‹ Œuvres de CondorcetChapitre 13 sur 42 · ÉLOGE DE M. LE COMTE DE MILLY · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. LE COMTE DE MILLY

Nicolas-Christiern de Thy , comte de Milly, des Académies de Madrid et de Harlem, associé libre de celle des sciences , naquit le 18 juin 1728.

La famille de M. le comte de Milly est établie dans le Beaujolais depuis plus de quatre siècles , et la conformité du nom et des armes semble prouver qu'elle est une branche de l'ancienne maison de Thy, originaire de l'Auxois, connue dès le commencement du onzième siècle, et également illustrée par ses alliances et par les grandes charges qu'elle a occupées à la cour des ducs de Bourgogne de la première race.

M. le comte de Milly suivit , comme ses ancêtres , le parti des armes. N'ayant qu'une fortune médiocre et point de parents à la cour, il ne pouvait porter

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ses espérances au-dessus de l'avancement tardif et borné que Ton peut attendre du temps et des services ; mais il croyait remplir un devoir. Il avait peu d'ambition , et il trouvait des ressources contre le dégoût et contre l'ennui , dans son penchant pour les plaisirs de la jeunesse , et dans un goût plus vif encore pour les études sérieuses.

Dans la guerre de 17/11, il se trouva aux batailles de Laufeld et de Raucoux ; et dans la guerre de 1 756, à celles de Rosbach, de Crevelt et de Minden. L'année qui suivit cette dernière bataille, il entra au service de M. le duc de Wurtemberg, allié de la France; et, en moins d'un an , il devint colonel , adjudant général , chambellan et chevalier de Tordre de l'Aigle rouge. Mais ce qui fut plus important pour le bonheur du reste de sa vie, la fin de la guerre et le loisir dont jouissent si paisiblement dans les cours ceux que l'intrigue n'y occupe pas, permirent à son amour pour les sciences de se développer et de s'exercer. Le goût des arts, et le désir de servir l'humanité, le conduisirent à l'étude de la chimie. Lorsqu'il revint dans sa patrie, en 1771, il y rapporta un ouvrage très-détaillé, sur les procédés employés dans la fabrication de la porcelaine de Saxe; et l'Académie jugea cet ouvrage digne d'entrer dans sa collection des arts.

Il obtint, à cette époque, l'agrément d'une charge de lieutenant des gardes-suisses de Monsieur, et le brevet de colonel. Depuis plus de dix ans.. il avait mérité et obtenu la croix de Saint-Louis; il se crut permis alors d'abandonner la carrière militaire, pour

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se livrer uniquement aux sciences, et quelques années après, une place d'associé libre dans l'Académie fut la récompense de ce dévouement.

On ne doit pas attendre d'un homme qui, depuis quatorze ans jusqu'à plus de quarante, a vécu dans les garnisons, dans les camps et dans les cours, ces grands ouvrages qui ne peuvent être que le fruit d'un travail constant et suivi, et qui exigent qu'on soit accoutumé dès l'enfance à se rendre maître de son temps , à dominer ses passions et ses goûts , à déployer toutes ses forces. Aussi lorsque M. de Milly a donné ses recherches sur l'activité des dissolvants, auxquels on imprime un mouvement rapide et continu ; sur l'application de cette idée aux effets médicinaux des bains; sur l'acidité de l'air fixe, alors peu çonnue et même contestée; sur la nature du fluide aériforme qui se dégage des pores du corps humain lorsqu'il est plongé dans l'eau; sur l'emploi d'une chaleur graduée et soutenue dans l'analyse animale et végétale ; sur les couleurs que les préparations de platine peuvent fournira la peinture; enfin sur la revivification des chaux métalliques par l'électricité , il eût été injuste de se plaindre qu'il se bornât à présenter de simples essais , et on a dû applaudir aux vues ingénieuses ou utiles que ces essais renferment.

Nous devons à M. le comte de Milly l'art du poèlier. Cet art est proprement celui d'employer toute la chaleur que peut donner une certaine masse de combustible à échauffer l'air d'un appartement ou d'une maison, et d'obtenir, dans toutes les parties

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d'une même pièce, une chaleur uniforme que Ton puisse graduer facilement.

La nécessité Ta fait naître dans les pays du Nord, dans les forêts de l'Allemagne. C'est là que M. de Milly l'avait observé , et il avait senti combien on devait désirer de le voir se répandre et se perfectionner dans les climats plus tempérés, y rendre les habitations plus saines et plus commodes, et donner en même temps les moyens d'épargner une denrée qui devient d'autant plus précieuse et plus rare, que les pays sont et plus peuplés et mieux cultivés. Mais malheureusement les hommes opulents ont encore plus de vanité que de mollesse , et préfèrent l'agrément ou la magnificence à la commodité réelle; tandis que ceux qui auraient le plus besoin d'épargner sur leur dépense, ne sont pas assez riches pour songer aux moyens d'être économes.

Ce n'est pas que, dans ces climats plus doux , la rareté réelle ou apparente des combustibles ne se soit fait sentir plus d'une fois; mais au lieu de chercher dans la physique des moyens , ou de ménager ces substances , ou d'en augmenter la production, on a cru , par une erreur que l'habitude doit en quelque sorte rendre excusable, pouvoir réparer , par des règlements, un mal dont la multiplicité des règlements inutiles était déjà la principale cause.

