MAGISTRAT DE LA VILLE DE ***, EN SUISSE
Permettez, Monsieur, qu'au moment où l'on cherche à jeter des semences de discorde entre nos deux nations, un Français, qui connaît depuis longtemps votre zèle pour la liberté universelle du genre humain, vous adresse quelques réflexions sur les véritables intérêts de votre patrie.
Vous auriez dû voir la révolution française avec plaisir : un peuple libre de plus dans la balance de l'Europe assurait la liberté de tous les autres.
Vous auriez dû, au premier signal de mouvement dans nos troupes , redemander vos régiments , non avec humeur, mais comme ne pouvant plus, sous la constitution nouvelle, exister tels qu'ils étaient sous l'ancienne.
Au lieu de vous effrayer de cette prétendue propagande à laquelle nos émigrés ont donné une importance ridicule, vous auriez dû nous faire sentir que la justice et l'intérêt commun de tous les peuples étaient de maintenir pour chacun d'eux le droit exclusif et indépendant de changer lui-même ses lois, et les Français vous auraient bientôt entendus.
Mais les intérêts particuliers de quelques fa-
170 LETTHli
milles accréditées l'ont emporté sur ceux de la nation suisse.
Depuis la constitution du 3 septembre 1791, il n'existait pas en France un homme éclairé qui ne sentît que l'obstination du roi à conserver un régiment de gardes suisses, malgré les dispositions expresses de l'acte constitutionnel, devait amener de grands malheurs. L'Assemblée nationale n'a rien négligé pour les prévenii'.
Parcourez nos procès-verbaux , et vous verrez sans cesse les députés patriotes solliciter l'éloignement des gardes suisses. Nous ne pouvions pas tromper le peuple, en lui disant que vos compatriotes, que nous savions être séduits parleurs chefs, être travaillés par des émissaires de la cour, n'étaient pas dangereux pour notre liberté. Nous voyions la défiance et l'animosité entre eux et nos concitoyens, s'accroître chaque jour d'une manière effrayante. Nos efforts ont été rendus inutiles par la perfidie du château : au moment même où, la constitution à la main , nous demandions le départ de cette garde proscrite par elle, le roi en avait rempli secrètement son palais. Au moment où il l'abandonna pour chercher sa sûreté dans l'Assemblée nationale, il laissa aux Suisses l'ordre de faire feu sur les Français; et cet ordre fut exécuté à l'instant même où des paroles de paix étaient portées et reçues. Ce n'est donc pas au peuple français , Monsieur, c'est à une cour conspiratrice que vous devez imputer la moil de vos concitoyens. Elle est le crime, non de la nation, mais du roi.
Ces faits sont juridiquement prouvés, sont appuyés sur des faits authentiques. Une lettre trouvée sur un caporal, tué le lo, et écrite à sa fille, ne laisse aucun doute sur les suggestions employées pour tromper les soldats.
On a dit que vous ne reconnaissiez point le peuple français comme formant une nation, parce qu'il n'a plus deroi.Maisvous-mémesvous n'en avez point, et le peuple français ne refuse point de vous reconnaître. N'avez-vous pas aussi détruit la noblesse dans presque tous vos Etats, il y a quelques siècles? N'avez-vous pas, dans plusieurs cantons, chassé les prêtres de l'Eglise romaine et saisi leurs biens? Et vous nous traiteriez en ennemis , parce que nous avons voulu vous imiter, parce que nous avons fait quelques siècles trop tard , ce que vous avez eu le bon sens de faire il y a longtemps! Il est vrai que nos lois ont aboli toutes les distinctions, et que les vôtres en ont conservé de toute espèce. Mais qu'en résulte-t-il , sinon que nous avons suivi, comme vous, dans votre système politique, l'esprit du temps oii nos lois ont été faites?
Convenez, Monsieur, qu'un peuple a toujours le droit de se donner des lois et de les changer ; convenez qu'il a le droit de se délivrer d'un roi, d'un seigneur qui a violé ses serments. Montrez que vous regardez notre conduite comme légitime, ou bien l'héritier de la maison d'Autriche viendra, de vieilles Chartres à la main , revendiquer les droits que vous lui avez ôlés , la souveraineté dont vous l'avez dépouillé.
