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qu'elles blessent l'opinion commune de la société, dont il faut ménager les erreurs générales, si l'on ne veut pas renoncer aux agréments qu'elle procure. Cette condescendance presque nécessaire perpétue une foule de petits préjugés, la plupart peu importants s'ils étaient seuls, mais qui, réunis ensemble, forment un grand obstacle aux progrès de la vérité, et entretiennent l'habitude de penser et de juger d'après autrui.
Nous devons regretter que M. D'Alembert n'ait pas exécuté ce projet; peu d'hommes auraient pu faire un ouvrage meilleur et plus étendu ; il en est peu qui aient conservé moins de préjugés. Malheureusement la plupart de ceux qui se vantent de n'en plus avoir, en ont seulement abandonné un ou deux des plus grossiers, et tiennent d'autant plus fortement à ceux qui leur restent, qu'ils s'enorgueillissent davantage de la victoire qu'ils ont remportée sur les autres. Combien d'hommes croient dans ce siècle à la philosophie, comme leurs pères ont cru à l'astrologie judiciaire ! et souvent une chimère nouvelle n'a pas d'enthousiastes plus zélés que les fougueux adversaires des vieux préjugés.
Sage sans être timide , alliant la prudence et l'amour de la vérité, M. D'Alembert semblait pouvoir espérer que son repos ne serait pas troublé. L'Encyclopédie en fut l'éc tieil : un seul article de ce dictionnaire (l'article Genève) lui suscita deux disputes très-vives. Celte ville , que Calvin et Bèze avaient rendue célèbre dans le seizième siècle, était devenue une seconde fois, par le séjour de
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M. de Voltaire, l'objet de l'attention de l'Europe. M. D'Aleinbert avait fait l'éloge de la constitution que Genève avait alors , de la douceur de ses lois , de l'équité de ses magistrats, de l'esprit philosophique qui s'était répandu même parmi le peuple; mais il montrait quelque doute sur l'orthodoxie de ses pasteurs, et regrettait que la proscription prononcée par Calvin contre les spectacles fut encore respectée.
Il était en effet singulier que les pasteurs genevois, ou leurs protecteurs , prétendissent au droit d'empêcher des citoyens libres de se livrer à un amusement qui n'a rien de contraire aux droits des autres hommes. Cette liberté était le seul objet de la réclamation de M. D'Àlembert ; il ne proposait point de sacrifier une partie du trésor public pour dissiper l'ennui qui poursuit les gens oisifs, et de faire payer par une nation libre les plaisirs de ses chefs ; mais il croyait que, puisque les hommes ont besoin d'amusement, un plaisir dont le goût, même excessif, n'expose point au risque de perdre ou sa fortune, ou son temps, ou sa sauté; un plaisir qui exerce l'esprit, donne le goût de la littérature, et peut, s'il est bien dirigé, inspirer des vertus ou détruire des préjugés , devait mériter quelque indulgence , ou même quelque encouragement. M. Rousseau combattit l'opinion de M. D'Alembert avec beaucoup d'éloquence et de chaleur; cet écrit contre les théâtres, composé par un auteur qui avait fait une comédie et un opéra , eut en France un succès prodigieux, surtout parmi les gens du
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monde qui fréquentent le plus les spectacles : il semblait que, pour y aller avec plus de plaisir, ils avaient attendu a être bien sûrs de ne pouvoir en retirer aucune utilité réelle. M. D'Alembert répondit à la lettre de M. Rousseau , et nous avouerons sans peine que sa réponse eut moins de succès; c'est, dans toute dispute, le sort des ouvrages dont Fauteur, sachant éviter les deux extrêmes, garde ce juste milieu où se plaît la vérité. Les ennemis de M. D'Alembert espérèrent un moment que sa querelle avec les pasteurs genevois laisserait quelques doutes sur la pureté de sa conduite, mais ils virent bientôt que cette espérance n'était pas fondée, et la dispute fut oubliée.
