‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 12 sur 51 · LETTRES DIIIV THÉOLOGIEN, ETC · texte numérisé non relu

LETTRES DIIIV THÉOLOGIEN, ETC

VOUS, /'/ a résisté à je ne sais quelles noLweaiUés. En voulant célél)ier les belles qualités de M. Tablié de Yoisenon , il est heureux d'avoir choisi son bon goût et la force de son caractère. Mais comment avez-vous pu, vous, le défenseur des bonnes mœurs , prendre jjour un de vos héros, un ecclésiastique qui ne s'est fait connaître que par des bouffonneries ordurières, et qui n'a pas même l'honneur d'être au premier rang dans ce genre, le plus facile et le plus méprisable de tous après la satire?

Vous auriez du i-apporter à l'article Dangeaa, que, lorsqu'un homme, qui devait aux lettres seules l'illustration de sa famille, s'avisa de regarder comme un déshonneur pour lui de n'être à l'Académie que l'égal de Racine et de Despréaux, il forma le projet d'y établir des honoraires. MM. de Dangeau , qui craignaient qu'on ne les reléguât dans cette nouvelle classe, firent manquer ce projet, qui aurait avili les gens de lettres et rendu les protecteurs ridicules. « A l'Académie des sciences, » disait à ce sujet un savant illustre , « un honoraire est un homme qui aime les sciences sans les cultiver; à l'Académie française, ce serait un homme qui aimerait la langue française, sans savoir ni la parler, ni l'écrire. »

Vous nommez Desfoniaines le Boileau de ce siècle : que vous a donc fait ce pauvre siècle? C'est une singulière manie, que celle de quelques-uns de nos faiseurs de satires. Ils croient avoir succédé à Boileau , comme le gazelier ecclésiastique à Pascal , et prennent le nom de ce poète célèbre, comme l'auteur de r\manach de 1-iége, celui du malhémalicien

3oO LETTRES d'un THÉOLOGIEN , ETC.

Lct'iisberg. Il y a cependant des difféiences entre eux et Boileau : Boileau écrivait en beaux vers, et ils éciivent en mauvaise prose; Boileau avait de la religion, et ils se servent du mastjue de la religion pour calomnier ceux qui excitent leur envie; Boileau fut l'ami de Racine, et ils s'acharnent sur le successeuide Racine ; Boileau jouissait de l'estime publique, et ils vivent dans l'opprobre, etc., etc.

Vous traitez trop mal M. fJesmarets de Saint-Sorlin ; il était des nôtres. Ce fut un des plus chauds ennemis de Port-Royal. Jaloux du bruit que faisaient les prophéties du pauvre Morin , il fit semblant de devenir son ami, pour le trahir ; le dénonça, témoigna contre lui, et parvint à le faire brûler vif, paiarrêt du parlement de Paris, en i663. Du temps de saint Dominique, Desmarets eût été canonisé.

Il ne faut pas dire que les Synonjnies de Girard sont inimitables (i). L'idée en est heureuse; mais on trouve dans quelques synonymes de M. D'Alembert une justesse, une précision, et suitout une philosophie sage et profonde qu'on chercherait en vain dans l'abbé Girard.

A l'ait ici e du Président de Granuiiont , vous ne parlez pas de l'histoire du supplice de Vanini, dont nous lui devons les détails. On y voit comment , malgré ses efforts pour donner de bonnes preuves de l'existence de Dieu, Vanini fut condamné à être brûlé vif connue athée, parce que l'on avait trouvé un gros crapaud dans sa chambre.

(i) Al licle Gir.AUi».

LETTRES d'un THÉOI.OGIFIV , ETC. 3o I

Feu M. Hardioiiy de rAcadémie française, élail bien dans les principes excellents que vous tâchez de répandre; il ne pouvait souffiir Tesprit. Quand il présentait les volumes de son histoire à l'Académie française : Du moins, disait- il d'un air ironique et satisfait, // a y a pas cV esprit lii-dcdans.

Le père Haj'er vaut mieux que vous ne dites : on trouve dans ses ouvrages trente-sept preuves différentes de la spiritualité de l'âme, et autant de démonstrations de l'existence de Dieu : c'est un grand préjugé contre une doctrine, quand on en peut donner tant de preuves; et cela montre du moins que l'auteur était bien mécontent des trente-six premières.

