‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 10 sur 51 · KIT RI. s l) UN THEOLOGIEN, ETC · texte numérisé non relu

KIT RI. s l) UN THEOLOGIEN, ETC

M. Daubenton écrit heaucoujD mieux que tous ces petits littérateurs, qui parlent sans cesse du bon goût et (lu bon style, et qui jugent aussi mal qu'ils écrivent.

Vous assurez c|ue M. D' Alewbert n'a point en géométrie le don de l'invention; cependant il a trouvé le premier un principe général de dynamique. Il a donné \e premier le moyen d'appliquer ce principe au mouvement des fluides et des corps d'une figure déterminée. Il a résolu \e premier d'une manière générale et satisfaisante le problème des cordes vibrantes et de la précession des équinoxes; il a inventé euï'wx le calcul des différences partielles, calcul sans lequel on ne peut établir une bonne tbéorie du mouvement des fluides ou des corps, soit élastiques, soit flexibles. Voilà, Monsieur, bien des découvertes, et les plus grandes qui aient été faites dans ce siècle; et puisqu'il est ([uestion de M. D'Alembert, qu'importe qu'il estime les vers où il y a des pensées, et que vous aimiez mieux ceux où il n'y en a point? Qu'importe même à cette question que les vers de Lamolte et de Saint-Évremont soient plus ou moins pensés? comme si Lucain, Corneille, Pope, M. de Voltaire (personne ne nous entend) , n'étaient pas de très-grands poètes , et en même temps ceux qui ont mis le plus de pensées dans leurs poésies? Qu'importe enfin que M. D'Alembert ait dit ou n'ait pas dit que vous écriviez du style d'un laquais? tâchez seulement d'en avoir un autre.

Pourquoi louez- vous l'abbé de la Chapelle des notes le plus souvent ridicules dont il a chargé ses éléments de sjéométrie ?

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Vous dites à Taiticle de la Condainine : l.ep/ulosophc de Sanws semble n'avoir voyagé que pour rapporter des erreurs , et M. de la Condamine nous est allé chercher des vérités au.v extrémités de la terre. Si on en excepte la mesure d'un degré du méridien à l'équateur, ce qui est une opération d'astronomie et non une vérité nouvelle, et qui n'est pas plus l'ouvrage de M. de la Condamine que de MM. Bouguer et Godin avec qui il fit ce voyage, où sont ces vérités dues à M. de la Condamine? au lieu que Pytbagore rapporta de ses voyages , ou plutôt déduisit des observations qu'il en avait rapportées, le véritable système du monde; et qu'il trouva cette proposition célèbre à qui la géométrie dut ses progrès et l'algèbre son origine. Le grand mérite de M. de la Condamine est le courage avec lequel il a été en France, après M. de Voltaire, l'apôtre de l'inoculation, et c'est la seule cbose dont vous ne parliez pas.

Ail! Monsieur, vous vous mêlez de comparer Descartes avec Newton; vous les jugez, vous dites que Descartes fut grand par lui-même , et que Newton ne le fut i[u'avec le secours des lumières de son prédécesseur. Newton dut très-peu de cbose à Descartes : ce sont Barrow et Wallis , qui ont été ses maîtres en matbématiques , et Kepler en astronomie. Descartes, comme géomètre, doit beaucoup à Viete. La première idée du principe de sa dioptrique est de Snelius. Dans les sciences naturelles, les inventeurs sont ceux qui ajoutent quelque chose aux découvertes anciennes , et ils ne perdent pas leur temps à refaire ces découvertes, pour ne rien

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devoir quà eiix-iné/nes. Vous dites que, si Descaries s'est trompé en physique , Newton s'est trompé en théologie. Cela veut-il dire que Descartes est encore meilleur physicien que Newton n'est bon théologien? Croyez, Monsieur, que pour parler des sciences, il faut les avoir étudiées ; et que, pour juger du talent des découvertes, il faudiait en avoir fait. Par exemple, nous voyons des gens qui nous tracent l(i inarc/ie du génie ; qui nous disent quil a tout pénétré a son premier coup dœil. Soyez sûr que ces gens n'inventeront jamais rien. On demandait à Newton comment il avait tiouvé le système du monde? « En y pensant toujours, » répondit-il.

Il y a une plaisante bévue à votre article Duliuinel. Vous dites que son Traité sur les météores et les fossiles rassemble ce qui a été dit de mieux par les physiciens. Comme si depuis sa mort(i) les physiciens n'avaient pas découvert sur ces objets bien des faits inconnus de son temps, des vues nouvelles! Il faut que vous ayez copié cette phrase dans quelque livre contemporain.

