‹ Œuvres de Condorcet (volume 4)Chapitre 95 sur 117 · PRONONCÉ A LA CONVENTION, ETC · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A LA CONVENTION, ETC

l'injustice, leur existence seule vous fait un devoir de les dissiper.

Dès lors , la nation consolée veira le terme oi^i elle aura enfin des lois fixes ; elle connaîtra du moins celui où l'erreur de ses choix pourra être réparée.

Dès lors, tous ces projets d'avilir, de disperser la représentation nationale, d'en atta(|uer l'intégrité pour l'accuser bientôt après de ne plus exercer qu'une autorité illégitime, devenus sans objet réel, perdront l'appui des hommes de bonne foi, qu'on aurait pu égarer, en calomniant ou vos intentions, ou votre courage.

Dès lors, nos ennemis étrangers verront avec terreur qu'ils ne peuvent espérer de vous vaincre en vous divisant. Enfin, ce centre d'unité si nécessaire à la République française, et contre lequel se dirigent tant d'efforts, sera mis à l'abri de tous les orages.

Vous le savez, malgré le vœu , j'ose dire unanime, des citoyens, pour une république une et indivisible, pour un centre unique d'autorité et de forces, chaque jour nous voyons le patriotisme même altérer cette unité par des mesuies partielles que le péril excuse sans doute, mais dont l'habitude deviendrait bientôt dangereuse.

Tant qu'on ne verra point l'époque où un ordre durable, établi par la volonté nationale, pourra répondre à chaque partie de la République, de sa tranquillité, de sa sûreté, comment voulez-vous quechacune d'elles ne cherche pas les moyens de se sauver elle-ménje, et cjue la foice nationale ne se dis-

sipe pas en efforts incoliérenls el mal combinési' Lorsque cette époque fixée par vous arrivera, ou le projet de constitution sera terminé; et comme un même esprit d'amour pour l'égalité nous anime tous, comme ce projet offrira au peuple français des principes qui sont les siens, vous aurez rempli tous vos devoirs; rendus à vos foyers, les bénédictions des citoyens y deviendront votre juste récompense; ou vous serez remplacés , parce que vous n'aurez pu achever votre travail , et alors les citoyens verront encore avec reconnaissance que vous aurez sacrifié votre gloire au salut de la patrie.

Dans l'intervalle, les événements qui suspendront cette partie importante de vos travaux , les vains débats qui pourront les interrompre ou les retarder, ne produiront plus ni les mêmes inquiétudes , ni les mêmes défiances. On ne vous reprochera plus avec la même amertume, un mal auquel vous aurez vousmêmes fixé un terme. On saura que l'intérêt de votre gloire, qui ne pourra plus être balancé par aucun autre, d'accord avec l'intérêt public, vous commande de ne pas laisser en d'autres mains l'honneur de présenter au peuple français une constitution républicaine. Une confiance plus entière vous accompagnera dans vos travaux : on vous plaindra des obstacles que vous éprouverez, au lieu de vous accuser d'en faire naître. Le découragement ou l'inquiétude les auraient multipliés sous vos pas, l'espérance que vous aurez ranimée s'empressera devons aider à les vaincre.

('lomwell n'eût osé dissoudre le parlement d'An-

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gleterre, si cette assemblée eût offert une constitution au peuple, si même elle eut seulement fixé le terme où de nouveaux représentants seraient appelés pour achever l'ouvrage qu'elle n'aurait pu terminer.

Monck n'eût point établi la royauté , si ce même parlement, répétant cette même faute une seconde fois, n'eût laissé ce général perfide maître de l'instantoù une nouvelle représentation serait convoquée. Le crime avait tramé ces conspirations; mais elles n'ont réussi que par la faute des hommes dont il avait égaie la bonne foi trop crédule. Otez tout prétexte aux hypocrites calomnies des conspirateurs ; ôtez-leur les moyens détromper, vous leur aurez enlevé le pouvoir de nuire.

Abandonner au hasard, c'est-à-dire à l'intrigue ou aux ennemis de la liberté, la fixation de l'époque d'une convocation nouvelle, dans un pays qui n'a point de constitution reconnue par le peuple, c'est s'exposera voir, ou l'unité disparaître, ou une assemblée choisie en tumulte, au gré de quelques intrigants , trahir les intérêts qu'elle serait chargée de défendre.

Dans une telle circonstance, hmiter le temps de l'exercice de vos pouvoirs , c'est vous assurer qu'ils ne seront jamais méconnus; c'est augmenter la force de votre autorité de tout ce que vous lui aurez ôté en durée; c'est la consacrer aux yeux du peuple, en la dépouillant de tout ce qu'elle peut faire craindre d'arbitraire ou de dangereux pour la liberté.

