‹ Œuvres de Condorcet (volume 4)Chapitre 76 sur 117 · FRANÇAISE A TOUS LES PEUPLES · texte numérisé non relu

FRANÇAISE A TOUS LES PEUPLES

La nation française, calomniée par les tyrans, doit exposer aux yeux des peuples ces maximes de la raison et de la justice universelle qui ont dirigé sa conduite ; elle doit leur montrer que jamais elle n'a voulu, que jamais elle n'a pu même avoir un intérêt séparé de l'intérêt commun de l'humanité, et sans doute alors elle ne sera pas obligée de se justifier auprès d'eux d'avoir ressaisi ses droits , ni d'avoir voulu les aider à reconquérir ceux qu'ils ont perdus.

Un long despotisme avait lassé la patience des Français, sans étouffer leur raison ni leur courage. Une assemblée, convoquée suivant les formes anciennes, se confiant sur le progrès des lumières, sur la force de l'esprit public, a conçu le projet hardi d'une réforme générale. Un instant a suffi pour briser le joug des prêtres, des nobles, des gens de loi et des financiers. Le trône restait encore ; on avait cru qu'il pouvait subsister avec la liberté. Mais bien-

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tôt le peuple a renversé ce trône , à l'abri duquel se forgeaient les poignards des conspirateurs, et les foudres des despotes ligués contre la France, L'Assemblée législative, respectant les bornes de ses fonctions, a invité les citoyens à former une Convention nationale investie de pouvoirs moins limités. Un consentement unanime du peuple a ratifié celte invitation.

Les nouveaux députés ont été librement choisis par tous les habitants de la France sans exception , sans qu'aucune restriction mît des bornes à leurs droits ou gênât l'exercice de leur suffrage; et jamais, depuis l'origine des sociétés, une autorité plus légitime n'a réglé les destinées d'un grand peuple.

Fidèle à la cause de l'égalité et delà liberté, la Convention nationale a détruit cette royauté qui outrageait l'une et menaçait l'autre; fidèle à la justice, elle a puni le roi, qui avait trahi l'indulgente confiance du peuple.

Ainsi , la nation française n'a fait qu'user des pouvoirs qu'elle tenait de la nature; ainsi, la Convention n'a pas excédé les siens, puisqu'une nation ne peut ni perdre, ni aliéner, ni abdiquer, même pour un temps, le droit de changer sa constitution et ses lois; puisqu'elle ne peut renoncer au droit de juger et de punir le magistrat infidèle qui aurait conspiré sa ruine; puisque jamais une impunité si scandaleuse n'a souillé le code même des peuples les plus avilis.

Or, ces vérités, qu'on ne peut nier sans déclarer que le genre humain peut devenir la propriété de quei(jues familles, ces vérités appartiennent à tous

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les peuples comme à nous; elles sont le garant de leurs droits comme des nôtres.

Citoyens de toutes les nations, déchirez ce bandeau dont vos yeux ont été trop longtemps couverts. Vos monarques, vos gouvernements, vos assemblées représentatives, en s'élevant contre nos maximes, ont enfin avoué le projet d'établir ou d'éterniser la tyrannie.

La forme de votre constitution et de votre gouvernement vous parait suffire pour assurer votre liberté. Mais si vos rois, vos magistrats héréditaires vous gouvernent avec quelque apparence de justice; si ce que vous appelez votre prospérité est à vos yeux le fruit de leur zèle et de leurs lumières, êtes-vous sûrs que demain vous ne découvrirez pas, dans cette constitution, des vices destructeurs de votie liberté? Êtes-vous sûrs que les dépositaires de vos pouvoirs n'y trouveront pas un jour des moyens de vous opprimer ? Êtes-vous sûrs que vos rois et vos magistrats seront toujours justes; que demain un tyran imbécile ne remplacera pas un monarque que vous croyez sage et bienfaisant ?

Vous préférez à une liberté plus grande la paix dont vous jouissez, et cette paix vous console des abus qui sont la suite inévitable de vos gouvernements actuels. Mais étes-vous sûrs que ces abus ne feront pas des progrès rapides? Et ces gouvernements, qui osent ériger en principe que vous n'avez pas le droit de les réformer; ces gouvernements, qui prodiguent votre or et votre sang contre un peuple dont le crime est de défendre les droits de tous les peuples; ces gouver-

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nements méritent-ils donc une si aveugle confiance? Ils vous ménagent aujourd'hui; mais, délivrés delà crainte d'une nation dont les maximes vous rappelleraient trop fortement toute l'étendue de vos droits, vous les verriez bientôt, sûrs de l'impunité, suivre, avec autant de perfidie que d'audace, leurs systèmes oppresseurs.

