‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 16 sur 51 · LETTRF.S d'uN 1 II IÎOLOGIEN, ETC · texte numérisé non relu

LETTRF.S d'uN 1 II IÎOLOGIEN, ETC

De ce four, pour nous servir de ce terme assez plaisant, sont sortis différents ouvrages , tous nwrqués au métne défaut de coction et de maturité. Et plus bas : Toujours malheureux dans ses élucuhrations littéraires, cet écrivain a donné une trculuction de Suétone, qui n a fait que le jeter dans une nouvelle déconvenue. Cette jolie phrase n'était pas dans votre première élucubration ; et je souhaite que votre acharnement contre M. de la Harpe ne vous attire pas quelque déconvenue. Vous conseillez à M. de la Harpe de déniaiser son érudition , d'aiguiser et de dégauchir son discernement , etc., et vous lui donnez ces conseils pour son repos! Est-ce que vous croyez l'avoir troublé? Toujours de la vanité, monsieur Sabbatier.

A l'article tbi^É-/', vous nous dites que cet illustre antiphilosophe a opposé la modération aux outrages des philosophes, et qu'il s'est contenté de pioposeï-, pour le sujet de l'Université, cette belle (juestion : La philosophie nest pas moins ennenue des rois que de Dieu; c'est-à-dire, qu'il s'est borné à dénoncer publiquement les gens de lettres comme des séditieux et des impies. Quelle modération!

Votre aiticle Cassandre m'a fait de la peine. Dans votre première édition, vous avez estropié la réponse que Cassandre, mourant dans un grenier, fit à un prétie qui lui exaltait la bonté de Dieu : Vous savez comme il rn a fait vivre ; vous vo/ez comme il me fait mourir. Je croyais que c'était par respect pour la religion que vous aviez adouci cette réponse; mais ce n'était que par gaucherie, puisque vous la restituez ici tout entière.

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A propos des mois que vous citez , qui donc a jamais dit que, dans la dispute avec madame Dacier, 1(1 Motte avait écrit comme une femme calante?

Lorsque vous rapporterez un trait d'esprit, ayez soin de conserver tous les mots, sans vous permettre de changer même une lettre, comme lorsqu'on cite un passage dans une langue qu'on n'entend point.

Il y a aussi des choses qu'il ne faut pas citer : par exemple, cette belle peinture d'un athée, tracée par Ageodanus , où il est dit que Dolet déshonorait le saint chrême qu'il avait reçu. Savez-vous qu'il n'y a plus que les tourrières de couvent à qui on puisse pailer de saint chrême?

N'en douiez pas. Monsieur, je défendrai toujours votre ouviage, malgré le mépris général où il est tombé; mais soyez sûr que vos satiies ne font rien à personne; il n'y a que vos délations qui puissent nuire. Calomniez toujours, et ne plaisantez jamais. Vous disiez autrefois que votre véritable genre était les ordures; vous vous trompiez, Monsieur, c'est la calomnie.

A propos de calomnie, un jour que je répétais dans une compagnie toutes les imputations que nous répandons contre les philosophes, pour les rendre odieux , un homme se leva et parla ainsi :

« Quels crimes ont donc commis ces philosophes contre qui vous voulez exciter la vengeance des rois et la haine des peuples? ils détruisent, ditesvous, la morale? Oui! ils ont combattu la vôtre; et n'ont-ils pas délivré les hommes du joug d'une mo-

