ADRESSE AUX BATAVES
ADRESSE AUX BAÏAVES
Généreux Bataves, entendez ces accents de la liberté qui tonnent autour de vous; voyez ces drapeaux de vos tyrans, ces honteuses livrées des despotes de la Prusse et de l'Autriche fuir à l'aspect des saints étendards de l'égalité. Le moment de briser vos fers est venu. L'orgueil des soldats de Frédéric, que le génie de leur chef n'anime plus, s'est évanoui. Ce Brunswick, toujours prêt à se vendre aux oppresseurs des peuples; ce marchand de votre liberté et de celle de la France, est effacé de la liste des guerriers. Déjà George III voit, avec une surprise inquiète, chanceler ce trône fondé sur des sophismes, et que les vérités républicaines ont ébranlé jusque dans ses fondements.
La France a proclamé la liberté du genre humain; un écho sourd, mais terrible, lui a répondu des bords du Mançarenès aux rives de la Neva, et les palais des tyrans en ont tremblé; et vous seuls gaideriez un lâche silence !
Avez-vous oublié que, devançant les autres peuples dans la science de la liberté, vous avez longtemps
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partagé avec l'Angleterre l'honneur d'éclairer vos voisins asservis sur les vrais intérêts, sur les droits sacrés de l'humanité?
A l'époque de votre glorieuse révolution, il était naturel, sans doute, que, dans un siècle encore livré aux préjugés et à l'ignorance, des hommes qui n'avaient jamais connu que la servitude se contentassent de conserver leurs anciennes franchises, et d'opposer à leurs ennemis la force d'une fédération commandée par le hesoin. C'était beaucoup encore que d'avoir pu la combiner, même grossièrement, au milieu de la guerre, entre les canons de Philippe et les bûchers de l'inquisition.
Aujourd'hui, les progrès de la raison humaine vous imposent d'autres devoirs. Rien ne pourrait vous excuser de souffrir plus longtemps au milieu de vous ce général , cet amiral héréditaire; comme si le talent de gagner des batailles et de conduire des flottes se transmettait aussi sûrement dans une famille de princes, que la soif de l'or et l'esprit de la tyrannie.
Songez que de tous ces Nassau, à peine un seul a servi votre liberté, et que tous les autres l'ont trahie.
Lorsque, lassés d'être libres sous l'administration de Witt , vous avez rappelé le machiavéliste Guillaume aux dignités de sa famille, quel service vous a-t-il rendu? 11 a fui devant l'armée de Louis XIV. Mais c'est au prix de votre or, de votre sang, qu'il s'est élevé sur le trône d'Angleterre. Il n'a dû qu'à votre imprudente confiance ce pouvoir, dont il ne s'est ensuite servi que pour violer vos droits avec
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plus d'audace. Et quand , délivrés par sa mort de la race des ennemis de votre liberté, des assassins de ses défenseurs, fatigués de votre affranchissement, vous avez, après un demi-siècle , cherché de nouveaux tyrans dans les restes dégénérés d'un nom célèbre par vos victoires et par vos malheurs, quel a encore été le fruit de votre faiblesse? Ils n'ont reçu la puissance dont vous les avez revêtus , que pour la déposer entre les mains du maître auquel l'Angleterre et l'Autriche leur ordonnaient d'obéir, et elle n'a été retirée à Louis de Brunswick, que pour en investir une femme étrangère, aussi avide de vos trésors qu'ennemie de vos droits. Il semblerait que , pour vous punir d'avoir violé ses lois, en établissant un pouvoir héréditaire, la nature ait voulu vous condamner à en éprouver, en peu d'années, tout le danger et toute l'ignominie.
Quelle fatalité vous a donc entraînés deux fois dans ce piège, si funeste à votre liberté? Reconnus par les successeurs de Philippe II; obMgeant la France, qui vous avait défendus, et la maison d'Autiiche, qui vous avait opprimés, à vous prendre pour arbitres de leurs différends; devenus les rivaux en puissance navale de cette même Angleterre, qui, dans les premiers jours de votre liberté, vous avait vendu si cher ses orgueilleux et équivoques secours, vous avez cru que la même constitution, avec laquelle vous aviez exécuté de si grandes choses, conviendrait à votre nouvelle grandeur, et que, si elle vous avait conduits à cette étonnante prospérité, elle pour-
rait également vous la conserver.
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Mais ces faibles liens, formés entre les sept provinces, suffisant pour réunir leu?s volontés quand il s'agissait de combattre l'oppresseur commun, ou d'assurer la liberté des mers contre une puissance ambitieuse, se sont trouvés trop faibles quand il a fallu se concerter sur des intérêts moins évidents et plus compliqués; et au lieu de resserrer ces liens, au lieu d'abaisser ces barrières, qui séparent vos républiques, devant les principes d'une évidente identité d'intérêts et d'une généreuse fraternité, vous avez cberché, dans la restauration d'un pouvoir dangereux pour la liberté, cette unité politique dont vous éprouviez le besoin.
l.orsque vous combattiez pour votre liberté religieuse et pour votre indépendance, le peuple, occupé de ces grands objets , apercevait à peine que des privilèges de noblesse et de bourgeoisie lui laissaient seulement le nom de citoyen , et le reléguaient orgueilleusement dans la classe des sujets; mais, pendant la paix, cette inégalité liumiliante se fit bientôt sentir, et le peuple voulut avoir un prince, parce qu'il était las de la domination béréditaire des magistrats et des nobles.