Ils craignent les principes français! Hommes de tous les pays, daignez donc comprendre enfin quels sont ces principes : l'inaliénabilité de la souveraineté du peuple, même pour un temps limité, l'imprescriptibilité absolue des droits des hommes, l'égalité naturelle dans toute son étendue, voilà ce qui nous distingue de toutes les nations qui savent aussi qu'elles ont des droits, qui comme nous parlent de liberté et de constitutions garantes de leurs franchises. Mais craindre l'introduction de ces principes, n'est-ce pas se déclarer les ennemis du genre humain? n'est-ce pas avouer le projet de l'avilir et de l'opprimer sous le joug des distinctions, des coutumes antiques et des préjugés consacrés par la superstition ?

!N'est-ce pas dire aux hommes : Vous n'aurez de liberté que celle qu'il sera de notre intérêt de vous laisser? C'est à nous à en marquer les bornes; c'est à nous de déterminer jusqu'à quel point nous permettrons à votre âme de s'élever, à vos esprits de s'éclairer. Tout peuple qui osera passer ces limites sera notre ennemi; car une puissance inconnue nous a livré l'espèce humaine pour en disposer au gré de nos caprices.

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Les droits que la faiblesse ou l'eireur de vos pères ont abandonnés, sont à jamais perdus pour vous; les efforts que vous feiez pour les recouvrer seront punis comme des crimes; mais nos tentatives pour vous enlever ceux qui vous restent demeureront impunies, et cette impunité honteuse nous la transformerons en un caractère sacré; nous vous forcerons de l'adorer.

Vos gouvernements vous exagéreront nos malheurs; ils vous annonceront que vous allez les éprouver tous, si vous voulez être aussi libres que nous. Mais ils ne vous diront pas que ces maux ont été la suite de la résistance de notre ancienne cour, des corps qui opprimaient et dépouillaient le peuple, des gouvernements étrangers qui offraient leurs secours à nos ennemis; car vous verriez trop clairement alors que ces maux qu'ils vous présagent avec une hypocrite pitié, sont ceux par lesquels ils se prépareraient à vos punir, si vous vouliez reprendre vos droits.

Ils cherchent à vous effrayer, à vous irriter contre nous, par le récit des crimes qui ont accompagné notre révolution. Mais qui en a plus gémi, qui les a plus détestés que nous? Ces crimes particuliers, suites inévitables des discordes civiles, ne peuvent, comme ceux de la guerre, être imputés, de quelque côté qu'ils soient commis, qu'aux hommes dont les prétentions injustes ont rendu ces fléaux nécessaires. Si les amis de la liberté, dans un égarement passager; si ses hypocrites partisans, dans leurs projets ambitieux , se livrent à des excès, ces excès sont

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encore k crime des tyrans dont la résistance coupable a forcé d'ensanglanter la route de la liberté. Quelques-uns de ces délits sont restés impunis! Mais les armées étrangères menaçaient la première ville de la République; mais ces armées traînaient à leur suite une troupe de conspirateurs; mais ces conspirateurs avaient parmi nous des complices prêts à se montrer, si un moment de trouble leur eût présenté l'espérance du succès; mais la trabison du roi, que nous avons puni depuis, nous avait exposés presque sans défense à nos ennemis, et dans ces circonstances périlleuses le silence de la loi n'était-il pas un sacrifice douloureux, mais nécessaire?

Ce n'est pas seulement sur notre conduite intérieure qu'on nous a calomniés; vous auriez vu trop tôt que, pour l'intérêt même de votre indépendance, vous deviez respecter la nôtre, et qu'il n'y aurait plus ni liberté ni paix sur la terre, si cbaque gou. vernement se croyait en droit d'employer la force pour établir cbez les nations étrangères, les principes qu'il croit utiles à ses propres intérêts. Ce piège trop grossier n'eût pu longtemps vous séduire; et pour exciter vos mains à décbirer le sein de la France, il a bien fallu vous dire que les Français étaient les ennemis de votre repos.

Cependant la nation française a respecté , chez les autres peuples, les droits qu'elle réclame pour ellemême.