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raie barbare, qui leur interdit comme un crime le seul bien qui puisse faire aimer la vie, d'une morale abjecte , qui leur prescrit de se plaire dans l'bumiliation et les outrages, d'une morale qui menace des mêmes peines les faiblesses de l'amour et les crimes les plus atroces; qui peimet aux prêtres d'égorger les ennemis de leur foi, et leur défend d'avoir des femmes légitimes; qui met en paradis les assassins des rois hérétiques, et en enfer les lecteurs de Bayle; qui fonde tous les devoirs des hommes sur un amas de contes aussi ridicules que dégoûtants; (|ui, faisant les prêtres juges de la morale générale et des actions de chaque particulier, n'admet réellement d'autre vertu que ce qui est utile aux prêtres, et d'autres crimes que ce qui leur nuit? Mais la morale qui apprend à être humain et juste , qui ordonne à l'homme puissant de regarder le faible comme son frère et non comme un instrument qu'il peut, à son gré, employer ou briser; mais la morale fondée sur la bienveillance naturelle de l'homme pour son semblable, sur l'égalité primitive de tous les hommes; quel philosophe l'a attaquée? Vous dénoncez les philosophes aux princes! Est-ce parce qu'ils ont osé dire que c'est du peuple que les princes ont reçu l'autorité , et qu'ils ne doivent l'employer que pour l'avantage du peuple? Est-ce pour avoir osé leur rappeler ces droits de la nature dont aucune convention ne peut dépouiller les hommes? Est-ce donc être ennemi des rois que de leur faire un devoir d'être justes? Non, les véritables ennemis des rois sont ceux qui les trompent; qui, les courbant sous

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le joug de la superstition, leur dictent des lois sanguinaires; qui , au lieu de les exhorter à réparer les maux qu'ils ont faits, leur ordonnent de les expier par le massacre des ennemis de la foi; ce sont ceux qui ne disent que l'autorité des rois vient de Dieu, qu'afin de s'arroge»- le droit de les en dépouiller au nom de Dieu. Les ennemis des rois sont ceux qui, également terribles aux rois qui leur obéissent et à ceux qui leur résistent , foicent à la révolte , par leurs violences, les sujets des uns, tandis qu'ils soulèvent contre les autres , leurs peuples ou leurs voisins; ce sont ceux qui, menaçant de la colère céleste les rois qui les ont irrités , ont à leurs gages des assassins et des empoisonneurs pour être plus sûrs de l'accomplissement de leurs prophéties. Les ennemis des rois, enfin, ne sont pas les philosophes, ce sont les prêtres. Quel roi ne doit point trembler en se représentant le malheureux comte de Toulouse excommunié, mis en pénitence, fustigé, chassé de ses États, et tué dans une bataille par une armée de fanatiques divisés en trois corps, au nom de la sainte Trinité? et pour quel crime? Pour n'avoir pas souffert avec assez de tranquillité qu'un moine vînt, au nom du pape, brûler ses sujets et livrer ses villes au pillage.

« Accoutumés à séduire le peuple, vous voudriez l'armer contre les philosophes ! Les philosophes ne vont pas , dites- vous , dans les hôpitaux ; non , mais ils voudraient qu'on n'eût plus besoin d'hôpitaux; et pour cela, il suffirait de détruire les fêtes , de supprimer les dîmes, de ne plus obliger le peuple de

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nourrir de sa substance la vanité et l'incontinence du clergé, tandis que vous permettez aux rois d'opprimer leurs peuples , pourvu qu'ils vous laissent en partager les dépouilles. Les philosophes ont fait entendre aux rois les cris du peuple, et n'ont pas craint de leur parler de ses droits : et pourquoi ontils élevé la voix contre vous, ces philosophes? C'est que leur âme, trop émue par l'histoire de vos atrocités, n'a pu se contenir. Non! vous n'avez point oublié, puisque vous brûlez de les renouveler, ces croisades contre les Juifs et contre les Albigeois; ces saccagements de villages anabaptistes ou vaudois; ces jours où une aimée d'assassins, conduite par des moines, le crucifix à la main , épuisaient sur un peuple désarmé tout ce que la débauche et la férocité peuvent inventer d'horreurs. Et ces infortunés avaient-ils commis d'autres crimes que d'avoir osé résister au clergé , et gémii- hautement de son hypocrisie et de ses scandales? Vous dites qu'on aurait dû respecter un culte établi par les lois : quoi! depuis le temps de Constantin jusqu'au nôtre , il n'y a pas un seul jour où vous ne vous soyez souillés de sang humain! Quoi! sans parler des hommes égorgés dans les guerres que vous avez suscitées, on comptera depuis deux cents ans plus de dix mille hommes immolés, au nom des lois, par des supplices horribles , et plus de cent nulle assassinats ordonnés par vous! Quoi! une superstition également absurde et cruelle aura couvert la terre de ténèbres et de sang! Quoi! la race humaine, abrutie, sera devenue le jouet d'une troupe d'hypocrites, qui ne laissaient

