‹ Œuvres de Condorcet (volume 5)Chapitre 26 sur 51 · SUR LES MOYENS · texte numérisé non relu

SUR LES MOYENS

DE TBAITER LES PBOTESTAJNTS PBANÇAIS COMME liES HOMMES, SANS NUIRE A LA RELIGION CATHOLIQUE^

Par M***, docteur en droit canon de la faculté de Cahors en Quercy.

La raison et l'humanité, la politique et la justice demandent également que nos lois, contre les protestants, soient enfin remplacées par des lois plus douces et plus équitables.

Jamais les émigrations n'ont été plus à craindre pour la France, que depuis qu'il s'est élevé, dans le Nouveau-Monde, un empire naissant, allié de la France, uni avec elle par les liens du commerce comme par les intérêts politiques, appelant les arts qui lui manquent , offrant à tous ceux qui voudront l'habiter, les droits des citoyens, la tolérance, la liberté et des terres.

Jamais aussi la France n'a pu former une espérance plus juste de voir revenir dans son sein les enfants (jue la révocation de l'édit de Nantes lui a fait perdre, et de s'enrichir à son tour des pertes de ses voisins. La secousse que la séparation de l'Amérique fait éprouver aux arts et aux manufactures de l'Angleterre, l'activité hollandaise qui périt avec la liberté, la langueur du commerce des villes hanséatiques, la chute de celui de Dantzig, les troubles dont la livalité de deux grandes puissances menace l'Allemagne, tout crie à nos réfugiés, aux habitants même de ces pays, de venir cherchei- un asile en France.

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Le commerce et les arts n'y sont pas libres, à la vérité, et c'est un grand mal; mais le nïéme mal existe ailleurs; le gouvernement y est absolu , mais il est doux; la propriété, la sûreté personnelle y sont respectées, et les liommes occupés du commerce et des manufactures ne demandent pas une liberté plus glande (i). La surcharge des impôts sous laquelle gémit la France est un fléau commun à toutes les nations opulentes de l'Europe. La gabelle et les corvées surtout sont, à la vérité, des fléaux plus particuliers à la France; mais ces fléaux ne sont vraiment onéreux que pour le cultivateur, pour l'homme qui n'a que ses bras et une industrie commune. Si la guerre ravage nos côtes, si elle menace quelquefois les frontières de la Flandre, de l'Alsace, de la Lorraine, de la Provence, dans l'intérieur du royaume, un pays immense est assuré de jouir d'une paix inaltérable. Le climat de la France est plus beau que celui des pays protestants , le sol s'y couvre de productions plus variées, les lois contre les protestants repoussent seules tous ceux qu'appellent, ou leur intérêt, ou le souvenir de leur ancienne patrie; et si on perd ce momeiit, bientôt le commerce de IJantzig prendra d'autres routes; la Suède, la Russie, l'Ândeterre, achèveront d'absorber celui des villes

(i) Ceci ne contredit pas ce que nous venons de dire sur la Hollande; le commerce peut fleurir sous un gouvernement absolu dans une grande monarchie, mais non dans un petit Etat; il peut fleurir dans un gouvernement absolu bien établi, mais non dans un gouvernement qui n'est occupé que des moyens de le devenir.

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hanséatiques; l'Angleterre, plus humiliée qu'affaiblie par ses malheurs, perdra son orgueil et conservera sa puissance : enrichie des pertes de la Hollande esclave, elle se dédommagera de ce qu'elle a dépensé pour lui faire perdre sa liberté; nos réfugiés cesseront peu à peu de se souvenir qu'ils sont Français, ils se plieront à des mœuis étrangères; la langue de leur nouvelle patrie leur deviendra naturelle; et si on laisse échapper l'occasion qu'un concours singulier de circonstances a fait naître, peu de fautes auront été plus grandes, et aucune n'aura été plus irréparable. ^

Tous les hommes éclairés conviennent de ces vérités. Mais , dit-on , pour abolii- les lois contre les protestants, il faut faire une loi nouvelle sur l'exercice de leur religion, sur leurs mariages, leurs naissances et leurs sépultures, sur leurs droits de succession, sur leur exclusion des différentes fonctions de la société; et cette loi est difficile à faire. Il faut veiller aux intérêts de la religion catholique que nos rois ont juré de protéger ; il faut conserver les droits de l'humanité, qu'un devoir antérieur à tous les serments leur prescrit de défendre. 11 faut empêcher que le zèle des catholiques ou des protestants, que leur haine sourdement fomentée par les ministres des deux religions, ne puissent exciter des troubles dans l'État,

Pour répondre à cette objection, nous avons cru devoir rédiger une loi qui nous a paru remédier du moins aux inconvénients les plus sensibles. Nous ajouterons, à la fin du préambule et de chaque article

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de cette loi , un commentaire qui en développera les motifs. Nous n'avons garde de prétendre donner ici des leçons au gouvernement , ni d'imaginer que nous ayons fait ce qu'il y aura de mieux à faire; mais nous avons cru que cette foime était préféiable à celle d'une simple dissertation sur la nécessité et les moyens d'abroger les lois contre les protestants. Tout cela est vrai, aurait-on dit encore après l'avoir lue; mais comment faire la loi? Comme un amateur qui propose à un grand peintre l'idée d'un tableau, j'ai osé piendre le crayon, non pour- donnei- des leçons au peintre, mais pour mieux faire entendre mes idées. On nous assure que des magistrats éclairés se sont occupés du même objet que nous, et nous aurions abandonné notre travail, si nous l'avions entrepris par un motif de vanité; mais lorsqu'il s'agit d'objets qui intéressent le bien public, tout homme dont les vues sont pures a le droit de parier. Un soldat, en rendant justice aux talents supérieurs de ses généraux, peut aspirer à l'honneur de combattre à leurs côtés.

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