Tout peuple nombreux, pauvre, sans instruction, s'il est privé de ses droits politiques, se cbange bientôt en une populace à la fois séditieuse et vile, également prête à se soulever contre les lois, et à briser la main d'un tyran, toujours disposée à se reposer dans le despotisme d'un seul; de cette tyrannie inquiète et minutieuse de plusieurs, à laquelle, ni l'obsciuité, ni l'indigence ne peuvent écliapper.
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Ainsi, vous avez eu des maîtres, parce que vous n'avez pas senti assez fortement le danger de conserver des sujets, et la douceur de n'avoir que des frères. Ce fut la seule erreur de Jean de Witt, et cette erreur lui coûta la vie comme à vous la liberté.
Ces fautes, qui, deux fois, vous conduisirent au stathoudérat , ont , bien plus que les armées prussiennes , arrêté le succès de votre dernière révolution. Il n'en est plus de possible en faveur de la liberté, si on ne l'offre égale et entière à la masse universelle du peuple ; et l'exemple de la Pologne vient de l'attester encore. Si la diète eût appelé les paysans à la dignité d'hommes libres , toute la puissance de la Russie se fût brisée contre l'enthousiasme d'une nation rétablie dans la jouissance de ses droits , et Catherine eût bientôt craint pour elle-même cette contagion delà liberté, qui effraye aujourd'hui les despotes voisins de la France.
Bataves, voulez-vous être libres? Que vos sept républiques, confondues dans une seule, n'aient plus qu'une seule volonté, que tous les citoyens aient un égal intérêt à défendre des droits qui soient les mêmes pour tous; alors, vous verrez le peuple fouler aux pieds la honteuse couleur de la servitude pour arborer celle de la liberté. Ne craignez plus qu'il fatigue vos oreilles de son vil enthousiasme pour le nom d'Orange, quand il pousia prendre le mot d'égalité pour son cri de ralliement ; c'est en séparant le riche du pauvre, le noble du paysan, le citoyen du magistrat; c'est en semant la jalousie entre des provinces inégales en puissance ou en richesses, que
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les statlioiiders sont parvenus à vous rendre les instruments de votre propre servitude, à se jouer de vos efforts, toujours partiels et mal combinés.
Citoyens bataves, qui, dans l'état actuel, jouissez de tous les avantages de votre faible et trompeuse liberté; qui, dans cette séparation de provinces, trouvez de quoi satisfaire plus sûrement des vues étroites d'une ambition municipale, hésiteriez-vous à faire ce sacrifice? Cioyez-vous aujourd'hui que le droit de l'égalité, si hautement déclaré parla France, puisse encore rester longtemps un secret? Croyezvous que les habitants d'Amsterdam ou d'[itrecht aient plus de peine à le comprendre et moins d'envie de s'en ressaisii- que ceux de Nice et de Chambéry? Croyez-vous que les cris qui proclameront l'égalité dans la Belgique ne seront pas entendus au delà de l'Escaut ? Croyez-vous que vos frères n'aimeron t pas mieux être Bataves et libies , que sujets delà seigneurie de Groningue ou du comté de Hollande? Depuis près de trois siècles, la Bretagne faisait partie de la monarchie française, et les Bretons formaient encore un peuple séparé. On n'eût pu essayer de changer un de leurs usages, d'abolir une de leurs coutumes , sans s'exposer à faire couler le sang ; on leur a dit, au nom de l'égalité : Ne soyez plus que Français! et ils ont volé pour se confondre avec leurs frères. Il est naturel de tenir aux usages locaux sous lesquels on a vécu, de les croire les meilleurs, d'attacher une sorte d'orgueil à ne pas les sacrifier à ceux d'un autre pays; mais il est aussi dans le cœur de l'homme d'immoler ces faiblesses de la vanité et de l'habitude à l'enthousiasme
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de la liberté. Il serait difficile de plier une de vos provinces aux lois de la province voisine; mais il sera facile de leur persuader de se confondre toutes dans une régénération universelle, surtout lorsque, par l'effet de ce changement, la masse du peuple se trouve appelée à de nouveaux droits, lorsqu'elle abandonne des lois qui l'avilissaient, pour en adopter qui la rappellent à la dignité première.