Desji'eteaux , déjà très-vieux, rencontra un jour, en rentrant chez lui, une jeune chanteuse, qui s'était endormie sur son escalier: sa figure lui plut; il la prit dans sa maison. Elle lui jouait, après son diner, des airs agréables; des oiseaux venaient se reposer sur sa tête et sur son instrument. Desyveteaux l'écoutait, habillé en berger et couronné de fleurs. Elle demeuia avec lui jusqu'à l'heure de sa mort. Lors- (|u'il fut près d'expirer : /o«f'-/;?o/, lui dit-il, cette sdrnbdiide que j'aime tant, afin que mon âme passe doucement. Voilà un propos bien impie, à la vérité, et qu'il fallait relever avec indignation , au lieu de défigurei- d'une manière dégoûtante la folie aimable du vieux berger.

M. de Voltaire a peut-être trop prodigué les injures à M. Larcher : tout l'univers sait qu'il n'est pas répétiteur au collège Mazarin , comme on l'en a

3oii LETTRKS d'uN THÉOLOGIEN, ET(,.

accusé ; mais M. de Voltaire avait raison d'être en colère. M. Larcliei", dans son ouvrage, cite ce passage d'un livre nouveau, qu'il attribue, sans preuves, à M. de Voltaire ( il est question des fléaux qui nous affligent) : « La Providence nous envoie la famine et la peste, mais la guerre nous vient des rois; et c'est peut-être pour cela que les faiseurs d'épîtres dédicatoires les nomment les images de Dieu. » Quelles horreurs! dit M. Larclier, la plume me tombe des mains. L'auteur est une Le te féroce qu'il faudrait chasser de toute société policée.

Malherbe, à soixante-treize ans, veut se battre contre le meurtrier de son fils : « Vous êtes trop vieux, » lui dit-on. « C'est pour cela , m reprit-il: «je ne hasarde qu'un denier contre une pistole. » Vous trouvez que cette réponse est d'un lâche?

M. de Marca a fait , sur la concoide du sacerdoce et de l'empire, un ouvrage qu'on a estimé, tant qu'on a cru avoir besoin des autorités historiques, dans ces questions que le bon sens suffit pour résoudre, et que la force seule peut décider.

Du/narsais avait la réputation d'être impie, comme vous le dites fort bien. « D'où vient, » disait-il un jour à Boindin, « que vous vivez tranquille et considéré, malgré l'athéisme que vous affichez, et que moi, qui suis plus prudent, je suis persécuté?» — «C'est,» répondit Boindin , que vous êtes athée janséniste, et moi athée moliniste » Les jésuites étaient alors tout-puissants.

 l'article Maucroi.v, vous auriez dû citer ces vers, qu'il fit à l'âge de quatre-vingts ans :

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Chaque jour est un bien que du ciel je reçois; Je jouis aujourd'hui de celui qu'il me donne; Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi, Et celui de demain n'appartient à personne.

Vous demandez, à l'article Meiville, « si M!M. Créhillon , Montesquieu, Maupertuis, de Biiffon , le Franc, ont été les agresseins de M. de Voltaire ? » Hélas! oui, Monsieur : Crébillon cabala pour empêcher Mahomet d'être joué, et refusa d'approuver celte pièce, qui, dans le même genre où il avait la prétention d'exceller, surpassait toutes les siennes. Montesquieu déprimait hautement les talents de M. de Voltaire; M. de Buffon l'a traité avec mépris dans le premier volume de l'Histoire naturelle , Preuves de la théorie de la terre (page 4 ' 0- ^ï- ^^ Franc désigna publiquement, dans un discours à l'Académie française, M. de Voltaire et plusieurs de ses confrèies, comme des ennemis du trône et de {"autel. M. de Maupertuis lui suscita des tracasseries à Berlin. Quand un jeune homme attaque un vieillard défendu par soixante ans de gloiie, il faut qu'il ait doublement raison.

Vous faites bien de tomber sur ce coquin de Montagne. Il est devenu le bréviaire des honnêtes gens (comme disait le cardinal du Perron), et, depuis ce temps-là, les honnêtes gens ne sont plus nos amis. On lit ses Essais , on les relit , on les cite sans cesse ; on les porte en voyage, à la campagne; on les lelira encore, quand tous leurs censeurs, Huet , Malebranche, Nicole et vous, seront oubliés, et qu'il ne restera plus de Pascal que la mémoire de son génie.