En louant la Pluralité des Mondes de Fontenelle , vous n'avertissez pas que cet ouvrage, où l'auteur fait adopter ses idées sans faire sentir la touche intime de la persuasion , est fondé , en grande partie, sur le système des tourbillons. Vous annoncez en revanche que les chimistes et les géomètres reconnaissent dans M. de Fontenelle Thomme supérieur. Cependant M. de Fontenelle n'avait jamais approfondi

(i) En i7ofi.

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ces deux sciences. En géométrie, comme en chimie, l'homme supérieur est cehii qui fait des découvertes. C'est la connaissance de la marche de l'esprit dans les sciences; c'est l'art de dévoiler les plus petits ressorts qui font agir les hommes, c'est le talent de faire aimer les sciences et respecter ceux qui les cultivent; c'est là ce qu'on admirera toujours dans M. de Fontenelle. 11 n'aimait pas trop les théologiens, et s'en moquait quelquefois. « Dieu a fait l'homme à son image, » disait-il, « et il le lui a bien rendu.» Quand Leibnilz et le czar Pierre, qui ne connaissaient pas l'esprit de la religion catholique, eurent annoncé le projet de réunir avec elle les autres communions chrétiennes : « Ce sont , » disait Fontenelle, «des ennemies qui ne se réconcilieront qu'à la mort. »

Vous parlez de son Histoire des oracles , et vous vous gardez bien de dire que les jésuites lui firent défendre de répondre à la critique de Baltus, et publièrent partout que Baltus l'avait terrassé, et qu'il n'avait rien à répondre. Les journalistes de Hollande lui écrivirent pour lui reprocher son silence. «Je consens , » leur répondit-il , « que le Diable soit prophète, puisque le père Baltus le veut, et qu'il le trouve plus orlhodoxe. »

V^ous le traitez avec tiop de ménagement. Savezvous qu'après M. de Voltaire, c'est celui qui nous a fait le plus de mal en France ?

Si vous aviez lu Bayle , vous auriez vu que le père Magnan passa chez les minimes pour avoir deviné les premières propositions d'Euclide, ainsi qu'on l'a V. 19

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dit de Pascal. L'historien de sa vie rapporte qu'il se servait de son crucifix 'au lieu de règle, soit qu il a en eût pas cC autres , soit quil voulût avoir toujours sous les yeux F image de son Créateur.

Les idées de Maillet ne sont pas si ridicules que vous le prétendez. M. de Buffon a daigné en adopter quelques-unes, y ajouter des preuves, et les revêtir de ce style qui, comme vous dites si bien, unit la force du burin à la mollesse du pinceau.

Malebranche , grand écrivain comme Descartes , ayant, comme lui, une grande imagination, des vues hardies et vastes, voulut aussi expliquer toute la nature, et se trompa presque toujours; mais Descartes fut le restaurateur de la vraie méthode de philosopher. Descartes fut le premier géomètre de son siècle , et sut le premier appliquer la géométrie à la physique. Aussi Descartes est-il un grand homme, tandis que son disciple ne peut être regardé que comme un excellent écrivain.

Vous dites que les rêves de Malebranche sont ceux de Jupiter, et quil est plus aisé de plaisanter les faiseurs de systèmes que d en créer soi-même. J'avoue que je crois les bonnes plaisanteries beaucoup plus rares que les mauvais systèmes.

Selon vous, Baclict était donc un mauvais mathématicien ? cependant, son Commentaire de DiopJiante est un ouvrage excellent en son genre. C'est du moins ainsi que M. de la Grange en parle. D'ailleurs Bachet a résolu le premier, et d'une manière très-élégante, les problèmes indéterminés du premier degré. Bachet releva, dit-on , mille contre-sens dans la traduction

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(Je Pliitarque par Amyot. Cela prouverait qu'il n'était pas mauvais littérateur.

Vous deviez dire (jue cet homme (i), que vous ne donnez que pour un astrologue, et qui avait des connaissances astronomiques, est le premier qui ait proposé d'employer des tables de la lune pour déterminer les longitudes en mer ; mais de son temps les tables de la lune étaient encore trop imparfaites.

