‹ Œuvres de Condorcet (volume 4)Chapitre 30 sur 117 · AUX HOMMES LIBRES. II · texte numérisé non relu

AUX HOMMES LIBRES. II

religieuse à l'honneur chevaleresque des défenseurs de Charles l". L'amour de la liberté, de l'égalité, est aujourd'hui la passion dominante des Français; forts de cet enthousiasme, allumé au flambeau de l'éteinelle vérité, ils n'ont besoin du fanatisme d'aucune erreur. Ils n'en auront même pas à combattre. On sait aujourd'hui , d'un bout de l'Europe à l'autre, que tous les hommes ont les mêmes droits; que les rois n'ont de pouvoir légitime que celui qu'ils tiennent de la volonté ou de l'insouciance du peuple gouverné par eux; que la conscience de l'honnne devant être libre, chacun est le maître de choisir son dieu comme ses prêtres.

Nul homme de sens n'ose défendre ni les rois, ni la noblesse, ni l'établissement d'un culte exclusif, que comme des institutions politiques utiles à la paix, à la prospérité d'une nation trop ignorante ou trop corrompue pour s'en passer encore. On en est réduil à calomnier les hommes, à les accuser d'être indignes d'exercer, dans toute leur étendue, ces dioils qu'ils tiennent de la nature et que l'on n'ose plus leur contester. Or, quel enthousiasme, quelle passion capable de grands efforts, quels mouvemenis dignes de commander les succès, peuvent naître de cette froide et fausse politique! A quel imbécile j)ersuadera-t-on de mourir pour défendre ce (ju'on esl obligé de lui donner comme une erreur, que, par mépris pour lui-même, on juge encore utile de consei'ver(i)?

(i) Qu'on libc l'ouvrage de Buike, le plus elocjueut eiiiienii des

Il8 LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

C'est donc entre l'intérêt personnel, entre l'amouide l'argent et des distinctions, et les plus nobles, les plus énergiques passions du cœur humain, que se balance la victoire. Et pourrait-elle rester longtemps incertaine?

Un tyran fit brûler dans l'école de Crotone tous les disciples de Pythagore qui prêchaient la liberté et la destruction des rois. On prétend qu'Edouard 1", roi d'Angleterre, ordonna le massacre de tous les bardes, parce qu'ils excitaient les Gallois à défendre contre lui leurs droits et leur indépendance. Mais aujourd'hui les vérités ne se transmettent plus seulement par la bouche des philosophes et des poètes, et ne périssent plus avec eux. L'invention de Timprimerie leur a conféré un caractère indestructible, elles tyrans réunis ne peuvent plus espérer d'en étouffer une seule dans le sang de ses défenseurs.

Les esclaves de quelques rois doivent, dit-on, se réunir à Luxembourg, pour y ordonner, au nom de leurs maîtres , l'éternelle destruction de la liberté du genre humain, et ils y prononceront sur la destinée delà nation française, dans une citadelle autrichienne, au milieu des baïonnettes de nos ennemis. Mais ce honteux projet, cette lâche et criminelle insulte à la

principes français, et on trouvera qu'il se réduit à ce peu de paroles : «Les hommes sont des sots, éternellement destinés à être trompés et gouvernés par des rois et par des prêtres, et c'est pour le plus grand bien de tous. Les gens d'esprit comme moi irontils se fatiguer pour éclairer les sols ? Non : mais ils prendront, dans leurs dépouilles, la pari (jue les rois et les prêtres voudiont l)ien l(>ur laisser.»

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raison, à la justice, aux droits des peuples, n'ont pu être imaginés que par les vils conducteurs de nos stu[)ides émii^iés; et quelle nation , si elle a conservé quelque sentiment de sa dignité, souffrirait que ses chefs osassent y prendre part en son nom , et trafiquer avec les rois du soit de l'humanité entière, comme d'un vil troupeau qu'ils peuvent égorger, dépouiller ou partager à leur gré ? Oui, sans doute, il se prépare un congrès en Europe, et les despotes ligués tiavaillent à en accélérer l'époque; mais c'est celui où les représentants des peuples libres prononceront sur le sort de tous les rois.