3o4 LETTRFS d'fiN THÉOLOGII<^, ETC.

Vous commencez votre article Montesquieu ^ par dire quon ne peut se dispenser de s'appesantir salles louanges ducs à son génie. Est-ce qu'il vous serait impossible de n'être pas lourd?

V humanité a^nat perdu ses titres , Montesquieu les a retrouvés. Voilà ce que M. de Voltaire a dit de lui sans s'appesantir. 11 serait dur, après cette louange sublime, de reprocher à M. de Voltaire ses critiques, quelquefois justes, de \ Esprit des lois. Je vous avertis aussi que Montesquieu est encore trop moderne pour oser parler de sa souuiission à la religion et de sa fin chrétienne.

Vous prétendez que M. Marin n'a jamais été joué sur aucun théâtre. Vous oubliez que la comédie de Julie fut sifflée, parce qu'il y avait mis trop de vertu.

M. l'abbé Nonotte vous a bien servi. Mais qu'il a peu d'esprit! que son style est lourd ! que ses raisonnements sont gauches ! combien il entasse de bévues pour relever de prétendues erreurs de M. de Voltaire! Notre parti est faible ; il serait difficile d'engager des hommes de mérite à se déclarer pour nous hautement : ils ont la faiblesse de craindre le lidicule ; mais que du moins ils consentent à nous ménager. Il y en a qui ne se sont pas montrés contre nous. M. de Buffon, pai" exemple; M. l'abbé Arnaud; M. l'abbé de Condiliac; M. Watelel. Vous avez bien fait de les louer: nous ne sommes plus assez forts pour dire comme autrefois: Celui qui n'est pas pour moi, est contre moi.

Vous louez trop sobrement l'abbé Pluquet : savezvous qu'il a fait dans son livre une savante apologie

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du supplice de Jean Hus? Son explication de la présence léelle, dans toutes les espèces eucharistiques au même instant, n'est pas assez tliéologique. Il suppose que le corps du fils de Dieu, Dieu luimême, circule dans les espèces avec une vitesse si grande, qu'il n'y a pas d'instant sensible dans lequel il ne les ait toutes parcourues. Je ne sais si cette manière d'aller n'est pas un peu indigne de la majesté divine.

M. le marquis de Pompignan ne s'appelle donc pas Simon le Franc, mais Jean- Jacques le Franc? La notice que vous donnez de ses ouvrages n'est pas exacte. 11 y a de lui une traduction de la Prière du Déiste, et une Relation de la dédicace de son église, qui sont des morceaux curieux. Didon, quoique fort inférieure à Ariane , n'est pas sans intérêt ; on y chercherait en vain de beaux vers, et surtout de ces traits d'une sensibilité vraie et profonde qu'on trouve dans Ariane, dans Zaïre, dans Tancrède. Je n'aime pas que Didon regrette en mourant les tranquilles plaisirs dune âme indifférente.

Quœswit cœlo lucem, ingemuitque repertd,

devait inspirer d'autres idées à M. le Franc. J'ai toujours envie de rire quand Énée dit à Didon, qu'il va à la bataille, et que Didon lui répond :

Quoi! vous-même, Seigneur?

Avec Virgile, Métastase, et le rôle toujours intéressant d'une amante abandonnée, il aurait été difficile V. 20

3o6 LETTRES DON THÉOLOGIEN, ETC.

de faiie une tragédie absolument mauvaise. Les cantiques sacrés se vendent au rabais quatre livres, au lieu de douze : cela justifie le quolibet de M. de Voltaire :

Sacrés ils sont, car personne n'y touche.

J'en suis fâché, car Jean-Jacques et Jean-George, son frère, sont de nos amis; et ils nous auraient été très-utiles, s'ils ne s'étaient pas rendus si ridicules.

Ce Rabelais qu'on appela quelque temps le livre par excellence, et qui en effet était le seul livre de prose que lussent alors les gens du monde, nous a fait un grand tort! 11 est le premier qui ait appris aux gens de cour à nous mépriser, à ces gens qui, après avoir vécu dans la débauche et dans l'intrigue, venaient à l'heure de la mort nous demander un cilice et nous apporter leur argent.

