aux amis de la liberté.
Nous nous garderons bien de nous faire, auprès des lecteurs, le moindre mérife d'employer ou d'éviter la métaphysique , d'afficher ou de dépriser la philosophie. La raison est une, et n'a qu'un langage. On peut lui donner différents noms, suivant les objets auxquels on l'applique; mais eile ne change poui' cela ni de nature , ni de méthode.
Au reste, le but de ce journal n'est pas de donner des opinions, mais de mettie à portée de s'en former une.
Nous ne demandons pas que les hommes pensent comme nous ; mais nous désirons qu'ils apprennent à penser d'après eux-mêmes. Ce n'est pas un catéchisme politique que nous voulons enseigner; ce sont des discussions que nous soumettons à ceux qu'elles intéressent, et qui doivent les juger.