Je propose de fixer pour terme le premier no-

5qo discours

vembre, parce qu'un espace de cinq mois ne m a paru ni assez étendu pour fatiguer la patience des citoyens par une trop longue attente, ni assez resserré pour nous exposer à une précipitation dangereuse; parce que, dans cette saison, aucun événement de la guerre, aucun complot des puissances ennemies ne pourra tioubler les opérations des assemblées primaires; parce que, si la constitution n'est pas terminée, l'assemblée nouvelle, réunie au i5 décembre, aura encore le temps d'achever votre ouvrage et de terminer la paix ou de préparer les forces nécessaires pour une troisième campagne; enfin , s'il nous était permis de nous occuper de nousmêmes, parce qu'on ne pouirait nous accuser d'avoir cherché à quitter nos fonctions dans un temps de l'année où les périls extérieurs peuvent devenir plus pressants, oii les orages intérieurs peuvent éclater d'une manière plus effrayante.

En fixant une épocpie, vous ne renoncez point à l'espérance de satisfaire plus tôt l'impatience des citoyens : vous leur donnez seulement une assurance que leur attente ne sera point trompée, que l'on ne verra point la France sans lois fixes, sans pouvoirs déterminés, sans constitution, obligée de soutenir encore une fois les efforts de l'Europe conjurée. Croyez-vous que vos successeurs, préparés par vos discussions, pressés par le vœu delà nation, ne se hâteraient point de remplir ses espérances ?

Enfin , quoi qu'il puisse arriver, vous auriez du moins, par votre exemple, garanti pour toujours le peuple français de tous les dangers d'un pou-

PRONONCl^ A LA CONVENTION, KTC. SqF

voir indéfini, et dès lors illimité dans sa durée.

Je ne propose point de déclarer inéligibles les membres de la Convention actuelle, parce que le vœu du peuple doit rester libre, parce qu'on ne peut, sans attenter à ses droits, le limiter dans sa confiance, le priver des hommes dont les lumières ou les vertus ont obtenu son estime; parce que , même en considérant cette exclusion comme un simple engagement pris par nous, nous devrions, par respect pour le suffrage du peuple, laisser à ceux qu'il pourrait choisir, le droit de ne le refuser que par des motifs personnels qu'ils soumettraient à son jugement.

On objectera peut-être que les intrigues redoubleront pour nous empêcher détermines- notre ouvrage: mais connaissant d'avance le temps qui nous reste, nous y résisterons avec plus de courage; mais ces intrigues seront alors beaucoup plus dirigées contre nous, et bien moins contre la chose publique; mais elles auront pour objet un retard limité , au lieu d'un terme indéfini; et la nouvelle assemblée, instruite par notre exemple, saura mieux que nous les prévenir ou les combattre.

On dira qu'à l'approche du terme, nous précipiterons nos décisions : mais un long examen les aura précédées, mais chacun de nous a médité sur toutes les questions importantes que peut offrir la discussion d'un plan lie constitution ; et d'ailleurs ce plan ne doit-il pas être piésenlé à la nation, qui, en le refusant, nous punirait de nos erreurs, et se préserverait du mal qu'elles auraient pu lui faire?

Bgi DISCOURS

Le moment où vous sentiriez que !a patience des citoyens touche à son terme, ne serait-il pas pour vous celui d'une précipitation bien plus dangereuse? Enfin, ou il faut saciifier à des motifs plus impérieux la crainte de cette précipitation , ou admettre pour principe général , que le pouvoir de préparer les lois constitutionnelles, fût-il même réuni au pouvoir législatif le plus étendu , doit avoir, par sa nature même, une durée indéfinie; et quel ami de la liberté voudrait avouer une telle maxime?

Si mon zèle pour l'égalité républicaine, pour la conservation de l'unité de la République , ne m'a point égaré, citoyens, en adoptant cette résolution, vous verrez le peuple entier se rallier autour de vous; vous verrez se rattacliei- à la cause de la patrie ceux que la crainte, l'intérêt personnel en ont momentanément éloignés; vous verrez se calmer ceux que l'excès de leur zèle précipite trop souvent dans des défiances exagérées, et au moment où vous vous montrerez à la nation occupés de vos devoirs, et vous plaçant, pour les remplir, au-dessus des événements et de vous-mêmes, elle reprendra ce calme et cette sécurité aussi nécessaires à sa défense qu'à son bonheur.

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