Qui pourrait vous arrêter aujourd'hui, vous qui, presque seuls, avez bravé l'Espagne et l'Autriche réunies? Ne trouverez -vous pas dans la France une alliée qui ne vous abandonnera plus, quand vous aurez, comme elle, tous les tyrans pour ennemis? Cette union intime des peuples libres va devenir le premier de leurs intérêts et de leurs besoins, tant que la terre sera souillée par l'existence d'un roi, par l'absurdité d'un gouvernement héréditaire, tant que cette honteuse production de l'ignorance et de la faiblesse ne sera point proscrite par le consentement universel du genre humain.
Vous êtes gouvernés par l'influence de l'Angleterre et de la Prusse. L'une protège le perfide Nassau , à condition qu'il la laissera paisiblement ruiner et opprimer votre commerce. L'autre exige de lui qu'il emploie vos trésors à soudoyer des troupes de terre, utiles à ses projets funestes à votre liberté. Toutes deux conspirent avec lui l'anéantissement de votre marine, cette source de votre gloire aujourd'hui flétrie , cet unique boulevard de votre indépendance. Hâtezvous de briser ce joug honteux. Déjà vos flottes ont cessé de couvrir l'Océan ; déjà vos possessions loin- XIL 10
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laines, laissées sans défense, ne seraient plus à vous, si la rivalité de la France et de l'Angleterre ne les avait préservées d'une invasion facile. L'esprit du commerce s'est répandu chez un grand nombre de nations, et leur indolence ne paye plus à votre activité ces tributs qui vous ont si longtemps enrichis. Vous n'êtes plus dans l'Inde les rivaux de l'Angleterre; le monopole des épiceries échappe de vos mains.
Plusieurs secrets dans les arts contribuaient à vous enrichir, et ces secrets sont aujourd'hui révélés; votre imprimerie, votre librairie française étaient une source d'opulence que l'établissement de notre liberté vient de tarir.
Votre ancienne industrie, votre intelligence dans le commerce, votre économie dans les transports, vos immenses capitaux vous soutiennent encore, mais chaque jour voit vos ressources s'atténuer. C'est au moment où les révolutions du commerce vous ordonnaient d'en chercher de nouvelles, qu'un pouvoir oppresseur ne s'occupa que de dessécher celles qui vous restaient. Croyez-vous pouvoir conserver longtemps les avantages exclusifs de votre position à l'embouchure des rivières qui traversent la Belgique, la France et l'Empire? Croyez-vous que les Belges, libres et alliés de la France, conserveront les conditions injustes imposées par vous aux citoyens d'Anvers?
Bataves, voulez-vous demeurer riches? osez enfin vous rendre libres.
Encore quelques années de stathoudérat, et vous
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n'existez plus. Mais si vous sortez de ce long sommeil , une nouvelle gloire, de nouvelles prospérités vous attendent. Égaux et libres, vous saurez être justes; vous ne serez plus dans les Indes , pour les nations asservies, ce que vos statbouders étaient pour vous, des tyrans avides, astucieux et barbares, k qui appartient-il d'établir, pour l'Europe, le commerce du sucre de la Cocbincliine, si ce n'est aux possesseurs de Java? Ceylan , défendu par vos vaisseaux, n'est-il pas un entiepôt naturel des denrées de l'Inde, indépendant des révolutions qui peuvent l'agiter? N'est-ce pas au cap de Bonne-Espérance que doit être transportée la culture des productions précieuses qui naissent dans la partie tempérée de la Cbine?
Cette terre si négligée par vous n'enfante-elle pas d'utiles végétaux , qui doivent devenir un jour dans vos mains les objets d'un commerce utile?
Ces pays bien gouvernés n'offrent-ils pas à vos capitaux d'immenses terrains qui n'attendent que la culture? IN'ouvrironl-ils pas d'immenses marcbés à votre commerce? Les hommes, en s'entassanl déplus en plus dans l'Europe, doivent en chasser les productions qui exigent de grands espaces, et n'occupent qu'un petit nombre de mains. Il existe des cultures qui ne conviennent qu'à des pays nouveaux , où les hommes manquent à la terre, comme il en est qui ne sont propres qu'à ceux où la terre manque aux hommes. C'est dans l'Asie, c'est dans l'Afrique que vous pouvez vous créer le territoire que l'Europe vous a refusé. Vous avez tout ce qui est nécessaire au succès des grandes entreprises, l'argent , l'écono-
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mie , l'industrie , la patience et le courage; il ne vous manque que la liberté; osez enfin la conquérir! Craindriez-vous ces soldats mercenaires de Nassau? Ne sont-ils pas à vous, puisque c'est avec votre or qu'il les paye? Craindriez-vous les despotes de Vienne et de Berlin , ou le demi-despote de Londres? Non, la France est là; et parce qu'elle veut être libre, elle ne sou,ffrira pas qu'un peuple qui a brisé ses fers puisse être encore asservi.
AUX GERMAINS
AUX GERMAINS
Des rives du Rhin aux bords du Jenissée, soixantedix millions d'hommes gémissent dans la servitude.