IN 'oubliez pas que Josepli II faisait rhercher ces titres dans vos archives, qu'il payait des traîtres pour les y voler.
Vous n'êtes plus ce peuple pauvre qui n'avait que du fer. D'immenses capitaux , produit de votre industrie, ont été versés sur ce sol jadis ingrat, aujourd'hui feitile ; vous avez des villes riches, commerçantes; vos terres se vendent plus chèrement qu'en aucun pays du monde; vos citoyens ont de l'or, vos États ont des trésors, vous êtes devenus dignes de tenter l'avidité des despotes, et ils ne vous épargneront pas.
Comparez avec moi le résultat de deux systèmes, entre lesquels vous avez à choisir : celui de votre union intime avec la France libre et triomphante, celui 011 la France, abandonnée ou attaquée par vous, pourrait être subjuguée ou forcée de soumettre sa politique à celle du cabinet de Vienne. Dans le premier , votre indépendance est assurée : une république de vingt-six millions d'hommes vous la gaianlit et par loyauté et pour l'intérêt de sa sûreté. Dans le système contraire , entourés de toutes parts par les possessions de la maison d'Autriche ou des princes soumis à sa puissance, vous n'aurez que l'indépendance (ju'elle voudra vous laisser, vous ne serez libres que si elle aime mieux vous ruiner que vous conquérir.
Supposons que les rois se prêtent au délire de l'ambition de quelques Bernois; que Neufchâtel et la Franche-Comté soient le prix de la guerre que le canton de Berne ferait à la liberté : quel bien en ré-
siilterait-il pour vous? D'être, sous le nom d'alliés, les esclaves de l'orgueil d'un de vosco-Élats, ou d'être partagés entre la France et l'Autriche réunies contre vous.
L'exemple de la Pologne doit effrayer toutes les nations indépendantes; et il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le système des partages est devenu celui des grandes monarchies.
Songez que vous êtes l'unique barrière entre la maison d'Autriche et l'Italie, où cette puissance régne seule en ce moment; songez qu'elle ne négligera aucun moyen d'assurer cet empire aujourd'hui précaire, qu'elle ne doit qu'à la faiblesse du roi de Sardaigne, à la corruption de Venise, aux trahisons de la reine de Naples.
Un traité entre nous est facile à faire. La garantie respective de l'intégrité de la France et des États suisses, la garantie non moins importante de leur indépendance en serait la base.
La condition serait, pour la Suisse, de fournir des armées pour défendre la Fiance de toute attaque sur la frontière d'Italie et sur celle d'Alsace jusqu'à Landau. La condition, pour la France, serait de défendre la frontière de la Suisse du côté de l'Italie et de celui de la Souabe. Dans ces deux suppositions d'attaque , la puissance alliée se trouve sur le flanc des enjiemis de la puissance attaquée.
Des intérêts aussi évidents, aussi puissants, ceux de votre liberté, ceux de votre indépendance, seraient-ils donc balancés par la crainte de l'introduction des principes français? D'abord , quel mal vous
feraient ces principes , si vous les adoptiez? Us déplaceraient les divers pouvoirs : mais comme vous n'avez ni noblesse ni clergé à détruire; comme vos droits féodaux, librement conservés par d'anciennes conventions , ne peuvent être chez vous l'objet d'un mouvement général ; comme vos impôts sont légers, vous n'avez à craindre aucune de ces agitations qui soulèvent à la fois toute la masse d'une nation.
D'ailleurs, vos chefs se flatteraient-ils de faire croire éternellement aux Helvétiens qu'ils tiennent leur liberté, non de la nature, mais de chartes écrites il y a quelques siècles, et qu'ils doivent rester éternellement soumis aux gouvetnements que ces chartes ont établis; que les hommes du quatorzième , du quinzième, du seizième siècle avaient bien le droit de se donner les lois les plus propres à faire leur bonheur, mais que ce serait un crime pour leurs descendants de vouloir exercer ce même droit dans le dixhuitième siècle; qu'alors les hommes étaient assez éclairés, assez sages pour choisir la constitution qui leur convenait, mais que depuis qu'ils savent lire, depuis que les vérités fondamentales de l'ordre social ont été analysées et discutées chez tant de peuples, ils sont devenus incapables de faire ce choix ? Ces chefs s'imaginent-ils faire croire encore longtemps à leurs concitoyens que la qualité de bourgeois de telle ou telle ville, transmise par héritage, ou acquise suivant une certaine forme, donne sur les habitants d'un territoire un droit de souveraineté éternel et irrévocable ?