Il me parait que vous n'avez pas saisi le véritable caractère du génie de /. /. Rousseau. Cet homme célèbre, né avec un talent rare pour persuader aux autres hommes tout ce qu'il veut qu'ils croient, a cherché surtout à rendre populaires les vérités qu'il jugeait utiles. Si les corps des enfants ne sont plus oppressés par des ressorts de baleine, si leur esprit n'est plus surchargé de préceptes , si leurs premières années du moins échappent à l'esclavage et à la gêne, c'est à Rousseau qu'ils le doivent. Aussi une femme sensible proposait-elle de lui ériger un buste qui serait couronné par des enfants. Pour les femmes qu'il a tant aimées, et dont il n'a dit tant de mal que parce qu'elles lui en ont beaucoup fait , si elles osent

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nourrir, si elles ont la prétention d'être les mères de leurs enfants, et même quelquefois les femmes de leurs maris, c'est encore l'ouvrage de M. Rousseau. 11 a réveillé dans nos jeunes gens l'enthousiasme de la vei'tu , (|ui leur est si nécessaire pour l'opposer à celui des passions. Voilà ses titres à la reconnaissance des hommes. Parmi les philosophes modeines, il est un de ceux qui ont dit le moins de vérités nouvelles , et cekii qui a fait le plus d'effet sur les esprits; paice qu'il a eu le talent de disposer de l'âme de ses lecteurs, comme les orateurs anciens disposaient de celles de leurs auditeurs. D'ailleurs peu de gens ont mieux écrit contre nous , et nul n'a mieux écrit en notre faveui". Profitons de ces morceaux répandus dans ses ouvrages, mais n'espérons rien de lui. Jamais il ne vendra sa plume.

Vous vous obstinez à trouver beaucoup de pensées, et entre auties de pensées galantes ^ dans les poésies de Saint- Ev reniant ; ensuite vous comparez ses réflexions sur les Romains aux tragédies de Corneille ; puis vous les mettez au-dessus des Mélanges de M. D'Alembert qui ne ressemble pas plus à Saint- Évremont qu'à Corneille : puis vous voulez que Saint-Évremont ait été des nôtres. Vous oubliez qu'à l'heure de la mort, lorsqu'un prêtre lui proposa de se réconcilier avec Dieu , il répondit « qu'il voudrait se réconcilier avec l'appétit. )> Pourquoi ne point parler de son long exil? On le punit après la mort du cardinal Mazarin , comme auteur d'une plaisanterie contre ce ministre, qui en avait pardonné de bien plus sanglantes, et qui n'avait jamais

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imposé silence aux satiriques que par ses bienfaits.

Mais Saint-Évremont fut réellement la victime de son zèle en faveur de Fouquet. Colhert, qui se contenta de laisser la Fontaine exposé à la misère, et qui n'osa attaquer dans Pelisson le panégyriste de Louis XIV, et un nouveau converti, devenu convertisseur, poursuivit Saint-Evremont, qui, lié aux gens de la cour par son état et par ses goûts, et sachant faire de bonnes plaisanteries, lui paraissait plus dangereux. Car un ministre peut craindre le ridicule, même après s'être mis au-dessus de la malédiction publique.

4 l'article Santcuil, vous revenez encore à M. l'abbé Dinouart, qui a pourtant éciit pour la bonne cause, et d'un style très-approcbanl du vôtre, et d'un style qui forme un genre à part , et que j'ai entendu nommer le genre béte.

Vous semblez croire que madame de Tenciii méprisait les gens de lettres, qu'elle appelait ses bétes. Ils étaient les seuls pour qui cette femme, qui avait appris à connaître les hommes, eût quelque confiance, et les seuls qui sussent l'amuser; mais elle connaissait le peu d'habileté des gens de lettres dans l'intrigue, et cette sorte d'ineptie qu'ont pour les choses communes presque tous les hommes supérieurs; et comme elle voulait adoucir, s'il était possible, la haine des sots et des importants contre les gens de lettres, elle ne les offrait à certains seigneurs que sous ce point de vue ridicule.

Je ne sais si M. Thomas a formé le projet d'amener les fennnes à la philosophie; mais le sexe dé-

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vot nous abandonne; elles ne veulent plus d'amant qui aille demander pardon à Dieu du plaisir qu'elles lui ont donné. On leur a fait entendre qu'il était contre leur intérêt de s'attacher à une religion qui damne également celui qui assassine son père, et celui qui désire une jolie femme.