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AUX ESPAGNOLS

L'Espagne est, peut-être, de tous les pays de l'Europe, celui qui doit retirer de la révolution française les avantages les plus prompts et les plus inespérés.

Au moment on la conquête de Grenade, on la réunion de la Castille et de l'Aragon , semblaient lui promettre un éternel repos, elle tomba sous une domination étrangère. Dès lors, ni les trésors du Mexique et du Pérou , ni la richesse naturelle de son sol, n'ont pu la préserver d'une dépopulation, d'un appauvrissement , qui ont formé un contraste frappant avec les accroissements de richesse réelle et de population, obtenus dans le même intervalle de temps par des nations que la nature avait moins favorisées. Jusqu'à cette époque , l'Espagne n'avait cédé dans les lettres et dans les arls qu'à l'Italie seule; mais depuis, lorsque ailleurs tout se peifectionnait, tout chez elle a semblé se flétrir et s'éteindre.

La iakon même n'y a-t-elle pas suivi, à quelques égards, une marche rétrograde, tandis que dans le reste de l'Europe elle faisait de rapides progrès ? Ce

peuple est aujourd'hui l'esclave de Rome , et au concile de Trente Philippe H avait été obligé d'employer les menaces, pour empêcher son clergé de combattre la tyrannie papale et de réformer l'Église. Les seuls évêques espagnols s'y honorèrent à la fois par leurs mœurs et par leurs lumières au milieu de l'ignorance des Allemands , de l'intrigue des Italiens et de la politique des Français.

L'oppression des communes de Castille signala les premiers instants de la puissance autrichienne, et présagea ce que l'Espagne en devait attendre. Les fureurs de l'inquisition et la destruction des droits de l'Aragon marquèrent le règne désastreux de Philippe 11. Les assemblées nationales perdirent toute espèce de pouvoir, et ne furent plus que de vaines cérémonies.

Le sang espagnol a coulé pendant deux siècles : il a inondé l'Italie, les Pays-Bas et la France, pour réaliser ce système de monarchie universelle, conçu par l'ambition de Charles V, et dont la maison d'Autriche n'est pas encore désabusée.

Après avoir ensuite acheté, par douze ans d'une guerre dévastatrice, le bonheur d'avoir un Bourbon pour maître , l'Espagne a vu ses soldats et ses trésors employés, d'abord, à former en Italie des établissements aux fils de son roi, et depuis, au soutien de celte conjuration des princes contre les peuples, connue sous le nom de pacte de famille.

Enfin, comme si le génie de la nation avait dédaigné de se montrer dans ces (juerelles étrangères, les généraux de Charles-Quint n'eurent point de succès-

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seurs. On ne peut citer aucune victoire navale remportée par un amiral espagnol, depuis celle de Lépante, (jui fut surtout l'ouvrage du républicain Doria; et dans la guerre de terre, elle n'a eu de succès que sous les princes de Savoie, les Farnèse, les Spinola, les Berwick et les Vendôme.

Ainsi, cette nation qui, au commencement du seizième siècle, devait s'attendre à une longue, paisible et glorieuse prospérité, n'a éprouvé que des malheurs sous les races étrangères qui ont remplacé ses anciens rois. Et quelle en est la véritable cause? C'est que ces rois appartenant à des maisons ambitieuses et puissantes, se sont moins regardés comme les chefs du peuple espagnol, que comme des princes autrichiens et français, se sont occupés de la puissance de leur famille, bien plus que de l'intérêt de leurs Etats. La nature, pour consoler un peu la terre du malheur d'avoir des rois, a lié leur puissance à la prospérité de leur pays , de manière qu'un prince éclairé fait encore quehpie bien à ses peuples, même par ambition et par orgueil : il favorise la population et l'agriculture, parce qu'il lui faut des soldats et de l'argent. Il craint de trop affaiblir sa nation, parce qu'il perdrait sa considération en Europe.