Pendant que les éditeurs de l'Encyclopédie s'occupaient à rendre ce livre plus digne de son succès; que les défauts qu'on avait reprochés aux premiers volumes s'effaraient de plus en plus; que les hommes les plus éclairés s'empressaient d'y contribuer, ce même ouvrage essuyait une sorte de persécution. Les deux partis qui avaient longtemps partagé l'Église de France, étaient alors dans le moment où la chute de l'un d'eux, devenue inévitable, allait entraîner l'autre avec lui : l'Encyclopédie gardait entre eux une neutralité absolue, et tous deux se réunirent contre elle ; des libelles enfantés par des écrivains incapables de l'entendré ou d'en profiter, persuadèrent à des hommes puissants que ce livre pouvait être dangereux pour la nation, ou du moins pour eux-mêmes. I/accusation d'impiété avait cessé d'être effrayante, à force d'avoir été prodiguée; on
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fit du mot $ encyclopédiste et de philosophe, le nom d'une secte à laquelle on imputa le projet de détruire la morale et d'ébranler les fondements de la paix
publique; tous ceux qu'on marquait de ces noms devaient être nécessairement de mauvais citoyens, parce qu'alors la France était ennemie d'un roi philosophe, qui, juste appréciateur du mérite, avait donné des témoignages publics d'estime à quelquesuns des auteurs de l'Encyclopédie.
Cette guerre littéraire ( qui eut l'honneur de faire quelquefois oublier aux oisifs de Paris les malheurs d'une guerre plus importante) compromettait le repos de M. D'Alembert, et réunissait aux ennemis méprisables que son génie lui avait faits, d'autres ennemis dont il ne pouvait du moins mépriser le pouvoir.. Le roi de Prusse lui offrit, après la paix de 1763, un asile dans sa cour, la place du président de son académie, une fortune fort au-dessus de ses désirs , mais que le plaisir qu'il goûtait à faire le bien pouvait rendre séduisante, enfin le repos et la liberté : M. d'Alembert refusa ces offres; il préféra sa patrie, où il était pauvre et persécuté, à la cour d'un roi, qui, dépouillé de l'éclat du trône, eût encore mérité qu'un homme de génie recherchât sa société et son suffrage, et ce sacrifice lui coûta peu; ses amis, la liberté de suivre ses recherches mathématiques, suffisaient à son bonheur, et \\ attendit tranquillement que le temps de l'injustice fût passé.
Ce monarque qui l'avait vu à Clèves avant la guerre, et qui alors lui avait proposé la survivance
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de M. de Maupertuis, ne fut point blessé de ce nouveau refus, et voulut que la place de président de son académie restât vacante, tant que l'homme qu'il en avait jugé digne pourrait l'occuper. M. D'Alembert crut lui devoir l'hommage de sa reconnaissance, et, après l'avoir élé trouver dans ses États de Westphalie , il le suivit à Berlin , où il passa plusieurs mois. On vit un philosophe paisible, appelé sans aucun titre dans une cour guerrière, et admis dans la familiarité d'un roi qui , après avoir résisté à une ligue formidable, venait de couronner ses victoires par une paix glorieuse. Aucun capitaine de son siècle n'avait gagné tant de batailles; et lui seul avait enrichi, par des découvertes, cet art destructeur de la guerre , dont les progrès sont pourtant le seul moyen de faire jouir les peuples d'une paix presque perpétuelle : car telle est la nature de l'homme que sa fureur pour les jeux de toute espèce diminue à mesure que l'on y affaiblit l'influence du hasard. Cependant ce prince n'était enivré ni de ses triomphes, ni du bruit de sa renommée, il se plaisait à cultiver, dans la paix, la philosophie et les arts; parlant avec simplicité de ses succès, de ses revers, de ses dangers, de ses ressources , et même de ses fautes, il comparait la gloire d'avoir fait Athalie à celle de ses victoires, en observant que le poète ne devait rien au sort ni à d'autres qu'à lui-même; et vivait avec le philosophe français dans cette égalité qui, malgré la différence des rangs, s'établit nécessairement entre les hommes de génie.
M. D'Alembert avait refusé, peu de temps aupara-
vant, une offre plus brillante : l'impératrice de Russie lui avait proposé de le charger de l'éducation de son fils, et de l'en charger seul; les titres, les récompenses, tous les avantages qui eussent flatté ou séduit un homme ordinaire, étaient prodigués. La gloire d'élever l'héritier d'un grand empire eût pu éblouir un homme d'un esprit supérieur; et l'espérance de contribuer au bonheur de cent peuples, réunis sous les mêmes lois, pouvait toucher un philosophe : M. D'Alembert ne fut point ébranlé; il crut qu'il ne devait pas à une nation étrangère le sacrifice de son repos; que si ses talents pouvaient être utiles, ils appartenaient à sa patrie, et qu'une cour orageuse, où, dans l'espace de vingt ans, deux révolutions avaient renversé le trône, et où le changement du ministère avait été souvent aussi funeste qu'une révolution, ne devait pas être le séjour d'un philosophe qui était bien sûr de n'avoir aucun des talents nécessaires pour s'y conduire.