Votre acharnement contre M. Thomas est un peu maladroit : jamais il ne nous a attaqués; jamais il n'a ri de nos sottises. Il s'est élevé avec indignation contre les horreurs du fanatisme et de la tyrannie; mais nous devons faire semblant d'être de son avis : d'ailleurs, il lègne dans ses écrits un ton de vertu mâle et austère qui aurait dû vous arrêter. Voulezvous qu'on dise que nojis haïssons tous les gens honnêtes, parce que nous sentons que depuis que notre masque est tombé, tous les gens honnêtes nous haïsseiit et nous mépiisent ?

Je suis très-content de votre article faiwenaimies :

vous saviez, sans doute, que les morceaux de dévotion qui terminent son ouvrage ont été faits par gageure. Les libraires les imprimèrent pour faire passer le reste. Frère Berthier ou son devancier y furent pris. Ils assurèrent que le livre respirait la religion. Cependant, le chapitre du Bien et du Mal moral est un des ouvrages les plus horribles que je connaisse : on y trouve l'idée hardie d'élever une moiale philosophique, indépendante de tout système, comme de toute lévélation. M. de Vauvenargues mourut comme il avait vécu : un jésuite s'élant introduit dans sa chambre, peu de temps avant sa mort: «Que venez -vous faire ici?» lui dit Vauvenargues.

3lO LETTRES d'uW THÉOLOGrEN, ETC.

«Je viens de la part de Dieu. » Le mourant le renvoya , et se tournant vers ses amis :

Cet esclave est venu; II a montré son ordre , et n'a rien obtenu.

le vous ai déjà parlé de votre acharnement contre M. de Voltaire; nous devons, en conscience, le diffamer; mais il faut de la prudence. C'est une vertu cardinale, comme disait un curé janséniste au cardinal de Noailles , qui lui leprocliait d'avoir prêché contre les désordres de la cour. N'imitez pas un de vos amis qui s'est avisé d'imprimer : Tout le monde sait que Zaïre n'est point de M. de Voltaire : il l'a achetée un écu de l'abbé Makarti.

Un jour que j'attaquais sa personne, un gentilhomme auvergnat, qui était présent, m'interrompit, et me défendit de jamais oser, devant lui , déchirer son bienfaiteur. Alors il raconta que dans sa jeunesse il avait enlevé une fille, et s'était sauvé en Hollande; que bientôt, manquant de tout, on l'adressa à M. de Voltaire, qui le secourut de son argent et de son crédit, ménagea sa réconciliation avec ses parents, fit que celle qu'il avait enlevée pût retourner dans sa famille; et cela avec la même bonté et le même zèle qu'il a depuis montrés pour les Calas, pour les Sirven, pour les serfs infortunés des moines de Saint-Claude : et cette anecdote de la vie de M. de Voltaire, personne ne la saurait, si je ne l'avais attaqué hors de propos. Profitez de celte leçon. D'ailleurs, apiès les éloges que vous avez prodigués à

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M. de Voltaire dans une autre de vos compilalions, il ne fallait ni le déchirer dans celle-ci à chaque page, ni faire de hrochures contre lui; cela a l'air d'écrire pour de l'argent ou pour un bénéfice; car on ne vous soupçonnera ni vous , ni vos amis , d'être jaloux de M. de Voltaire : vos cris ne s'élèvent pas jusqu'à sa gloire.

Le Nil a vu sur ses rivages De noirs habitants des déserts , Insulter, par des cris sauvages, L'astre éclatant de l'univers.

Cris impuissants, fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs Le Dieu poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumières.

Sur ces obscurs blasphémateurs.

Permettez- moi de joindre à ces remarques quelques avis , qui pourront vous être utiles, si jamais vous avez une seconde édition.

Je voudrais que vous fissiez moins de plaisanteries sur le malheur des gens de lettres, qui meurent de faim (i) : elles ont toujours quelque chose de cruel et de bas. On ne doit reprocher à un homme qu'il a été dans la misère, que lorsqu'il outrage ceux qui ont contribué à l'en tirer.

Vous faites l'apologie de Despréaiir en cent endroits : ne dites donc pas que ses satires rendirent

(i) Article Aliainval, Bervjm.e, etc.