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aux hommes que le trisle clioix d'être leurs victimes ou leurs complices, et il faudra garder un lâche silence! Vous parlez de l'orgueil des philosophes : ne croyez pas qu'on puisse attacher quelque gloire à démontier la fausseté de vos dogmes , de ce vil amas d'impostures dont vous vous nourrissez : mais c'est un devoir sacré pour tout ami de l'humanité , d'employer contre une superstition funeste ce qu'il a de courage et de force. Déjà votre empire est ébranlé; mais votre esprit est le même ; vous ne pouvez plus opprimer, mais vous calomniez vous soutenez sans lougir les mêmes absurdités; vous dépouillez le peuple par les mêmes fourberies; et, sans cesse vous glissant dans toutes les cours, vous souillant dans toutes les intrigues , vous sendîlez attendre que quelque prince séduit vous permette encore de vous baigner dans le sang. Croyez que tant que vous pourrez nuire, il y aura des gens qui auront le courage de vous poursuivre et de braver votre vengeance. Vous armerez contre eux vos bourreaux; mais ils auront, contre vos supplices, le même courage (|ue vous avez contre l'opprobre et contre les remords.

« IN'espérez plus de paix : une voix terrible s'est élevée contre vous; elle a retenti d'un bout de l'Europe à l'autre; et l'Europe ne voit plus en vous que les plus ridicules et les plus méchants des hommes. Vos cris de fureur n'excitent plus que la risée, et on les entend avec plaisir, comme les rugissements d'un tigie à qui on a enlevé sa proie.

« Votre chute approche, et le genre humain que vous avez si longtemps infecté de fables, va enfin

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lespirer. Du moins le dernier de vos crimes n'est-il pas resté sans vengeance. Les assassins de la Barre (i) qui vous avaient vendu le sang de l'innocent, ont été punis, et leurs confrères, qui avaient eu la lâcheté de souffrir ces monstres au milieu d'eux, ont justement partagé leur punition. »

Je vis bien que c'était là un philosophe déguisé , je ne lui répondis rien ; mais je l'allai dénoncer. Puisse-t-il se tromper!

Adieu , Monsieur, adieu pour jamais; je vous souhaite une place dans le paradis entre saint Cucufin et saint Dominique l'encuirassé.

(i) Jeunegentilhomme de seize ans, condamné à être décapité, après avoir subi la question et avoir eu la langue coupée , comme atteint et convaincu d'avoir chanté une chanson contre la Madelaine devant une tourrière , et comme véhémentement suspecté d'avoir donné des coups de canne à un crucilix.Les MM. Pasquier et Saint-Fargeau ont été regardés comme les auteurs de ce jugement atroce. L'évéque d'Amiens et le clergé d'Abbeville avaient préparé cette scène sanglante par une farce religieuse, en faisant une procession , la corde au cou, pour demander pardon à Dieu des coups de bâton qu'on avait donnés à son image. L'évéque s'en est repenti; mais il avait fait amende honorable pour une insulte faite à un morceau de bois, et il n'en fit pas pour l'assassinat dont il s'était rendu le complice. Le fanatisme de l'ancien parlement avait soulevé contre lui tous les honnêtes gens, qui n'ont pu qu'applaudir à sa destruction. On se rappelait qu'un conseiller avait proposé , dans l'affaire du livre de l'Esprit, de profiter de l'occasion où l'on tenait un philosophe , et de lui faire donner la question, pour l'obliger à révéler ses complices et les secrets de sa secte. On savait qu'avant de se séparer, en septembre 1770,1e parlement avait pris jour pour une assemblée de chambres , dans laquelle on aviserait aux moyens d'extirper la philosophie.

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