La chimie n'a été pendant longtemps qu'un recueil de procédés presque tous secrets, ou qui du moins avaient commencé par l'être. Il n'est donc pas étonnant que ceux qui cultivent cette science soient plus disposés que les autres savants à croire qu'il en existe

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encore ; à s'occuper de pénétrer ceux qu'on annonce, à donner quelque confiance aux hommes qui leur promettent de les initier dans ces mystères. M. le comte de Milly partagea cette faiblesse avec des chimistes très- célèbres. Mais heureusement ce goût ne lui avait pas fait perdre celui des recherches vraiment scientifiques; c'était pour lui une diversion à des travaux plus sérieux , un véritable amusement beaucoup moins frivole que la plupart de ceux auxquels se livrent les hommes mêmes qui passent pour les plus sages auprès de la multitude.

M. le comte de Milly, avide de connaissances, et prompt à embrasser tous les moyens d'en acquérir, avait voulu être admis dans toutes les sociétés où il pouvait espérer de trouver quelques lumières, et surtout dans celles qui , faisant profession d'avoir une doctrine secrète, excitent une curiosité plus vive. Il croyait d'ailleurs ces associations utiles en général pour réunir entre eux les hommes qui ont secoué le joug des préjugés populaires, et qui, s'ils manquent d'un point de réunion , sont exposés à se trouver sans force contre les troupes plus ou moins nombreuses que l'erreur rassemble sous cent drapeaux différents.

Il s'était attaché particulièrement à cette société, dont l'origine est inconnue, ou du moins obscurcie par des fables, qui, répandue dans l'Europe depuis plusieurs siècles, tantôt ignorée et tantôt l'objet d'une curiosité inquiète, a essuyé souvent des persécutions sans avoir jamais mérité de reproches; qui, en cherchant à cacher le véritable esprit de son ins-

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titution sous un langage bizarre , et sous une foule de cérémonies burlesques, a cependant toujours compté des sages parmi ses membres; qui, enfin, ne se faisant connaître au dehors que par des actions de bienfaisance, eût mérité peut-être que la calomnie respectât ses mystères. S'il arrive un jour qu'ils soient dévoilés, on n'y trouvera sans doute que les précautions nécessaires , dans les siècles d'ignorance, à des hommes réunis par le besoin d'exercer librement leur raison. Eh! qui pourrait encore soupçonner l'innocence de ces mystères, lorsqu'on voit parmi les noms qu'unissait cette confraternité, celui de ce jeune prince , le seul qui , depuis les temps historiques , ait sacrifié sa vie pour l'humanité, tandis que tant d'autres ne l'ont immolée qu'à l'ambition ou à la gloire (i)?

M. le comte de Milly vivait dans le monde , et il y était aimé; doux, complaisant, facile, ayant même autant de galanterie qu'on peut en avoir sans être frivole, c'était seulement dans la société des savants qu'il laissait apercevoir quelques traces d'une susceptibilité très-délicate; mais il avait assez d'empire sur lui-même pour revenir sans peine , et soumettre à la raison les faiblesses d'un amour-propre d'autant plus sensible, mais aussi d'autant plus excusable, que, dans le peu de temps qu'il avait consacré aux sciences, il n'avait pu acquérir ces titres éclatants qui élèvent au-dessus de l'opinion une âme avide de renommée. Aussi , dans la seule discussion qu'il ait

(i) Le prince Lcopold de Brunswick.

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eue avec ses confrères, lorsqu'il en vit plusieurs combattre ce qu'il avait avancé sur la revivification des chaux métalliques par l'électricité, il parut d'abord très-sensible à cette contradiction , mais il ne fit aucun effort pour soutenir son opinion , ne répondit pas aux objections, et laissa tranquillement à d'autres physiciens le soin de le défendre

Né avec un tempérament robuste, et s'étant assujetti au régime pythagoricien dans toute sa rigueur, M. le comte de Milly paraissait devoir se. promettre une longue carrière; cependant nous l'avons perdu le 17 septembre 1784, à l'âge de cinquante-six ans seulement. Il avait appris ou découvert plusieurs remèdes particuliers; et comme il ne se permettait pas de les donner à d'autres saus les avoir éprouvés sur lui-même, on a prétendu que ces essais avaient altéré sa constitution. L'enthousiasme qu'il montrait pour ces remèdes, dans les premiers moments, a donné lieu à cette opinion ; mais il savait bientôt les juger de sang-froid, et cette première chaleur n'était qu'une preuve de plus de sa bonne foi et de son zèle pour la conservation des hommes.

Si ceux qui l'ont peu connu étaient tentés de lui faire quelque reproche sur cet enthousiasme, l'estime dont il jouissait parmi nous suffirait pour en laver sa mémoire. On sait que, depuis son institution, l'Académie n'a cessé d'opposer un zèle infatigable à toutes ces merveilles si sagement couvertes, par leurs premiers inventeurs, des voiles du mystère, et qu'elle a regardé constamment le soin de s'élever contre elles et d'en détromper le public,

comme un de ses premiers devoirs, comme un moyen de servir à la fois les sciences et l'humanité.

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