Mais tout change quand plusieurs princes d'une même famille, suivent de concert des projets d'agrandissement ou d'importance diplomatique. La politique d'un roi d'Espagne, Autrichien ou Bourbon, sacrifie sans regret le peuple qu'il gouverne aux intérêts de l'Autriche ou de la France; il sait qu'il affaiblit sa puissance en ruinant son pays; mais il

rend le trône impérial héréditaire dans une branche de sa maison, mais elle acquiert une couronne de plus. Cette guerre est sans avantage pour lui, même d'après les calculs de l'ambition la plus commune. En vain serait-elle une suite de victoires, il n'en aura pas une ville de plus; mais il existe à trois cents lieues de lui un prince de son sang, à qui elle fera gagner une province; mais ce prince s'est fait une querelle avec un autre pour des chansons, ou pour le partage de quelques arpents de neige. Ainsi , le peuple est obligé de souffrir , non-seulement des crimes ou des vices de ses rois , mais de ceux d'une race entière.

Si nous n'avons pas éprouvé les mêmes effets de cet esprit de famille, c'est qu'au moment où Philippe V monta sur le trône d'Espagne, l'industrie, le commerce, les arts, les lettres, la raison même, avaient fait en France des progrès que le despotisme ne pouvait plus arrêter; c'est que l'opinion y avait acquis une force imposante; c'est que l'activité nationale a su réparer les pertes de la guerre de 1700, les désastres du système, etc., etc.

Telle est donc la véritable cause des longs malheurs de l'Espagne , dont nous venons de tarii- la source par l'établissement delà République française.

Toute autre combinaison n'aurait été pour ce peuple qu'un mal de plus : si nous avions conservé Louis XVI avec la royauté constitutionnelle, l'Espagne aurait été contrainte de payer les intrigues tramées pour étendre le pouvoir royal; on l'eût épuisée par vingt années d'une guerre désastreuse, si un de

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ses ministres ou lies nôtres, avait rêvé que cette guerre était favorable à l'augmentation de l'autorité du roi très-chrétien.

Un changement de dynastie eût exalté les prétentions de la branche espagnole au trône de France, et la nation eût encore été sacrifiée à un système de politique étrangère.

Éclairée par une funeste expérience, l'Espagne ne permettra point à son roi de l'entraîner dans une guerre contre la République française; elle ne s'exposera point à perdre l'indépendance que notre dernière révolution lui a rendue.

Elle ne combattra pas pour rétablir ce qui a fait tous ses maux. Elle ne répandra pas son sang pour que la branche française, replacée sur le trône, l'entraîne dans de nouvelles guerres au gré de son ambition.

Pourquoi les deux nations ne s'uniraient-elles pas, au contraire, pour précipiter la maison de Bourbon d'un trône d'où elle peut inquiéter la liberté française, en même temps qu'elle opprime celle de l'Espagne? Le peuple espagnol est digne de la liberté. Elle est encore l'objet du culte des Catalans; l'Aragon la regrette; les montagnes où Pelage trouva un asile ne l'ont jamais perdue. LaCaslille elle-même se souvient encore de ses cortès et des efforts de l'infortuné Padille. Un peuple, naturellement fier, ne souffre qu'avec impatience le joug d'un gouvernement scandaleux et dilapidateur; il rougit de voir une femme étrangère lui choisir des maîtres augrédeses honteuses fantaisies.

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Toute entreprise, pour conquériç la liberté, n'aurait été qu'une imprudence dangereuse, tant que la France a été soumise au joug des Bombons. Nos trésors, nos armées, nos flottes, auraient rendu inutiles tous les efforts de l'Espagne pour sortir de la servitude; mais la chute du trône de Louis XVI a brisé les fers des Espagnols comme ceux des Français.

Séparée du reste de l'Europe, l'Espagne ne tient au continent que par nos frontières; si elle osait s'affranchir, la République française s'élèverait, comme une barrière insurmontable, entre elle et la tyrannie; et quand bien même notre libeité pourrait être anéantie, ses derniers défenseurs feraient encore flotter ses étendards sur les sommets des Pyrénées, et là viendraient se briser les derniers efforts de la tyrannie, fatiguée de ses triomphes.