Un peuple serf, des bourgeois avilis, des nobles esclaves et tvrans , tel est le spectacle qu'offrent l'Allemagne, la Hongrie, la Russie et la Pologne. A peine un petit nombre de villes défendent-elles encore une faible portion de leurs dioits contre les despotes dont leurs richesses excitent l'insatiable avidité. Là, les hommes naissent pour leurs seigneurs, comme des troupeaux pour leurs maîtres; là, les rois ont des soldats dans leurs garnisons pour le divertissement ou le commerce de la guerre, comme des bétes fauves dans leurs parcs poui- le plaisir ou le profit de la chasse.
Les amis de l'humanité se demandent si le mouvement que le réveil de la nation française a imprimé à la raison ébranlera cette masse immense?
Il ne se présente que trois combinaisons possibles. Ou les grandes monarchies, profitant des malheurs comme des succès de leur guerre contre la France, se partageront les pays dans lesquels des princes, des seigneurs, des villes, les fatiguent de leurs vieux privilèges et de leur demi-indépendance; ou bien, ces princes, ces seigneurs, les citoyens privilégiés de ces
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villes, sentiront la nécessité de se rapprocher du peuple; de l'appeler à la liberté pour conserver la leur; de lui sacrifier une partie de leurs privilèges, pour ne pas perdre tous leurs droits; de lui faire partager leur indépendance pour qu'il les aide à la défendre contre les rois; ou enfin, le peuple, fatigué d'être le jouet et la victime d'une hiérarchie de tyrans, instruit de ses droits par les Français, auia le courage de s'en ressaisir, et enveloppera dans une destruction commune toutes ces institutions, à l'aide desquelles on avait assujetti à des lois le partage de ses dépouilles, et fixé suivant quelles formes régulières il serait permis de le soumettre à tous les genres d'humiliations et de violences.
I. La première de ces combinaisons est la moins vraisemblable. Toutes les religions ont un terme; et celui de la superstition royale est arrivé.
Une religion est bien établie; le peuple entier la croit; quiconque oserait la nier serait un monstre indigne de vivre; on se cache d'un doute comme d'un crime. Cependant la raison fait des progrès; on se communique en secret ses objections; quelques hommes de courage élèvent la voix; rien n'est encore changé à l'extérieur; mais les esprits ne sont plus les mêmes : bientôt cette religion n'est qu'une fable qu'on respecte par habitude, qu'on soutient par politique. L'édifice est debout; mais la base a été sourdement minée; il survient une légère secousse, et ses débris sont dispersés sur la teire.
Ainsi , les hommes ont pu croire autrefois à la sainteté du pouvt)ir' des >ois, se persuader (ju'ils se-
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raient obligés à leur obéir d'abord par devoir, ensuite par honneur. Aujourd'hui la royauté n'est plus qu'une superstition politique, à laquelle on reste extérieurenient fidèle, parce que, dit-on, un roi est nécessaire au maintien de la paix, parce que le peuple est trop ignorant, ou trop corrompu pour être libre, pour n'obéir qu'à sa raison. Mais partout aussi le peuple commence à savoir qu'on ne fait semblant de croire aux rois que pour le tromper, et chaque trône, placé sur un abime, n'attend qu'une faible commotion pour s'y engloutir.
Une autre cause en doit hâter la chute. C'est la médiocrité personnelle, ce sont les vices des rois; secrets de cour qui , dans l'état actuel de la société, ne peuvent plus se cacher aux peuples.
On se lasse bientôt d'obéir à des hommes qu'on méprise; et par un heureux hasard, il n'existe en Europe aucun roi que ses mœurs, ses opinions, ou la faiblesse de son esprit n'ait avili aux yeux de la nation qu'il gouverne.
D'ailleurs, ils ne peuvent réussir dans leurs projets, sans irriter les peuples par l'augmentation des impôts, par les maux qu'entraîne la guerre, même la plus heureuse. Trouveront-ils du crédit quand ils auront épuisé leurs trésors? La chute de leur papier-monnaie, ou de honteuses banqueroutes ne doivent-elles pas amener des soulèvements dangereux? Croient-ils que leurs querelles avec les peuples libres ne serviront pas à éclairer plus rapidement ceux qu'ils appellent leurs sujets, et sur les crimes des rois, et sur l'absurdité de la loyauté elle-même? Ignore-t-on à Vienne,
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à Berlin , à Madrid , à Fétersboiirg, le secret des despotes, qui ne conspirent l'anéantissement de la république française , que pour opprimer leur pays avec impunité ?
Si donc ces rois veulent conserver le sceptre prêt à se briser dans leurs mains, il faut que, renonçant à tout projet d'ambition, à toute conspiration contre la liberté universelle du genre bumain , ils chercbent à établir dans leurs États une de ces constitutions demi-libres, comme celles de Suède, d'Angleterre, comme la constitution française de 1791. Il faut qu'ils aient l'art d'en combiner les parties d'après l'esprit général du peuple. Ainsi, par exemple, si, comme en France, un peuple est fortement occupé du droit de l'égalité naturelle, s'il met sa gloire à détruire les préjugés , on doit bien se garder de placer parmi les ressorts du gouvernement la majesté du trône et l'adoration de la royauté constitutionnelle.