Ce qui rendra Pascal à jamais célèbre , c'est son Traité des roulettes , un des ouvrages les plus étonnants que jamais le génie des mathématiques ait enfantés; ce sont les expériencesfaites au Puy-de-Dôme, son Traité de réqaUihre des liqueurs , le premier ouvrage de bonne physique qu'il y ait eu en France. Ce n'est pas un grand mérite d'apprendre les mathématiques sans maître, avec un livre, comme Sauveur et Pascal; mais ce serait une grande preuve détalent que d'en avoir deviné les premières propositions sans aucun secours , comme on le rapporte de Magnan et de Pascal.

Vous déchirez M. D\4lembert; vous assurez que ce n'est pas comme grand géomètre que Pascal ira a la postérité^ et vous le prouvez par l'exemple de MM. Clairault, Fontaine, Euler, dont les deux premiers sont morts depuis quelques années seulement, et le troisième ^it encore, et produitpresquechaqueannéedes ouvrages que l'Europe savante admire (2). Est-ce que les noms de Pythagore, d'Archimède, d'Apollo-

(1) Article Morin.

(2) Article Patru.

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nius sont des noms obscurs? ceux de Kepler, de Galilée, de Viete, de Newton, de Bernouilli, sont-ils oubliés? Croyez, Monsieur, quêtant que l'axe de notre terre décrira un cercle dans les cieux , on saura que c'est M. D'Alembert qui, \e premier, en a déterminé la route : et alors on ne se souviendra plus de Clément, de ïrublet, de M. le Fianc, que par les vers que Voltaire a attachés à leurs noms. Puissiez-vous obtenir le même avanlage!

Le Dictionnaire de p/iysique du pèi'e Paulian est pis que médiocre. H a bien fait de quitter les matières où on exige des gens de ne parler que de ce quMls entendent.

Vous avez oublié Perrault l'arcliitecle, malgré la façade du Louvre, la traduction de Vitruve, et ses mémoires sur l'anatomie des animaux.

Pluche , que vous louez, était également médiocre comme écrivain , comme antiquaire , surtout comme naturaliste et comme physicien. Ses Dialogues sont remplis de plaisanteries de collège; il parle avec mépris de Locke et même de INewton , dont il n'était pas en état de comprendre une page.

Les premiers volumes de son Spectacle peuvent cependant être utiles aux enfants; ou plutôt il serait à désirer qu'on fit pour eux des éléments d'histoire naturelle.

Je parle ici comme homme, car en qualité de théologien, je crois celte étude très-pernicieuse. Il est à craindre que les enfants n'aient encore assez de restes du péché originel, poui- aimer mieux l'histoire des métamorphoses des vers ou des papillons, que l'économie

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de nos plus sublimes mystères. Gardons-nous bien , jusqu'à un certain âge, d'enseigner aux enfants des vérités qu'ils puissent entendre ; il faut aupaiavant qu'ils aient eu le temps de se remplir l'esprit de clioses inintelligibles. C'est pour cela que nous tolérons l'élude des langues selon la méthode des collèges.

Après six ans d'études, à huit heures par jour, un enfant sait par cœur son rudiment, son catéchisme et sa mythologie ; et parvient à l'âge de douze oucjuinzeans sans avoir jamais rien compris de tout ce qu'on lui a dit. Ce pli une fois pris , il répétera toute sa vie des choses qu'il n'enlendra point , et jamais il ne nous échapperait sans les passions. Nous avons mal fait de mettre l'amour contre nous. De la manière dont nous rapetissons, dont nous opprimons l'esprit des enfants que, dans presque toute l'Europe, on a la bonté d'abandonner à nos soins, la raison seule ferait peu d'incrédules.

Vos jugements sur la littérature ont un ton de partialité qui peut nuire à la bonté de votre cause ; et lorsque vous ne pouvez avoir d'intérêt, vous jugez au hasard.

A l'article Abcidie , où vous donnez le suffrage de madame de Sévigné, et même du comte de Bussy , comme une preuve de la bonté d'un livie de théologie, vous ne voulez pas que ce fameux réfugié soit mort fou ; vous oubliez qu'il était un de nos ennemis. Pourquoi ne pas avouer que son livre tant loué n'est qu'une déclamation qu'on ne peut plus lire? Nous avons mieu>f fait qu'Abadie : n'avons-nous pas

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M. Miisson , IM. Joli , M. Simon , M. Bergier et M. l'évéque du Piiy ?

À Tarlicle d'^card, vous dites que h pJdlosophu' lia que faire de la grammaire .

Vous répétez, d'après M. de Voltaire, que nous avons des chansons supérieures aux plus belles odes dAnacréon : cela est vrai ; mais M. de Voltaire s'est bien gardé de donner maître Adam pour exemple.

