ELOGE DE M. DE COLHTIVRON
« de lui-même; non qu'il ne fut sincère et vrai; « mais il a paru- s'oublier toute sa vie pour ne s'oc- « cuper que du bien qu'il pouvait faire, et de ses « devoirs, qu'il remplissait avec la plus grande exac- « titude, sans paraître chercher d'autre approbation « que celle de sa conscience.
« Sa philosophie était celle de la nature, celle que « donne une raison éclairée; mais elle se montrait « dans ses actions plutôt que dans ses discours. Il « respectait les préjugés établis , sans être l'esclave « d'aucun. Son âme était forte, mais il laissait aux « âmes faibles les ressources qu'il croyait pouvoir « leur être utiles, quoiqu'il n'en eût pas besoin pour « lui-même. Toujours juste sans austérité , sensible « sans faiblesse, il voulait sincèrement le bonheur * de ses semblables ; il y contribuait autant qu'il « était en lui ; mais il trouvait bon que chacun jouit « en paix de la liberté de choisir des moyens d'être « heureux, parce qu'il ne pensait pas que ces moyens « fussent les mêmes pour tous les hommes.
a II plaçait ses bienfaits avec sagesse, ne négligeant « rien pour s'assurer qu'ils auraient une utilité réelle « et durable ; mérite sans lequel la bienfaisance peut « être encore un sentiment estimable, mais n'est a plus une vertu. Jamais il ne s'est plaint de l'ingra- « titude, parce que le désir d'obtenir de la recon- « naissance n'était pas ce qui le portait à faire le « bien ; il connaissait trop les hommes pour les esti- « mer beaucoup; mais il les plaignait, et c'est assez « pour les servir.
« On pouvait quelquefois le trouver silencieux ,
ÉLOGE DE M. DE PBASLIN. I <p
« froid et réservé, peut-être parce qu'il savait qu'il « ne serait pas entendu : mais, pour attribuer son « silence à ce motif, il fallait le deviner; jamais il ne « s'est permis une expression qui donnât lieu de « l'en soupçonner.
« Il a eu ce mérite si rare d'avoir voulu être meiio leur avec les années, et d'y avoir réussi. 11 savait « qu'on ne vieillit pas impunément, et il semblait se « croire obligé de réparer ses pertes par les agré- « ments de l'esprit, et surtout par la douceur de sa « société. Les défauts qu'on avait pu observer en lui « avaient cessé de frapper les yeux de ses amis, et « l'âge ne lui en avait point donné de nouveaux.
« Comme il avait apprécié la vie , il la quittée sans « trouble, peut-être sans regret, et le seul sentiment « qu'il ait été possible d'apercevoir à travers le calme « et le silence de ses derniers moments, a été la re- « connaissance des soins qu'on lui rendait, et l'at- « tention soutenue de ménager la sensibilité de ses « amis et de sa famille. »