Elle a renoncé aux conquêtes, parce qu'elle sait qu'un peuple qui veut rester libre doit craindre d'avoir des sujets; parce qu'elle n'ignore pas que

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forcer des étrangers à partager, même avec égalité, les droits de nos citoyens, ce serait encore attenter à leur indépendance. Mais le droit de se réunir à un autre peuple, en vertu du consentement mutuel de la majorité de chacun d'eux, est une conséquence nécessaire de celui qu'ils avaient également de faire et de changer leurs lois; et une ignorance affectée des premières notions du droit naturel a pu seule faire confondre ces réunions avec ces brigandages que l'orgueil honore du nom de conquêtes, pour en déguiser la honte et le crime.

Sans doute ces réunions augmentent aussi la puissance d'un peuple ; mais qu'importe cette puissance, si, pour l'intérêt de sa propre liberté, son respect rigide pour la souveraineté des autres nations est la base de sa politique; et cette puissance n'est-elle pas un bien pour elles-mêmes, si ce peuple regarde comme un gage de sa propre félicité chaque pas que ses voisins pourront faire vers une liberté moins imparfaite, vers une égalité plus entière ?

T.isez ce décret du 19 novembre, ce prétexte de tant de calomnies:

« La Convention nationale déclare, au nom delà « nation française, qu'elle accordera fraternité et se- « cours à tous les peuples qui voudront recouvrer « leur liberté, et charge le pouvoir exécutif de donce ner aux généraux les ordres nécessaires pour por- « ter secours à ces peuples , et défendre les citoyens « qui auraient été vexés ou qui pourraient l'être pour « la cause de la liberté.

« La Convention nationale décrète que le pouvoir

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« exécutif donnera des ordres aux généraux de la « République, pour faire imprimer et proclamer en « toutes les langues, dans toutes les contrées qu'ils «parcourront avec leurs armées, le décret rendu. »

Mais les rois de l'Europe s'étaient réunis pour détruire la République française; mais les insolentes déclarations des serviles instruments de leur vengeance annonçaient le projet de nous arracher nos droits, de nous livrer à nos anciens tyrans; mais, dans leurs conquêtes passagères , ils avaient aboli les lois établies par la volonté du peuple; ils les avaient remplacées par celles même que cette volonté avait détruites. Mais ils s'étaient déclarés les défenseurs de ce vil ramas de prêtres et de nobles, qui étalaient aux yeux des nations étrangères le spectacle aussi révoltant qu'instructif du degré de dépravation auquel l'orgueil héréditaire et l'hypocrisie mercenaire peuvent porter l'espèce humaine; mais ils les encourageaient à terminer par le brigandage et par le meurtre ce que le mensonge et la trahison avaient tenté vainement; mais ils avaient appelé contre la France le secours de cette foule de princes esclaves et despotes, dont l'avarice et la bassesse trafiquent avec les rois du sang de leurs malheureux sujets.

Quand bien même on pourrait concevoir quelque parité entre des tyrans qui abusent de la force pour propager la servitude, et des citoyens qui usent du droit de recouvrer leur liberté, lorsque nous avons appelé à nous les hommes libres de tous les pays, en leur promettant de défendre leur liberté, de se-

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conder leurs justes efforts , nous n'aurions fait encore qu'user d'une juste représaille.

La guerre ne serait-elle donc permise que pour asservir les peuples? INe deviendrait-elle injuste que quand elle est entreprise pour les délivrer? Ainsi, lors même que ces gouvernements ennemis du peuple français veulent essayer de parler le langage de la raison , de prendre le masque de la justice, ils ne peuvent encore s'empêcher de montrer que la baine de la liberté est l'unique principe qui les dirige. Mais qu'importent leurs opinions ou leur langage; nous nous sommes annoncés comme les défenseurs des nations qui voudraient recouvrer leur liberté. Citoyens de tous les pays, esclaves ou libres, répondez-nous; est-ce là nous déclarer vos ennemis?

Le décret du i 5 décembre a été la source de nouvelles inculpations. Nous pourrions dire encore que les princes ligués contre nous, en rétablissant sur notre territoire la royauté proscrite par nos lois, nous autorisaient à détruire sur le leur les institutions contiaires à la liberté. Mais nous n'avons pas même besoin de cette excuse.

Il existe entre les peuples de l'Europe des règles solennellement reconnues, auxquelles toutes les nations civilisées se sont imposé le devoir de se confoinier. Eh bien! ces lois violées à notre égard avec si peu de pudeur , ces mêmes lois nous les respectons à l'égard de tous les peuples. Mais les adouciten leur faveur, ce n'est pas les violer.

