SÉ.IA.N
Il ne tombe jamais en hiver sur la terre.
J'ai six mois, pour le moins, à me moquer des Dieux;
Ensuite je ferai ma paix avec les cieux.
Et ailleurs,
Une heure avant la mort notre àme évanouie Devient ce qu'elle était une heure avant la vie.
Pourquoi faire grâce à ce poète, vous qui êles si sévère pour des hommes moins coiq^ables?
Vous louez encore les vers mornu.r de révécjue de Séez, Brrihnud; voici de la morale de ce poêle aimable :
a8o LETTRES d'uN JHÉOLOGIEN, ETC.
On nous (lit
(c'est le Saint-Espril qui le dit)
qu'ici-bas tout n'est que vanité ; Que d'erreurs, de chagrins, toute la terre abonde; Mais aimer constamment une jeune beauté , Est la plus douce erreur des vanités du monde.
Ailleurs, vous citez la Chercheuse desprit comme un modèle. Dans cette pièce, on dit à une petite fille de donner sa main.
Eh ! ma main , pourquoi faire ?
répond-elle.
La Femme juge et partie, autre pièce à équivoques, est encore Tobjet de vos éloges.
Vous ne parlez point du livre intitulé : Vindieiœ contra tjrannos , que les bibliographes attribuent à Langue! (i). Vous avez aussi oublié l'article de la Boè'tie ^ cet homme si aimable et si vertueux, que Montagne aima avec tant de tendresse. Son discours de la servitude volontaire méritaitbien quelques mots. Jamais, peut-être, on n'a exprimé, avec plus de chaleur, la haine de la servitude et le mépris pour ceux qui ont la lâcheté de la souffrir. Votre silence vous expose à être soupçonné de ne feindre tant de zèle pour l'autorité , que pour calomnier, auprès du gouvernement, des hommes que vous voudriez perdre, parce leur supériorité a blessé votre orgueil. Le monde
(i) Article d'HuiiiiRT Languet.
LETTRES U UN THEOLOGIEN, ETC. 2b r
est Irès-malin , Monsieur; il faut être bien liabile maintenant pour soutenir le rôle d'hypocrite.
Piroii , qui, malgré ses épigrammes et ses bons mois , était un très-bon homme , eut grand lorl d'imaginer qu'une tragédie, qui avait eu quelque succès, lui donnait le droit d'être jaloux de M. de Voltaire; mais vous deviez vous borner à dire que Piron s'était repenti de ses écarts. On lui a attribué plus que des propos. Vous connaissez, sans doute, une de ses épigrammes, que je n'ose transcrire, sur un protestant converti, à qui on veut faiie baiser le crucifix, et (pii finit par ce vers :
Faut-il encore avaler celui-là?
Voici encore votre malheureuse indulgence pour les morts, qui fait un contraste si fâcheux avec votre sévérité pour les vivants. Pas un mot d'injure contre Saiiit-Gelais. Ce prêtre avait parié que, dans quelque moment qu'on le prît, il remplirait siu- les mêmes rimes les vers qu'on lui pioposerait. Son parieur s'approche de lui pendant qu'il disait la messe.
L'autre jour, venant ùe l'école, Je rencontrai dame Nicole, Laquelle était de vert vêtue.
Saint-Gelais répond sur-le-champ:
Otez-moi du cou cette étole, Va si bientôt je ne l'accole, J'aïuai la gaycurc perdue.
282 lettrilS d'un théologien, etc.
Vous faites grâce à l'abbé de Saint-Pierre. : sa mémoire est encoie trop récente pour que nous puissions en grossir noti'e liste. Paradis aux bienfaisants est un mol bien dangereux et bien impie; il voulait nous réduire à n'étie que des officiers de morale et des ministres de vertu. Il voulait que nous eussions des femmes en propre; sa religion était absolument l'opposé de celle des jésuites, à qui on reprochait d'allonger le credo et de raccourcir le décalogue.
Vous louez la simplicité et la fermeté d'âme de l'abbé Terrassoii. Est-ce que vous ignorez que c'est surtout dans l'incrédulité qu'il fut simple et ferme? C'est lui qui proposa à Law de rembourser la religion catholique en billets de banque; etLaw répondit que les prêtres n'étaient pas si sots, qu'ils voulaient de l'argent comptant. C'est lui qui, en parlant de l'Abrégé de l'Ancien Testament par Mesangui, disait : « Voilà un excellent ouvrage; le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. « Un jour qu'on lui parlait des grandes questions de l'éternité du monde, de la création : «Je n'entends rien à tout cela, » répondit-il; «je nie suis fait une philosophie moyenne : il n'y a point de Dieu , et je m'en passe. » Enfin , lorsqu'on voulut le confesser à l'heure de la mort : «Je n'ai plusdemémoire, » dit-il; «demandez à ma gouvernante ; elle sait tout ce que j'ai fait. »
Mais j'ai à vous faire un reproche encore plus grave (|ue cette partialité. Dans plusieurs endroits de votre ouvrage, vous paraissez ne regarder la religion que comme une affaire de politique. Ainsi, toute religion dominante aurait le droit d'opprimer ceux d'une
LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC. uS'î
croyance contraire; ainsi, d'un bout de la terre à l'autre, chacune des cent religions qui la partagent devrait élever des échafauds, et y traîner ceux qui osent attaquer ses dogmes absurdes, ou révéler les turpitudes de ses ministres. Cette doctiine serait abominable et impie. Vous devez dire que la religion catholique romaine, étant évidemment la seule qui plaise à Dieu, tout est permis pour elle, et rien contre elle; que la Saint-Barthélemi, le massacre des Vaudois, sont des actes méritoires, tandis que les arrétsdu parlement contre le révérend père Guignard, contre le révérend père Bourgoin , sont des crimes.