Savez-vous que le roi de Prusse fait élever un mausolée au marquis d'Argens? Pourquoi en dites-vous tant de mal? 11 est mort.

Arnaud n'est pas l'auteur du nouvel Ab salon, nouvel Hérode^ nouveau Néron; il a écrit beaucoup d'injures comme Garasse; mais il ne les écrivait pas du style de Garasse : ce qui est très-différent. Par exemple, la Fontaine et Rousseau ont eu le malheur d'écrire des poésies licencieuses; serait-ce une raison de leur attribuer ces mauvais vers que vous connaissez?

Nota. Le théologien avait inséré ici trois vers , tirés dune épigrammede M. l'abbé Sabbatier. Nous les avons supprimés par respect pour les mœurs ; mais pour ne point porter atteinte à t intégrité du texte de la lettre , nous les avons placés à la fin , pour ceux qui , malgré notre avertissement , seraient curieux de les connaître.

L'évéque de Noyon , Clermont - Tonnerre , avait, dites-vous, de l'esprit et du savoir; mais ces qualités étaient infiniment dépîéciées par ses absurdes travers. Vous parlez de ce successeur des apôtres plus légè- I ement que jamais M. de Voltaire n'a pailé de M. l'é-

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véque du Piiy. Voiià un trail de sa fierté que vous auriez pu citei'. «D'où vient,» lui demandait un jour Louis XIV, qui voulait réprimer sa vanité, « que l'on ne trouve point de Clermont dans la liste des grands officiers de la couronne?» — «Sire,» répondit l'évêque de Noyon , « c'est que mes ancêtres étaient de trop grands seigneurs pour servir les vôtres. »

Vous avez tort de tant louer les Plaidoyers que le père Baudori et M. le Boucq ont fait déclamer par leurs écoliers, la rhétorique de Colotiia ^ les vers de M. Clément: cela ferait croire que notre parti est bien pauvre.

Mais vous avez grande raison de déprimer /^«//é? ; seulement il ne fallait pas dire qu'on peut conclure de r inanition oit il nous laisse, qail ressemble à un fou errant; (juil évoque des mdnes obscurs pour accréditer ses anecdotes ; que ses obscénités prouvent un cœur corrompu et un esprit obscurci par cette corruption. Depuis que la Rochefoucauld a dit : V esprit est souvent la dupe du cceur , il n'est plus peimis de faire contraster le cœur et l'esprit; il ne fallait pas dire enfin que Bayle combattait un cartésianisme qui ne subsistait plus de son temps. Car en 1730 on accusa M. de Voltaire d'être un mauvais citoyen, pour avoir préféré la philosophie de Newton et de Locke à celle de Descartes.

La conscience est une lanterne sourde qui n'éclaire que celui qui la porte , est la réponse d'un ministre d'Étal à un archevêque f|ui lui opposait sa conscience.

L'abbé de lu Ulctlcrie élail janséniste; ainsi vous

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pouviez vous dispenser de louer le style ridicule dans lequel il a travesti Tacite.

/!/. (/e Cliamfort a de l'esprit el peu de talent. La république des lettres fourmille d'écrivains de la trempe de M. de Chamfort. Plût à Dieu! mais M. de Cliamfort ne s'est pas encore déclaré contre nous. Croyez-vous donc que nous n'avons pas assez d'ennemis?

Il est très-vrai que M. Chaumeix a été convulsionnaire, et que malheureusement il était beaucoup tjop ignorant pour attaquer l'Encyclopédie avec succès.

Nous ne craignons pas même de dire que dans Othon , Serforius, OEdipe et Suréna , ily a des scènes qui supposent plus de talent et de génie qu Alzire , Mérope , Mahomet ; et \ous a'jouiez qu une esquisse de Ruùe/is (dont le coloiis fait presque tout le mérite ) est préférable (Uix tableaux les plus achevés dun peintre dont tout l art se bornerait au coloris. 11 faut l'avouer : vous ne vous connaissez pas plus en peinture qu'en poésie d). Ah! Monsieur, Alzire, Mérope et Mahomet sont plus véritablement tragiques qu'aucune des pièces de Corneille; et avec une énergie égale à celle de Corneille, et des pensées aussi grandes, on y trouve un art, une élégance, un coloris brillant, une sensibilité surtout que Corneille n'avait point. Voltaire est le premier comme le plus dangereux des poêles tragiques; mais que nous importe? c'est une raison pour qu'il soit mieux damné.

il) Article Corneille.

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