3 11 LETTRES d'un THJÉOLOGIEN, ETC.

fou le malheureux Cassagne , ni que pour faire ses vers, il écrivait au hasard, Perraut ou Boursaut, selon qu'il était bien ou mal avec eux.

Vous dites, au sujet de Cassagne, que les écrivains modernes sont moins sensibles à la satire : est-ce que vous prétendriez à l'honneur d'être homicide? Mais vous aurez beau entasser libelles sur libelles, ils ne feront qu'endormir ceux même que vous déchirez.

Vous louez trop M. l'abbé François : il ne faut pas avoir l'air d'être si facile en pieuves de la religion. Cela me rappelle un conte que j'ai entendu faire dans ma licence : « Depuis qu'une ânesse a porté Notre-Seigneur, » disait un nigaud dans le café de Laurent, «tous les ânes ont une croix sur le dos. Que répondez-vous à cette preuve, M. BoindinPw — « Que je n'en connais pas de meilleure. »

Il y a des choses qu'il ne faut pas dire : par exemple, vous comparez M. de Voltaire tantôt au père Garasse, tantôt à Don Quichotte, tantôt à Arlequin; ailleurs, il est le dernier des hommes. Il est le plus dangereux pour nous, et malheureusement un des meilleurs pour les autres hommes ; mais sûrement il n'est le dernier pour personne.

Je crois qu'il faudrait njénager M. de Marmontel. Si dans le temps de la dispute sur Bélisaire , il eut consulté le Traité de la vertu des païens , de la Motlie le Vayer, il y aurait trouvé des passages embarrassants. Vous sentez bien que nous n'avons pu dire :

Nul ne sera sauvé que nous el nos amis,

LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC. 3l3

que quand nous avons été les plus forts. Ce dogmelà est un de ceux que (suivant la remarque de plusieurs docteurs) il ne faut révéler aux infidèles qu'avec précaution. Un comte de Liège demanda le baptême; il avait déjà le pied dans le baptistère: « Où sont mes ancêtres? » dit-il au prêtre. — « Monseigneur, ils sont à tous les diables! » — «Quoi! mes ancêtres, qui ont été braves et justes?» — «Oui, Monseigneur; cela est de foi. » — «Eh bien,» dit le prince, en sortant du baptistère, «j'aime mieux être damné avec eux que sauvé avec un gredin comme toi. »

Pour déprimer les vivants, vous élevez au ciel des morts obscurs. Vous accusez M. de Voltaire d'avoir pillé le poème de l'abbé de Saint-Didier dans la Henriade , dont il y avait déjà trois éditions lorsque le Clovis parut. Vous citez ensuite les vers de ce Clovis, qui prouvent que Saint-Didier a traduit en prose plate les beaux vers de M. de Voltaire. Je ne vois pas ce que cela fait en faveur de notre cause.

Un moraliste chrétien devrait s'occuper moins longtemps de la manière dont les gens du monde se damnent en allant à la comédie; et cette érudition de théâtre ne convient pas dans un jeune ecclésiastique qui sollicite un bénéfice.

Vous semblez, dans votre ouvrage, poursuivre, avec un acharnement égal, les ennemis de la gloire de Rousseau et de Despréaux , et ceux de la foi , les partisans des drames en prose, et les athées. Enfin, vous défendez du même ton la religion et le bon goût. J'ai vu des gensdebiencpiien ont été scandalisés.

3l4 LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC.

Il n'y a qu'un moyen de vous rétablir dans leur estime : avouez que votre ouvrage n'est pas à vous tout entier; que lorsque vous l'avez assuré dans les journaux, vous avez dit la chose qui n'était pas. Subissez cette petite humiliation pour le bien de votre âme. Alors on verra bien que ce que vous dites sur la comédie, contre les drames bourgeois, et ces traits d'un incrédule honteux, que je vous ai déjà reprochés, tout cela est l'ouvrage de Palissot. 11 ne vous restera plus que les injures, les déclamations, les délations, rien, en un mot, qui ne soit digne d'un brave théologien.

Je n'ai plus qu'un avis à vous donner. Monsieur, et c'est un de ceux dont vous avez le plus besoin. Si l'on n a point le talent de la plaisanterie , il faut du moins auoir le langage de V honnêteté et de la raison.