Il faut surtout que, dans les premiers mois de cette constitution nouvelle, ils évitent avec soin de révéler au peuple, par des faits bien éclatants, ce qu'elle a de dangereux pour la liberté, ce qui peut la rendre vraiment impraticable. C'est par ces seuls moyens qu'ils peuvent espérer d'adoucir et de prolonger du moins l'agonie de la royauté.
Mais l'abandon sincère du système de partage serait alors leur première opération ; et ils ne peuvent cbercher à combiner avec la guerre française la conquête de l'Allemagne et de la Pologne, sans risquer d'accélérer une cliute cpie trop de causes rendent inévitable.
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II. Les villes libres, depuis Uantzick jusqu'à Francfort; les princes 'indéj)entlanls , depuis le duc de Courlande jusqu'au margrave de Baden; les cités et les grands de la Pologne, ont un intérêt commun de se défendre contre cette conspiration des rois , d'éloigner la guerre de leur territoire, enfin d'éviter pour leur pays, et surtout pour eux-mêmes, les effets d'une révolution trop entière et trop rapide.
ils le peuvent encore, s'ils s'empressent de se lier entre eux par une confédéialion nouvelle, et de l'appuyer de l'alliance de la Suisse, de la Hollande, de l'Angleterre, et surtout de la France.
Les cercles de Westplialie, de Souabe, de Bavière, de Franconie, de Basse Saxe , de Haute-Saxe (les États de Biandebourg exceptés), du Haut et Bas- Rhin (même en retiancliant ce qui est sur la même rive que la France), forment un espace d'enviion cent cinquante lieues de longsui- cent de largeur.
En examinant la position géographique de ces provinces, il est aisé de voir que la fédération qu'elles formeraient, ayant derrière elle la France, la Belgique et la Hollande, garantirait ces républiques des attaques de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie; tandis que ces mêmes États couvriraient au midi et à l'ouest le territoire de la fédération nouvelle, déjà défendue par la mer du Nord.
Un canal qui unirait le Danube au Rhin par le Mein, el le Mein au Weseï-; un autre qui, de Lubeck à Hambouig, serait navigable pour les plus grands vaisseaux quereçoi\ent ces deux ports, et joindrait ensuite le Weser àl'KIbe. assureraient rindépendance
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du commerce de la fédération, et faciliteraient les secours qu'elle pourrait avoir droit d'exiger des alliés dont elle serait le rempart. Par ce moyen, les troupes , les munitions de la France , de la Belgique , de la Suisse, se porteraient avec rapidité sur les frontières du Brandebourg et de l'Autriche.
H faudrait substituer d'abord un congrès comme celui d'Amérique, avec un président, à la diète de Ratisbonne et à l'empereur, en remplaçant par des députés représentant les cercles, ces ambassadeurs particuliers de chaque État, qui ne peuvent voter qu'après avoir consulté leurs commettants. Ces changements très-faciles donneraient le temps de perfectionner et le plan de la fédération et la constitution de chaque cercle. La destruction de la servitude, l'admission du peuple dans les assemblées représentatives, soit des cercles, soit des États qui les composent, seraient les bases de ces constitutions particulières, et il resterait encore une part assez grande pour les préjugés ou les prétentions des princes, de la noblesse et des prêtres.
Je ne leur dirai point que cette combinaison pourra subsister longtemps , que ces préjugés ne seront pas rapidement détruits par le progrès des lumières; mais je leur dirai qu'elle durera plus longtemps que leur indépendance actuelle ne peut durer, et qu'ils s'assureront du moins d'une révolution plus lente et plus douce.
Dantzick, Tliorn , la Courlande, renonceraienJ à une indépendance dangereuse, impossible à conserver, et s'uniraient à la Pologne, qui, appelant les dé-
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pûtes des paysans dans ses assemblées nationales, les déclarant propriétaires de leurs maisons, leurjrendant la liberté de changer à leur gré de domicile, deviendrait bientôt une république puissante. II faudrait seulement y abolir la royauté, source presque unique de tousses maux.
En effet, le titre de président du sénat eût-il excité l'ambition des princes étrangers , que la corruption ou la jalousie des grands nommait les chefs de la nation , mais en qui elle ne voyait jamais que des ennemis? Les familles puissantes auraient-elles eu pour un citoyen revêtu d'une grande magistrature, sous un nom modeste, celte haine que leur orgueil, blessé par celui du trône, vouait à un roi piast,le lendemain du jour où elles l'avaient choisi? L'élection de ce chef temporaire aurait-elle entraîné ces désordres, ces troubles, cette dépendance étrangère qui ont inspiré l'absurde idée d'un chef héréditaire ?