L'homme (jui ne voit dans les autres hommes (jue des égaux; celui qui baisse à regret la tête sous XIL 3 3

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le joug imposé par ses pères ; celui qui sait adorer un Dieu sans fléchir le genou devant des prêtres; celui enfin qui veut n'avoir pour souverain que le peuple dont il fait lui-même partie ; cet homme ne doit pas être traité par nous comme le citoyen d'une nation ennemie, comme le sujet d'un despote. Si donc un peuple consent à devenir vraiment libre; s'il veut se donner une constitution fondée sur l'égalité, seule base sur laquelle notre confiance puisse s'appuyer, et qui ne nous laisse à craindre ni les préjugés des castes privilégiées, ni les égarements de la superstition , ni le fanatisme de la royauté , dès lors ce peuple devient pour nous une nation amie, dès lors nous marchons ensemble à la conquête de la liberté.

Des obstacles s'opposent-ils à la manifestation de la volonté souveraine, dépositaires passagers de la force publique sur son territoire, c'est à nous de les aplanir devant lui. L'autorité que nous nous sommes réservée se borne à lui donner les moyens d'émettre librement son vœu , à exiger de lui qu'il le prononce. Nous pouvions le traiter comme un peuple sujet; nous lui demandons s'il préfère d'être notre ami.

C'est donc pour avoir adouci le droit rigoureux de la guerre qu'on nous accuse d'avoir offensé ceux des nations, et l'on nous dénonce aux peuples parce que nous leur avons offert les moyens de déclarer comment ils veulent être libres.

Cette loi, sans doute, renferme des dispositions sévères à l'égard des nobles et des prêtres du culte

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romain ; mais ces hommes ne se sont-ils pas montrés individuellement les ennemis de la nation française? Nous était-il peimis d'employer nos forces à faire payer ces mêmes redevances que nos lois ont flétries comme des usurpations? Pouvions-nous laisser aux corporations ecclésiastiques des richesses déjà destinées à nous faire la guerre? Le territoire où les nobles et les prêtres conserveraient assez de crédit pour rester autre chose que des hommes , est-il un pays où nous puissions nous flatter de trouver des alliés ?

Quand les usages de la guerre nous permettraient de percevoir pour nous-mêmes les contributions subsistantes, nous les avons supprimées parce qu'elles avaient été imposées par une autorité illégitime. Nous ne les avons pas rétablies, même provisoiiement, parce que ce droit n'appartient qu'au peuple même qui doit les acquitter.

Nous nous sommes réservé de traiter avec les dépositaires légitimes de l'autorité, dans une constitution nouvelle, sur la juste indemnité que nous pouvions prétendre , sur la portion des dépenses de la guerre que les nations affranchies par nous devaient supporter. Et ce sont ces ménagements scrupuleux pour les droits des hommes, ce respect pour la souveraineté des peuples, que l'on ose travestir en actes de tyrannie !

La France a jusqu'ici déclaré la guerre, mais c'est après avoir fait, pour l'éviter, tout ce que l'intérêt de sa sûreté pouvait lui permettre. Devait-elle attendre que des ennemis perfides, réunissant contre

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elle toutes leurs forces, prt^parant dans son sein de honteuses intelligences , l'épuisant en préparatifs de défense, décidassent du moment où elle paraîtrait leur offrir une proie plus facile?

L'empereur avait sollicité une ligue contre la France; il avait réussi à la foraier. Le projet de détruire la liberté française était ouvertement annoncé dans le traité de Pilnitz.

Les rassemblements d'émigrés étaient désavoués, mais protégés par la cour impériale. Ses ministres traitaient publiquement avec leurs émissaires; ses troupes, disposées pour les soutenir, forçaient la France à tenir siu- ses frontières des armées dont l'inactivité favorisait les manœuvres employées pour les corrompre , et facilitait les complots ou la désertion des officiers.

La France a demandé vainement l'assurance cjue la ligue formée contre elle serait rompue; elle a demandé vainement la dispersion des émigrés, ou du moins la promesse que les troupes autrichiennes ne s'y opposeraient pas, si nous la tentions à force armée; et les réponses officielles de Vienne n'ont été que de nouvelles promesses de soutenir le roi contre la nation, et des offres de protection pour les conspirateurs, déguisées avec une maladresse volontaire.

C'est sans aucun prétexte, c'est pour signaler sa haine contre la liberté et son dévouement à la maison d'Autriche, que le roi de Prusse a prodigué le sang de ses soldats, qu'il a épuisé les trésors arrachés à son peuple, sous prétexte de le défendre contre l'ambition autrichienne.

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