Cette maxime est de vous, Monsieur; lâchez de la mettre en pratique, et alors vos livres forceront les sots même d'ouvrir les yeux au milieu de la fumée étourdissante dont les philosophes les repaissent. Il me reste à vous parler de quelques maladresses.

Vous dites « que les philosophes n'ont pas rendu justice à M. de Beizunce, évéque de Marseille;» M. Diderot l'a loué dans l'Encyclopédie (i). D'ailleurs, je vous conseille d'éviter le parallèle des vertus de nos saints, avec celles des héros païens; nous n'aurions pas l'avantage : le point important est d'établir qu'ils seront damnés éternellement. La gloire est une petite récompense temporelle qu'il ne faut pas leur envier.

(0 Article Bfxzunce.

LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC. 3l5

Pourquoi, aux articles Boulanger et Clément, allezvous parler de l'intolérance des philosophes? Songezvous qu'ils ont bien d'autres choses à nous reprocher que des injures et des déclamations? La destruction de deux millions d'hommes en Amérique, par exemple; la Saint-Barthélémy ; les deux massacres des Vaudois ; les massacres de Toulouse et d'Orange ; ceux d'Irlande; les cruautés de Marie d'Angleterre, de Philippe second ; les dix-huit mille hommes que le duc d'Albe fit périr en quatre ans par la main du bourreau ; les Dragonnades ; l'assassinat de trois de nos rois, l'assassinat du prince d'Orange; la conspiration des poudres; les crimes de l'Inquisition ; le supplice de Jean Hus, de Jérôme de Prague, d'Anne du Bourg, de Vanini, de Geoffroi, de Dolet, de Petit , de Morin ; des magistrats de Thorn , de la Barre, etc., etc. Si nous sommes intolérants, c'est que nous avons droit de l'être; parce que nous ne tuons les hommes qu'au nom de Dieu, qui apparemment est le maître de leur vie. Voilà ce qu'il faut dire et prouver par les Pères et surtout par la tradition.

C'est une maladresse d'un autre genre que d'accuser les encyclopédistes de n'avoir pas cité Buffier. Ils ont avoué et réparé cette faute dans le troisième volume. Votre accusation prouve que vous critiquez l'Encyclopédie sans l'avoir lue.

11 ne faut point parler de l'abbé de Caveirac. Il y a certaines anecdotes de sa vie qui pourraient nuire à notre parti; d'ailleurs, il est très-constant que le pape Grégoire VU a approuvé la mort de Coligni; on ne

3(6 LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC.

peut le tiier, et tout bon théologien doit être de son avis.

Dans l'article suivant, vous dites que Descartes sl fait sur la Saint-Birtliéiemy une ode qui ne valait pas mieux que le sujet. Vous avez raison d'ajouter que cet événement est horrible. Ce trait d'humanité intéresse. Il est vraiment horrible qu'un roi soit obligé de faire massacier cent mille de ses sujets, pour assurer le salut éternel du reste. De plus, comme Henri IV fut sur le point d'être enveloppé dans le massacre, il faudra toujours, tant que sa postérité sera sur le trône, dissimuler un peu sur cet article.

A l'article ^ Aij^uesseau, après avoir demandé la permission de dire que son culte ne peut quraigmenter par la. succession du temps, comme si le public pouvait permettre d'écrire de ce style, vous louez !M. d'Aguesseau comme s'il n'avait pas été janséniste. Savezvous que c'est lui seul qui nous a empêchés de les exterminer dans le temps?

Je vous conseillerais de supprimer votre article Helvétius. On sait Ij^op que vous avez longtemps vécu de ses bienfaits; qu'en reconnaissance, vous avez fait pour lui plaire un livr-e d'athéisme, qu'il n'a point pu lire, et ensuite rimé des ordures , que vous lui disiez être votre véritable genre. Qu'après cela vous écrivîtes des libelles contre des hommes (jir'il estimait; qu'il vous chassa de chez lui, en continuant cependant de vous faire l'aumône : on prétend que ses héritiers ont la preuve d'une partie de ces faits. Il n'est pas prudent après cela d'insinuer- qu'il étail

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à la fois un fou et un hypocrite. Son ouvrage posthume vous donne un démenti trop formel.