L'Espagne ne serait point forcée d'acheter sa liberté par des secousses violentes. La féodalité y est presque nulle; la noblesse, qui n'y foime point un corps, n'est pas séparée du peuple par des privilèges oppresseurs; la grandesse n'est qu'une institution étrangère, ouvrage de la vanité ou de la politique autrichienne, qui voulait, par une simple distinction de cour, instrument de corruption entre des mains royales, remplacer ce qu'avait d'inquiétant pour le despotisme, l'orgueil indépendant de ces nobles aragonais et castillans, qui se disaient les égaux de leurs rois.

Aucun grand corps de magistrature n'y défend l'autorité du prince, en ayant l'air d'en arrêter les usurpations.

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Le clergé n'y forme ni un ordre à part, ni même une coipoiation ; son influence est plus religieuse que politique, et c'est seulement par son crédit sur le peuple qu'il exerce sur le gouvernement une puissance indirecte.

Mais ce crédit s'opposerait-il à la conquête de la liberté? Je ne le crois pas. La loyaulé, dirait-on, le despotisme même, conviennent mieux à certaines religions. Ceux qui veulent que l'homme reste superstitieux, ne veulent pas qu'il devienne libre; et, si l'on peut dire que la liberté de penser conduit nécessairement un peuple à une constitution libre, on peut dire également qu'une constitution libre conduit à la liberté de penser.

Le despotisme qui tyrannise les consciences, et celui qui enchaîne les volontés, ont pour ennemi counnun la raison, qui ne peut frapper l'un sans que l'autre n'en reçoive un contre-coup dangereux. Les hommes éclairés de l'Espagne, et même les chefs des prêtres, sentent ces vérités ; c'est pour les uns une raison de plus pour saisir avidement l'occasion de reconquérir leur liberté politique; mais c'en est aussi pour les autres d'empêcher le peuple d'en profiter; et n'est-il pas à craindre que le crédit qu'ils exercent sur lui ne leur en donne le pouvoir?

Cette crainte serait fondée, si l'on proposait à l'Espagne d'adopter tous les principes de la révolution française, et non de se donner la liberté qui s'accorde avec les opinions actuelles de la nation espagnole.

Or, ne serait-il pas très-possible que, dans la dis-

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position générale où sont les esprits, les moines eussent besoin, pour maintenir leur crédit, de céder au mouvement du peuple, et de flatter ses opinions, au lieu de prétendre à lui imposer les leurs? IN'aimeraient-ils pas mieux survivre au trône des Bourbons que de s'enterrer avec lui? Est-il pour eux d'une saine politique de mettre la docilité du peuple pour leurs conseils en concurrence avec ses intérêts les plus évidents, avec ce sentiment imié qui le porte à la liberté?

N'avons-nous pas vu , dans la révolution française, un moment où le clergé reprenait sur les esprits du peuple un pouvoir effrayant pour les progrès de la raison, où, si les ministres du culte avaient embrassé la cause de la liberté, à peine on eût osé réclamer pour les sectes non dominantes, quelques faibles lois d'une honteuse tolérance?

A qui le clergé anglais doit-il le crédit qu'il conserve encore? A l'adresse qu'il a eue de lier sa cause à celle de la révolution de 1688 : et comme la partie du clergé espagnol, vraiment puissante sur le peuple^ tient plus à son autorité sur les consciences qu'à son existence politique , à ses reliques et à ses églises qu'à ses châteaux, au produit des offrandes et des fondations qu'au revenu de ses terres : comme d'ailleurs l'état des finances est bien loin d'exiger l'opération faite sur les biens du clergé français, pourquoi ces moines ne verraient-ils pas, au contraire, dans une révolution pour laquelle ils seconderaient l'impulsion du peuple, au lieu de la contrarier, un moyen de relever leur crédit, et dans ime conduite contraire,

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le danger d'en accéléier la chute? Pourquoi s'exposeraient-ils à braver ce péiTI plus réel qu'on ne le croit en France, pour en éviter un autre plus éloigné, et qui ne peut tomber que sur leurs successeurs?