Non sans doute; le principe des constitutions américaine et francaise.celui de la souveraineté inaliénable
du peuple, est maintenant une de ces vérités qu'il n'est plus possible ni d'obscurcir par dessophismes, ni de cacher aux hommes les moins éclairés ; et le moyen de faire haïr à un peuple son gouvernement actuel, serait de s'obstiner à lui dire qu'il n'est pas en droit de le changer. Il verrait qu'on veut le tromper pour l'asservir, l'aveugler pour le dépouiller.
Tout prince , tout sénat , tout corps de citoyens qui méconnaîtra cette maxime sacrée, se déclarera par cela seul, l'ennemi et le tyran du peuple qu'il veut gouverner malgré lui.
Voulez -vous conserver vos gouvernements tels qu'ils sont, n'irritez pas vos citoyens en leur contestant leurs droits, mais gouvernez avec assez de justice et de sagesse pour qu'ils craignent les changements au lieu de les désirer. Ne voyez-vous pas qu'en traitant les Français comme des ennemis, parce qu'ils professent les vérités que vous craignez, vous les obligez, pour leur propre sûreté, à faire tous leurs efforts pour les répandre? ISe voyez-vous pas que les gouvernements, en se déclarant contre nous, nous forcent à chercher des alliés dans ces mêmes peuples dont leurs chefs trahissent et méconnaissent les droits? Pour ceux qui sont persécutés, le prosélytisme devient une arme que le droit de la défense naturelle leur commande d'employer.
Ainsi, vous n'empêcherez point les vérités qui ont été le principe de notre révolution, d'être connues, adoptées parmi vous comme dans tout autre pays , et en vous unissant à nos ennemis, en paraissant les favoriser, vous ne ferez qu'augmenter en nous
le désir de répandre ces opinions parmi vous. Vous ne ferez que montrer à vos citoyens la nécessité de mettre en pratique ces maximes; car ils sentiront aisément que vos chefs ne haïraient pas tant ces principes, s'ils n'avaient pas le désir coupable d'abuser d'un pouvoir qu'eux-mêmes en secret regardent comme illégitime.
Le temps de tromper les hommes est passé , et les gouvernements, quels qu'ils soient, qui voudraient encore fonder leur pouvoir sur l'ignorance et les erreurs des peuples , doivent s'attendre à voir le colosse de leur puissance s'écrouler bientôt sur sa base trompeuse et fragile.
Enfin, vous avez des cantons, des États alliés purement démocratiques; espérez-vous les aveugler au point de ne pas voir que notre cause est la leur, de ne pas sentir qu'il vaut mieux pour eux devoir leur sûreté, leur indépendance, à la noble amitié d'une démocratie de 26 millions d'hommes, qu'au mépris des tyrans de la Germanie ? Les frères, les descendants de Guillaume Tell rougiraient d'accepter cette honteuse protection. Les successeurs d'Albert d'Autriche, les héritiers de Charles le Téméraire sont encore à vos portes; ils y sont avec l'insolence héréditaire des brigands couronnés ; ils sont là pour exercer sur un peuple libre ces fureurs auxquelles vos ancêtres ont su échapper. C'est entre des tyrans sans pudeur et des hommes libres, c'est entre les successeurs deGeisler, et les imitateius de Tell, que les Suisses encore dignes de ce nom, que ceux qui n'ont point plié la tête sous le joug de l'aristocratie , ont à choisir au-
jourd'hui. Croyez-vous qu'ils puissent hésister? Non: les d'Erlac, les nobles despotes de Berne, peuvent trahir leur pays, peuvent trafiquer de sa liberté contre Torde l'Autriche; mais les braves paysans des montagnes de l'Helvétie ne se laisseront pas séduire par ces vils esclaves, accoutumés depuis tant de siècles à vendre aux rois le sang de leurs frères. C'est à Berne que sont aujourd'hui les Geisler: c'est là que, s'il reste encore dans les veines des Suisses quelques gouttes du sang de Tell, ils doivent aller combattre la tyrannie.