La république de Pologne rétablirait alors la liberté de la Vistule, de manière à la rendre indépendante des caprices du gouvernement prussien.
Ces révolutions d'Allemagne et de Pologne sont moins difficiles à faire qu'on ne croit. Les princes qui voudraient former une fédération germanique, convoqueraient dans leur pays une Assemblée nationale, qui enverrait des députés à l'assemblée générale du cercle. Celle-ci, une fois formée, en enverrait au congrès général ; et tandis que chaque pays , que chaque cercle s'oiganiserait , ce congrès réglerait provisoirement les affaires générales de la ligue, fixerait le nombre des troupes, le montant des
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contributions, nonmneiall les chefs de l'armée, et travaillerait ensuite au plan de fédération. Or, la volonté active d'une grande ville impériale, ou d'un prince puissant, aurait bientôt donné à un cercle le mouvement qui se communiquerait rapidement à tous les autres.
11 suffirait pour la Pologne de fouinir des armes aux paysans, et de leur prouver que c'est pour euxmêmes qu'ils vont combattre.
m. La troisième hypothèse est celle d'une entière révolution dont il n'est guère possible de prévoir les limites.
Qui sait si, parcourant rapidement ces peuples attachés par une chaîne de fer au sol qu'ils cultivent pour des maîties, elle ne pénél serait pas même jusque dans la Russie ? Cette terre peut aussi porter des hommes libres. Il ne faut qu'un léger mouvement pour rendre à leur indépendance première ces hordes de Tartares plutôt tributaires que sujettes, plutôt enchaînées qu'asservies. Une bien faible lumière suffit pour conduire à la liberté des hommes chez qui la crainte de la mort est inconnue.
Depuis longtemps Moskow s'indigne de recevoir de Pétersbourg les ordres d'une usurpatrice étrangère, et la clocjie de Novogorod (i), après trois siècles de
(i) Novogorod, fondée dans le cinquième siècle, a conservé plus de mille ans sa liberté et ses formes démocratiques. Elle résista aux conquérants tartares pendant l'invasion des fils de Gengiskan. Cette république voulait bien avoir pour chefs les princes de la Russie; mais jamais elle ne reconnut en eux ni un droit héréditaire, ni une autorité supérieure à celle d» peuple. Lorsque les
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silence, peut sonner encore le réveil du peuple et l'heure de la liberté.
Cette entière révolution serait facile dans les villes d'Allemagne, qui toutes renferment des hommes éclairés. Elle le serait même dans les campagnes divisées en communes. La petitesse de la plupart des États faciliterait les réunions premières, tandis que les limites des cercles deviendraient celles d'un second ordre de réunion.
Qu'alors les peuples soient assez sages pour écarter d'eux cette jalousie, compagne utile, mais dangereuse de l'amour de la liberté; que, dans une première convention nationale, ils ne s'arrêtent pas à ladispropoition d»a la représentation , à l'influence inégale des divers États; que la conviction intime de l'identité d'intérêts, de la difficulté d'introduire
citoyens croyaient que leur liberté était violée, ils sonnaient une cloche, appelée vetchevoi, dn mot vetclie, qui désignait anciennement en Russie des assemblées générales du peuple. Elles avaient lieu dans toutes les possessions de la nation russe.
L'usage s'en est aboli peu à peu; mais Novogorod le conserva. Au son de cette cloche, tous les citoyens se réunissaient, et le peuple en corps reprenait l'exercice de ses droits. La crainte de ce signal terrible contenait les despotes; mais Novogorod fut prise en 1/475, et le vetchevoi transporté à Moskow, où il n'a plus été employé qu'à sonner la prière.
L'histoire de la liberté chez tous les peuples connus serait, dans l'époque où se trouve l'Europe , un ouvrage presque nécessaire. On y verrait que l'ignorance a bien plus contribué à établir la servitude, que les passions, la force ou la crainte, et par là on apprendrait à juger ces hommes qui, en dédaignant les lumières, en calomniant ceux qui peuvent les répandre, tendent à nous replonger dans l'ignorance, et par conséquent dans l'esclavage.
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des vues particulières dans une constitution qui doit être fondée sur la raison et sur la nature, efface les préventions, éteigne les défiances ;, et que du moins on laisse à une première assemblée le temps d'appeler, de réunir sous les armes les défenseurs de la lii)erté, et celui de préparer une convocation plus régulière.
Quant aux armées, rien ne ressemble mieux à une assemblée primaire qu'un régiment prussien , hongrois ou hessois : les révolutions de la Hongrie , du Brandebourg et de la Hesse peuvent se faire dans un camp.