Ainsi, l'attachement du peuple espagnol à certains principes religieux, ne serait pas un obstacle à une révolution dans laquelle ces principes seraient respectés. Il les empêcherait d'imiter en tout la nôtre, mais non de faire celle qui leur convient.

Les Espagnols, dira-t-on , peuvent vouloir conserver la royauté et la noblesse.

Sans doute, un roi héréditaire et inviolable, quelque borné que soit son pouvoir; sans doute, des distinctions transmissibles, ou même personnelles, sont incompatibles avec l'égalité, sans laquelle il n'existe qu'une jouissance incomplète et précaire des autres droits de la nature. Ces vérités me paraissent rigoureusement démontrées; mais si les raisonnements sur lesquels je m'appuie ne paraissent pas des démonstrations aux Espagnols, quel droit aurais-je de vouloir qu'ils préférassent ma raison à la leui? Je ne leur dirai donc pas : Adoptez ce que je legarde comme nécessaire à l'existence d'un peuple libie; mais je leur dirai : Saisissez du moins ce qu'aujourd'hui vous croyez constituer la liberté; et puisque alors il vous sera du moins permis d'examiner, de discuter toutes les opinions, bientôt vous marcherez d'un pas plus ferme dans la route que votre courage vous aura ouverte : je ne demande point aux hommes d'aucun pays, d'aucune secte, qu'ils reçoivent telle ou telle vérité, quelque importante, quelque utile

qu'elle puisse être, je leur demande seulement de la chercher, bien sûr que aans peu ils l'auront trouvée.

Dans ce passage de la servitude à la véritable liberté, les peuples, destinés tous à un entier affranchissement, doivent parcourir avec plus ou moins de rapidité l'intervalle qui les en sépare. Une révolution qui trouvera peu d'obstacles sera difficilement une révolution complète. Une révolution qui irait au delà des idées du peuple, serait exposée à prendre bientôt après une marche rétrograde. Une révolution qui n'en seiait une que pour une portion des citoyens, peut n'avoir qu'une courte durée.

Ce qui importe à l'Espagne comme à nous, à la liberté générale comme à la nôtre, c'est que le peuple espagnol s'affranchisse de la tyrannie étiangère des Bourbons. C'est qu'il se donne une constitution libre, ou du moins regardée comaie telle par luimême, et que, dans celte constitution, le pouvoir ne soit confié qu'à des hommes qui ne puissent avoir un intérêt de famille contraire à celui de la nation.

Alors le peuple espagnol reprendra bientôt, dans l'Europe, le rang où la nature l'avait appelé. Deux caractères semblent distinguer son génie, la giandeur et la finesse. Une longue oppression l'a enchaîné; mais elle n'a pu le détruire. Des hommes profondément instruits dans les sciences , dans les arts, s'y montreront à la voix de la liberté. Le gouvernement les encourageait; mais c'était pour les condamner à une inutilité plus certaine, en ne leur

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permettant d'agir que suivant ses vues étroites et fiscales. Ils n'attendent aujourd'hui que le moment de développer, pour la gloire de leur patrie, les talents qu'ils ont cultivés dans le silence et sous l'oppression.

Déjà les sociétés des amis du pays y ont fait naître l'esprit public, qui deviendra bientôt celui de la liberté. Un sentiment d'indépendance, qui a survécu aux conquêtes de vingt peuples divers, au despotisme de cent rois, anime les Catalans et les habitants des ntiontagnes. 11 a donné aux uns le courage de vaincre, à force d'industrie, les obstacles de l'avidité royale : aux autres, la sagesse de conserver la pauvreté, comme une barrière contre les tyrans.

