‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 15 sur 51 · LETTRES DUN THÉOLOGIEN, ETC · texte numérisé non relu

LETTRES DUN THÉOLOGIEN, ETC

il lie sentit pas assez la nécessité d'une méthode nouvelle; et, comme philosophe, il fut inférieur à Bacon, qui l'avait précédé.

Selon vous, Descartes avait moins de raisonnement que Gassendi.

J'aime que vous rendiez justice au mérite de M. Imbert, à sa versification leste, au pinceau capable de tout ce quon voit entre ses mains.

Je ne sais pourquoi vous parlez du respect de Leibnitz pour la religion (i); la hardiesse de ses opinions et de ses systèmes était absolument incompatible avec la religion : ses pasteurs lui en firent des reproches toujours inutiles. Il mourut en raisonnant sui" une opération de chimie. Qu'importe ce respect, s'il n'est qu'apparent? Vous parlez sans cesse de la religion comme d'un établissement humain , d'une croyance politiquement utile.

C'est vraiment une chose bien glorieuse pour nous que nos missions, dont à l'article la Marche vous faites tant de bruit! Chassés de la Chine comme des brouillons , proscrits dans le Japon où nous avons excité une guerre civile, et coûté la vie à trois cent mille hommes; inquisiteurs à Goa, intrigants partout; l'/^sie, l'Afrique et l'Amérique retentissent de nos fourberies et de nos crimes. Un jacobin , le crucifix à la main , marchait à la tète des brigands qui exterminèrent les Péruviens , et condamna au gibet leur malheureux hica, comme hérétique. Tandis que nous nous vantons en Europe d'y avoii- détruit

(i) Aiiicle ViGNOL.

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l'esclavage , nous autorisons dans les Indes l'honihle servitude des nègres. Nous y sommes aussi avides, aussi méchants, et plus avilis encore qu'en Europe.

.\ l'article du Perron, \ous avez oublié cette anecdote si connue : a Le cardinal du Pérou pioposa un jour au roi Henri 111 , à qui il avait prouvé l'existence de Dieu pendant son dîner, de lui piouver le contraire le lendemain : les mignons du prince , tous confrères de l'ordre des pénitents, et plastronnes de reliques, en furent si scandalisés , qu'ils voulurent le jeter par les fenêtres, comme ils avaient fait de l'amiral de Coligni. »

Monsieur, ne rougissez-vous pas de placer sérieusement, au nombre des défenseurs de la bonne cause, le défenseur de l'âne Fréron, Biaise Rigolet{\). il y a des gens dont il n'est pas permis de parler. On dit que ce Rigolet se vante , assez mal à propos, d'avoir écrit autrefois contre M. de Voltaire, je ne sais quelle mauvaise brochure.

En vérité! vous êtes d'une grande étourderie: vous mettez sur la même ligne M. Robinet, le continuateur de l'Encyclopédie, notre ennemi mortel, et M. Bonnet, de Genève, qui n'est occupé que du projet de prouver la religion chrétienne.

Les corrections que vous avez faites à plusieurs articles ne sont pas toujours heureuses : par exemple, 2i\\\c\e ly Al einbert , vous convenez que vous avez eu tort de le placer au rang des bons littérateurs, et

(i) Le meilleur ouvrage de M. Rigolet est un plaidoyer en faveur d'un âne, accusé d'incontinence, où l'on trouve une savante digression contre les incrédules.

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cela parce qu'on vous a fail apercevoir que sa métaphysique est imperceptible; mais il aurait fallu corriger la fin de votre article, comme vous en avez corrigé le commencement ; on y lit : Rien îi était plus fait pour produire un excellent ombrage que son discours pour servir de prospectus // V Encyclopédie. Si la profondeur des vues , C intelligence du plan , l^ ordonnance des distributions , C exposition des matières , l' exactitude des règles , la vigueur des pensées, t heureuse aisance des tours, la noblesse du style , eussent été capables d'animer les exécuteurs de ce grand dessein , comme tous ces traits réunis ont réussi ci attirer les suffrages et les souscriptions , toute l'Europe serait en possession du trésor des sciences quelle attendait, et M. D'Jlembert n'aurait pas eu la douleur d'avoir contribué , par un bel ouvrage , ii faire naître de f cuisses espérances.