Les troupes hessoises, par exemple, éliraient tant de députés par régiment; ces députés indiqueraient à Cassel , pour un tel jour, une convention nationale, composée de tant de membres, élus de telle manière. Ils se nommeraient ensuite un général, commandant en chef de cette garde nationale toute formée, et sous sa conduite, marcheraient vers le lieu de la convention, pour assurer la tranquillité des élections, la paisible réunion de l'assemblée, et la liberté de ses séances. Qui empêcherait l'armée hongroise ou prussienne d'indiquer la convention de Berlin et celle de Presbourg? Les soldats qui composent ces armées ne sont-ils pas les enfants, les frères des cultivateurs, des artisans de la Hesse, du Brandebourg , de la Silésie , de la Hongrie ?
Ils diraient à leurs concitoyens, à leurs parents : « Ne nous reprochez point de nous être emparés «d'un pouvoir que vous ne nous aviez point donné. «Nous ne l'avons pris que pour secouer le joug de
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« nos tyrans communs , pour vous rétablir dans vos «droits; nous le remettons dans vos mains, après «avoir brisé les chaînes qui vous empêchaient de les «ressaisir et de les exercer. Ceux d'entre nous que la « violence ou la trahison ont arrachés à leur famille, « viennent s'unir à vous et partager vos travaux. Ceux « que leur volonté retiendra sous des enseignes , de- « venues celles de la patrie, y resteront pour vous dé- « fendre. Refuserez-vous de donner volontairement à «vos libérateurs ce que vous payez malgré vous aux «satellites de vos rois?
« Mais bientôt vous n'aurez même plus besoin de sol- « dats. Il ne vous reste plus qu'une seule guerre à sou- « tenir, une guerre vraiment sainte, celle des hommes «librescontrelestyrans, celle qui aura pour but lali- « berté universelle et la paix éternelle du genre humain .
«Nous avons vu les soldats de l'égalité; notre va- « leur, notre expérience, l'art de nos manœuvres, l'ha- «bileté de nos généraux, n'ont pu résister au senti- « ment qui les animait, et ce sentiment ils nous l'ont «communiqué. Vaincus par eux , nous serons invin- « cibles comme eux, quand nous combattrons aussi « pour la liberté. Ils nous ont dit : Soyez des hommes, «venez partager nos droits, recevez de nos mains une «part dans la dépouille des tyrans. Mais nous avons «refusé ces offres honorables. Quoi! nous serions « devenus libres, et nos femmes, nos enfants, nos « pères seraient restés dans les fers ! nous aurions «foulé une terre affranchie, et celle qui nous a nour- «ris serait demeurée esclave! PSon : nous avons « voulu être libres , mais avec vous et pour vous. » XII. 1 1
l6i • '"^ AUX GERMAINS.
Croit-on que les troupes nombreuses qui restent dans les pays soumis aux despotes, ne s'uniraient pas à ces nouveaux soldats de la liberté? Croit-on qu'elles pourraient leur résistei- , si l'or des tyrans les avait corrompues, si elles avaient encore été séduites par leurs mensonges? Quel est le sort d'un soldat allemand ?Trainé par force sous les drapeaux d'un maître, mal payé, dressé à l'exercice et à la manœuvre avec le bâton, soumis à une discipline tyrannique, maintenue par des traitements barbares , emprisonné dans ses garnisons, regardé comme un automate par ses généraux , comme un être d'une espèce inférieure par ses nobles officiers, ne pouvant espérer d'avancement, abandonné à la misère dans sa vieillesse , vendu par son prince aux puissances qui veulent trafiquer de son sang, il n'est qu'un gladiateur, ou plutôt il est réduit à l'état de ces animaux féroces que leurs maîtres tiennent enchaînés et qu'ils font combattre au gré de leurs sanguinaires caprices. Le soldat français, au contraire, ne prend les armes qu'inspiré par son courage, ne combat que pour lui-même, puisqu'il ne combat que pour sa patrie ; et traité en homme libre , même dans les lois de la discipline militaire , la carrière des grades et des honneurs lui est ouverte avec une entière égalité.
Germains, le moment est venu, ne le laissez point échapper. Nous vous devons notre liberté; car c'est de vous que nous tenons l'invention de la poudre, qui a détruit la force de la chevalerie féodale; et l'imprimerie, qui a répandu, quia rendu éternelle, ineffaçable, la connaissance des droits naturels.
AUX GERMAINS. l63
N'est-ce pas encore à vous que nous devons Jean Hus et Luther, ces hommes qui, les premiers, ont ébranlé le colosse de la superstition ?
C'est du sein de la Germanie qu'étaient sortis ces héros qui marquèrent un terme aux conquêtes de Rome ancienne, et c'est d'elle que sortirent aussi ces hommes, plus courageux peut-être, qui, bravant à la fois la férocité superstitieuse des tyrans et l'hypocrite cruauté des prêtres, arrêtèrent les conquêtes de Rome moderne, plus funestes encoie. Et n'est-ce pas vous aussi qui avez révélé à la terre étonnée l'ordre du mouvement des astres, et les lois auxquelles ils sont assujettis dans leur marche éternelle?