Mais il faut choisir. De plus grandes précautions , pour tenii' le peuple dans l'ignorance et les hommes éclairés dans l'inaction, seraient bientôt le fruit des terreurs du despote capétien. La perte des colonies deviendrait ou la suite de ses entreprises pour venger l'orgueil de sa famille , ou le prix des traités honteux par lesquels il lui achèterait des défenseurs. Elle serait la conséquence nécessaire d'une rupture avec la France, soit que l'Ângleterie consentît à la laisser agir, soit qu'elle vendît à l'Espagne un secours intéressé.

Espagnols, vous n'avez plus à délibérer : d'un côté la liberté et la prospérité publique; de l'autre, l'esclavage et la misère vous menacent. Assemblez vos cortès; oubliez, pour ne foimer qu'un peuple, ces vieilles rivalités que la politique de vos tyrans se plaisait à perpétuel-, déposez votre roi; et, réunis

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alors aux Français dans une cause conniiune, donnezvous, comme eux , les lois que vous croirez les plus propres à votre bonheur.

Je n'ignore pas que ces cortès sont plus aristocratiques que ne l'étaient nos anciens États généraux. Mais le gouvernement ne pourrait refuser de les convoquer, sans soulever la nation ; mais elles ne pourraient elles-mêmes refuser d'appeler une assemblée conventionnelle qui, représentant le peuple d'une manière plus légale, serait revêtue par lui de pouvoirs moins limités. Il est plus facile d'organiser, indépendamment des autorités établies, une réclamation qu'une assemblée de représentants. Il est plus aisé d'en faire partager la volonté à tout le peuple espagnol, et plus difficile d'y mettre obstacle. D'ailleurs, la réclamation d'une partie considérable de la nation obligerait à convoquer les cortès, et le vœu d'une portion même plus étendue pour une assemblée nationale, pourrait ne produire qu'une guene civile. Pour s'accorder sur le premier point, il suffit de sentir la nécessité d'un grand changement; mais, pour adopter de concert une mesure plus forte, il faudrait déjà être convenu d'un certain nombre de principes , dont aucun n'a pu encore être librement discuté.

D'ailleurs, la chaleur concentrée, la constante longanimité des Espagnols ne permettent pas de craindre qu'ils s'arrêtent après le premier pas , et que leur attention , une fois fixée sur leurs intérêts ou sur leurs droits, puisse facilement être détournée ou lassée.

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Au resle, il v a un moyen bien simple d'organiser une grande réclamation, ou même une première convention, si le gouvernement espagnol refusait de convoquer les coitès.

Une commune de ville, de bourg ou de village, décidée à faire une réclamation, par exemple, enverrait un député dans deux ou trois communes voisines , pour leur proposer de se réunir à elle et de nommer aussi mi député.

Lorsque l'on aurait obtenu par là une confédération de quelque étendue , ces députés se formeraient en une assemblée, qui députerait (juatre de ses membres pour établir dans la province voisine une confédération semblable. Quand ces députés se verraient en assez grand nombre, ils formeraient une assemblée générale, correspondant avec toutes les assemblées particulières.

On voit comment, par ce moyen, il est possible d'aller jusqu'à une première convention nationale, qui en convoquerait une autre plus régulière, et pourrait établir un gouvernement provisoire : on voit aussi comment cette organisation , s'arrétant au terme où elle commencerait à éprouver de la résistance , la portion déjà organisée pourrait disculei' ses droits et les défendre, agir et gouverner d'une manière indépendante.

Si l'on craint, sous cette forme, d'accorder trop peu aux villes populeuses, alors on peut convenir d'un député par mille habitants, pour celles qui en ont au delà de ce nombre; et d'un député par dix mille, pour un second ordre d'assemblée, afin d'éviter de

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donner trop peu aux confédérations d'une étendue disproportionnée à celle des autres.

Par ce moyen , on n'aurait à redouter ni les tribuns, ni les dictateurs, ni le despotisme des villes, ni les rassemblements tumultueux, ni l'incobérence anarclîique des volontés, ni aucune des causes qui ont fait si souvent tourner au malheur des peuples leurs tentatives généreuses en faveur de la liberté.

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