Vous ajoutez, à l'article Beauzée , que son discours à l'Académie n'a rien de sensible que sa médiocrité. Ce discours a paru, dites-vous, depuis l'impression des Trois siècles : croyez-vous que ce soit là une époque, et qu'on date jamais de F ère des Trois siècles?

A l'article de M. Clément, vous rendez justice ii sa muse variée et flexible cpd roule si bien son stjle ; et quelques lignes après, vous lui désirez, dans la j^rose , ////, style plus flexible et plus varié. Savezvous quej'ai vu des gens qui trouvaient beaucoup de ressemblance entre ce style et le vôtre? Seulement ils trouvaient M. Clément un peu plus lourd, et vous un peu [)lus plat.

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Je ne sais si M. D'Alcmbert 'a yAinins lait des vers: on lui a attribué un quatrain en l'honneur du maréchal de Saxe; mais ce n'est pas celui que vous citez (i):

Instruit par le malheur, dès ses plus jeunes ans, Cher au prince , à l'armée , au peuple , à la victoire , Redouté de rA.nglais, haï des courtisans, Rien ne manque à sa gloire.

Avant de vous moquer des vers de M. D'Alembert, il fallait savoir s'il en avait fait; et ceux que vous citez, ne sont pas plus de lui que les vers ridicules que vous donnez à Malebranche, pour prouver (fu on peut être un grand poète , et nw^oir fait que de mauvais vers y ne sont de ce philosophe.

En cii tiquant XÉpître de M. Mannontel sur l'incendie del'Hôtel-Dieu, vous louez les prêtres d'avoir bien voulu prêter leur église pour servir de retraite aux malades, tandis que les philosophes n'étaient peut-être occupés qu'à faire de froids projets , pour qu'on ne vît plus huit malades pressés dans un même lit, périr de l'infection plus que de leurs propres maux. Votre remarque n'est que trop vraie. Laissant le peuple de tous les états servir les malheureux de ses bias, de ses soins, et surtout de son argent, ces philosophes envisageaient des objets d'une utilité plus grande et plus durable. Heureusement leur zèle sera infructueux , la religion est intéressée à ce ([ue les abus se perpétuent. Dans l'ancienne église grecque, chaque patriarche, disposant

(i) Article Leclf-rc.

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des aumônes, tenait à sa solde tous les gueux d'une grande ville, excitait des séditions, forçait les empereurs ou les gouverneurs des provinces à s'humilier devant lui. C'est ainsi que l'on vit, à la voix de saint Cyrille, une populace, commandée par des moines, traîner nue dans toute la ville , et mettre en pièces dans l'église d'Alexandrie, la belle et savante Hypatia. Les temps sont changés ; mais si les aumônes ne nous servent plus à soulever le peuple, nous les employons du moins à conserver notre considération dans la bourgeoisie.

Je ne sais si l Histoire du commerce des deux Indes est sortie du cerveau exalté dun philosophe archimaniaque , obstiné à mourir au milieu des excès de sa frénésie. Mais cet ouvrage est bien dangereux. L'auteur paraît sentir les maux de l'humanité , comme on sent les siens propres. Il semble s'être plu à rassembler les cris qui se sont élevés contre nous de toute la surface de la terre, et cela dans un livre rempli de faits nécessaires aux princes , aux magistrats , aux commerçants; en sorte que les classes d'hommes qui lisent le moins apprendiont de lui à nous voir tels que nous sommes.

Au lieu de remercier en bon chrétien M. de la Harpe àe vous avoir tourné en ridicule dans \e Mercure .,mo\\s entassez contre lui de nouvelles injures: il est bien ordonné de présenter l'autiejoue, mais non de mériter de nouveaux soufflets.

En deux mots , on peut dire que citez lui tous les i^ermes sont mi/ices , flasques , altérés , et le comparer if un four qui ue cuit point.

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