Et dans le dix-huilième siècle, les compatriotes de Copernic, de Kepler et de Leibnitz, de Stahl et de Becker, seraient les stupides adorateurs des plus honteux préjugés qui aient avili l'espèce humaine! Ils chercheraient dans des diplômes ces droits que la nature a gravés dans le cœur de tous les hommes de courage! Au nom de la liberté, vous avez marché, avec Jean de Leyde, sous les drapeaux du fanatisme, et vous refuseriez de marcher avec nous sous les étendards de la raison !
Arrêtez vos regards sur les Français libres; cultivant une terre aussi libre f[u'eux, leur travail n'appartient plus à un seigneur qui ait droit de les forcer à cultiver ses possessions, à transporter ses denrées, à rassembler des bêtes fauves, afin qu'il puisse les égorger avec une dégoûtante facilité. Le produit de leurs champs est à eux seuls, aucune loi ne les oblige de le partager avec les prêtres ou les animaux sauvages.
|G4 AUX CKUMAINS.
Aucune loi ne les enchaîne à la glèbe sur laquelle ils sont nés, aucun homme n'a le pouvoir de les vendre pour le service des rois. Aucune distinction avilissante ne les sépare d'une caste orgueilleuse qui se croit en droit de les mépriser , parce qu'elle a la force de les opprimer et de les pilier. S'ils payent un impôt, c'est après que leurs représentants l'ont consenti en leur nom, et ils sont sûrs qu'il ne peut être employé que pour eux. Ceux qui font des lois suivant une forme immédiatement approuvée, par tous ceux qui exercent une autorité sur les choses ou sur les actions qui doivent être assujetties à des règles communes, nonseulement tiennent ces pouvoirs des citoyens, mais ont été nommés par eux; et si tous ont concouru à nommer ces magistrats, tous ont eu le droit à être choisis pour en remplir les fonctions.
Un Français , s'il est opprimé , ne demande point justice ou grâce à un maître qui pourrait encore le punir d'avoir osé se plaindre : il adresse, et sur ses griefs personnels, et sur les intérêtspublics, ses libres réclamations à ses égaux, avec cette dignité modeste d'un homme qui connaît ses droits et sait respecter, dans les officiers du peuple, la nation au nom de laquelle ils agissent.
Chaque trait de ce tableau présente un de nos avantages et un de vos malheurs. Mais on vous dira : « Voyez ce que ces biens ont coûté aux Français ! « Voyez combien peu ils ont servi à leur bonheur! « Les croyez-vous donc si sûrs de les conserver ? Ils « crient à l'univers qu'ils sont libres, mais leur pros- « périté s'est évanouie. »
\UX GKRMAINS.
Je demande, à mon tour, quelles campagnes désertes sont demeurées en friche, quelles manufactures ont été abandonnées, quel art, quelle science restent sans culture? Notre théâtre ne s'est-il pas enrichi d'ouvrages dignes de la liberté? Les grands travaux nécessaires pour fixer une unité naturelle de mesure et de poids, n'ont-ils pas été conçus, entrepris, presque exécutés depuis la révolution? Eh! quand il serait vrai que nous eussions payé tro[) chèrement le bonheur inestimable d'être égaux et libres; vous, que nos fautes et nos malheurs auront instruits; vous, qui n'aurez à comballre ni les sourdes conspirations de princes parjures, ni le patriotisme hypocrite de vos nobles, ni la ligue des despotes réunis; vous , qui formez seuls les armées des derniers ennemis du genre humain, que pouiriez-vous craindre? Dans quelleaulre partie du monde la tyrannie trouverait-elle des soldats à vous opposer? Nos ennemis intérieurs avaient des complices dans toutes les cours de l'Europe et sur tous les trônes. Réduits à nous-mêmes, trahis partout avec impunité, ne trouvant nulle part une force qui j)ûl nous défendre, si un moment d'erreur nous livrait à des traîtres, il nous a bien fallu tomber, par degrés, dans une défiance sou vent exagérée et toujours fu nesîe. Mais, vous, à qui il ne reste qu'à cultiver ce champ delà liberté que nous avons été forcés de défricher; mais vous qui, sans révolution , trouverez chez nous ce point d'appui que pendant la nôtre vous prêtiez à nos ennemis, vous balanceriez encore!
Je sais que la liberté du monde ne dépend phis
l66 AUX GERMAINS.
des rois, ni même des peuples; je sais que la force irrésistible de la raison , que l'influence nécessaiie du progrès des lumières doit triompher également et de la perfidie des princes, et des erreurs ou de la faiblesse de la multitude. Mais la victoire peut être plus ou moins disputée, mais de longs malheurs peuvent faire acheter bien cher ces biens qu'il est impossible de nous ravir, mais dont la sagesse peut accélérer pour tous les hommes la douce et tranquille jouissance.
Germains, le sort de l'humanité est décidé, mais celui de la génération présente est en vos mains. Osez seulement prendre avec vos tyrans le sévère langage de la vérité, et l'Europe sera , dans quelques mois , libre, paisible et fortunée.
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