Pourquoi allez-vous parler des conversions que Pelîsson achetait ou n'achetait pas? On sait qu'on en a acheté un grand nombre; que même quelquefois il y a eu des disputes sur le prix, entre le convertisseur et le trésorier qui devait payer les mémoires: il en est de ce moyen de convertir comme de l'ordre d'arracher les enfants à leurs parents. Cela paraît barbare au premier coup d'œil, et cependant c'est un acte d'humanité; c'est la seule voie d'assurer le salut de ces pauvres enfants, qui sont alors élevés dans la foi catholique.

Je ne m'arrêterai pas longtemps sur votre style. C'est un objet trop peu important dans un projet aussi grave que le vôtre.

Un quaker a dit quelque part : « Ce qu'un évéque doit le plus éviter après le péché mortel, c'est le ridicule. » Ce quaker a raison. Vous n'êles pas évéque ; mais peut-être le deviendrez-vous. Soyez donc ridicule le moins que vous pourrez.

Le grand Corneille fit quelques épigrammes contre à'Auhignac (i), qui s'arrogeait, comme tant d'autres l'ont fait depuis, le titre de législateur dans la littérature, sans avoir aucun titre littéraire; et vous dites « que Corneille quitta le sceptre du génie pour prendre les armes dan gladiateur.

« Les Loisirs de M. le chevalier d\4jT font regretter qu'il n'en ait pas eu davantage. »

(i) Article AuBiGNAC.

3l8 LETTRES d'un THEOLOGIEN, ETC.

« Les Contes nouveaux de M. crjunoin eurent point le succès de la nouveauté.

a La Pléiade de Ronsard est aujourd'hui totalement éclipsée ( \ ).

a M. Boulanger a inondé le public d'ouvrages faits pour décrier la religion , et qui n'ont décrié c[ue l'ingénieur des ponts et chaussées.

« Il y a apparence que madame Deshoulières a été promener de ce côté-là (pour dire qu'elle a imité Coutel) (2).

« En donnant des esprits étrangers, il n'a laissé à personne l'occasion de donner le sien (3).

«C'est sans l'aveu delà nature que M. Diderot di pris sur lui d'en devenir l'interprète.

« U éloge de la Roture, par M. l'abbé Joubert, n'a rien que de noble.

« V Homme aimable de M. Marin ne peut être ciitiqué que par des gens qui ne le sont pas. »

Quand on fait ainsi le tableau du cœur et de l'esprit, le cœur, ou tout au moins l'espiil de l'auteur, et l'auteur lui-même, ne doivent-ils pas se cacher bien loin derrière le tableau (4)?

A l'article des Autels, vous dites, u que son nom doit se trouver dans votre dictionnaire, comme celui des insectes dans la liste des animaux. »

Pourquoi mépriser les insectes? 11 y en a de nuisibles, M. Sabbatier; mais il y en a de très-utiles.

(1) Article Belleau.

(2) Promenades de Coutel.

(3) Article Saint-Mars.

(4) Article de l'Aire,

LETTRES d'un THÉOLOGIEN, ETC. SlQ

Les abeilles, les vers à soie, sont plus dignes de nous occuper que l'hippopotame ou la couleuvre.

« C'est bien à des vers de terre comme vous d'oser me résister! » disait un homme en place aux députés d'un village. «Monseigneur,» reprit le syndic, (fil n'est pas donné à tout le monde d'être une grosse béte. »

On peut regarder M. de Voltaire, dans ce démêlé, comme le comte de Gormas, devenu la victime du coup d'essai du jeune Rodrigues.

« Les desseins de Dieu sont développés dans le père Berruyer, avec des traits qui caractérisent le génie créateur, dans un genre où le Créateur luimême se manifeste si énergiquement (i).

« Les ressorts de M. du Belloi sont plus dignes de Thalie que de Melpomène.

« La muse de l'histoire a conduit M. de Berville à Bicêtre.

« Les muses plaintives ont été jusqu'ici les objets du culte de M. Bhn.

« L'éloquence de Bossuet est semblable à ces vastes réservoirs, destinés à entretenir de leur superflu les canaux qui en dépendent.

« Des sentiments postiches peuvent être le délassement de l'ennui; mais ne sont pas le chemin du cœur.

« M. de Voltaire est le premier qui ait donné, aux pygmées de la littérature, le signal pour combattre cet Encelade (Boileau) (2); mais qu'est-ce qu'une

(i) Article la Beaumelle.

(2) Article Bretonneau.

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