Voici, Monsieur, sur quoi je fonde mon reproche.
Vous dites, en parlant du savant Abaazit (i), qui n'a rien publié pendant sa vie, que rarement on. respecte les droits de la société privée , quand oni)iancpie ainsi de respect ii la société i^énérale. Vous louez ensuite Socrate, Plalon, d'avoir respecté la religion de leur temps; vous blâmez donc saint Paul, qui attaqua cette religion aux dépens de ses épaules? Eh ! .lésus-Chiist respecta-t-il la religion de son temps? iVl. l'abbé, vous êtes presque un blasphémateur.
"Vous dites au connnencement de l'article Malebranche , dont on avait voulu faire un théologien: Des commentaires sur l'Ecriture sainte, des discussions théologicjues étaient au-dessus de celte rare sai^acitérpd lui était si naturelle. Si c'est là volie phrase, c'est une bêtise; mais s'il faut lire cui-dessous, comme X errata le marque, c'est une impiété. Choisissez.
(i) Arlicli- /Vbau/it.
.284 LKTTIÎKS d'un TIIKOLOGI I.N , ETC.
Pourquoi, à l'article de Langue t , archevêque de Sens, ne poinl pailer de la Vie de Marie à la Coque? Le clergé a depuis peu institué , d'après les révélalions de la sainte, une fête en l'honneur du Sacré- Cœur. Est-ce que cette dévotion du clergé de France vous paraîtrait ridicule? Est-ce que vous n'oseriez la louer hautement? Ah! vous avez un peu de respect humain.
Votre article la Mettrie ne vaut lien ; vous ne pouvez espérer de faire croire que les Hollandais soient intolérants. Il est vrai qu'ils ont fait couper la tête au plus zélé défenseur de leur liberté, au sage Bar^ nevelt,pour avoir contristé au possible l'église de Dieu; mais ce zèle n'a point duré: et maintenant métliodistes, frères moraves, sociniens, gomaristes, arméniens , luthériens , catholiques, juifs, et même jansénistes, tous sont tolérés en Hollande, et y vivent en paix.
La lectui-e d'un livie contre la religion catholique peut faire commettre un péché mortel; ce qui est un mal infini : donc pour empêcher ce livre d'être lu , il faut, si cela est nécessaire, brûler l'auteur, l'imprimeur, le colporteur, les lecteurs; et en coùtât-il la vie à cent mille hommes , cela vaut mieux que de souffrir la perte d'une seule âme. Voilà comme doit parlei- un véritable théologien.
Vous ne parlez que des inconvénients politiques de la liberté de la presse. Mais humainement parlant , elle est bonne et très-bonne; c'est théologiquement parlant qu'elle est dangereuse. Est-ce que la félicité lemporelledes hommesmérile d'occuperun chrétien?
LKTTIIKS i)'LIN THÉOLOGIF.N, ETC. 285
Vous auriez dû, Monsieur, ne rien dire des sciences nalurelles; vous n'en parlez que pour prouver combien vous les ignoiez. Cela dégoûte les lecteurs et les prévient contre vous. Nous autres théologiens, nous faisons profession de mépriser les sciences naturelles; et les savants nous le rendent bien : elles ont je ne sais ([uelle utilité temporelle, qui fait que les princes les protégeront toujours, quoi que nous puissions dire. Je regarde ces gens à calculs et à expériences comme les plus dangereux ennemis que nous ayons. Auliefois nous les faisions passer pour sorciers : témoin Roger Bacon et Gerbert , qui depuis est devenu pape. Nous leur avions défendu de prouver Texistence des antipodes , mais malheureusement Magellan y a été. Il n'y a guère que cent ans que nous avons encore condamné Galilée à une prison perpétuelle. Tout cela est passé de mode. Cependant, je ne suis pas sans espérance. Un grand évéque (i) vient de détruire, dans le collège de sa ville épiscopale , l'enseignement de la physique comme dangereux pour la foi.
En parlant d'un botaniste célèbre, M. Adamson , vous nous apprenez qu'il parait ^\ç)\v fait une étude particulière de la botanique.
Personne n'a encore approfondi comme M. Daiihenton l'anatomie comparée des animaux : et au lieu de cela, vous nous dites que ce savant esl très-estimable pour ceux ({ma exigent pas les grâces du style dans les matières qui nen sont pas susceptibles.
[\) L'évêqiie de Laon.