Il refusa donc cet honneur comme il l'aurait accepté, sans orgueil et sans ostentation; cependant ces offres lui furent utiles, elles servirent à faire mieux connaître à la nation française la valeur de ce qu'elle possédait; et la jalousie littéraire, fa haine des partis furent envenimées, mais subjuguées par la force de l'opinion publique.
En 1765, M. D'Alembert donna son ouvrage sur la destruction des Jésuites. L'abolition de cet ordre lui parut un événement assez important dans l'histoire des opinions humaines pour mériter qu'il en traçât les détails, et cette histoire fut impartiale;
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aussi ne manqua-t-elle pas d'augmenter la haine que les deux partis avaient contre lui. Cette haine se signala par des libelles dont les auteurs ne prouvaient qu'une seule chose , c'est que M. D'Alembert avait eu raison dans ce qu'il avait dit de leur parti ; ils répondaient à l'accusation d'être fanatiques, en laissant échapper naïvement les traits du fanatisme le plus emporté et le plus stupide, et M. D'Alembert ne crut pas devoir répondre à des adversaires qui savaient si bien défendre sa cause.
Après avoir donné ses Recherches sur le système du monde , il n'entreprit plus de grands ouvrages mathématiques, mais il publia dans les recueils des académies dont il était membre, et dans neuf volumes d'opuscules, un nombre très-grand de mémoires; on y trouve l'application de ses principes et de ses méthodes au problème de la libration de la lune, à ceux de la précession des équinoxes et de la nutation de l'axe de la terre dans l'hypothèse de la dissimilitude des méridiens , aux lois générales du mouvement de rotation, à celles des oscillations des corps plongés dans les fluides; il y perfectionne sa théorie des fluides et sa solution du problème des trois corps ; il y étend ses méthodes de calcul : mais nous devons nous arrêter ici seulement aux objets entièrement nouveaux , qui ont été alors le sujet de ses méditations.
Les mathématiques offrent souvent des questions où les résultats présentent des difficultés que le calcul ne peut résoudre seul ; il faut qu'il emploie le secours quelquefois dangereux de la métaphysique :
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ce n'est plus seulement du génie de la géométrie que dépend la solution .des difficultés, mais de la finesse, de la justesse naturelle de l'esprit. M. D'Àlembert a discuté , dans ses opuscules , quelques-unes de ces questions.
Telle fut celle de la nature des logarithmes des (quantités négatives. Leibnitz et Jean Bernoulli l'avaient agitée, MM. Euler et D'Alembert la renouvelèrent : le premier soutint l'avis de Leibnitz, le second celui de Bernoulli ; ils se servirent de toutes les raisons que les nouvelles vérités découvertes dans l'analyse pouvaient leur offrir; avec un génie égal à celui des deux premiers combattants, ils employèrent des armes plus fortes ; cependant la victoire resta encore indécise, et l'on peut juger de la difficulté d'une question dont de tels hommes n'ont pu dissiper tous les nuages.
M. D'Alembert eut une autre discussion du même genre avec MM. de La Grange et Euler, sur la dis-^ continuité des fonctions arbitraires qui entrent dans les intégrales des équations aux différences partielles; question plus importante, et sur laquelle leurs ouvrages ont répandu plus de lumière.
Les premiers principes du mouvement, comme la loi du levier , celle de la décomposition des forces , paraissent d'une vérité si naturelle , si palpable, qu'il faut déjà de la sagacité pour sentir qu elles ont besoin d'être prouvées, et que la démonstration rigoureuse en est difficile; M. D'Alembert l'a cherchée avec succès dans la théorie générale des fonctions analytiques. C'est sans doute un spectacle bien in-
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téressant pour les philosophes de voir, dans les objets soumis au calcul, îles questions très-compliquées résolues avec facilité et d'un trait de plume; tandis que les vérités, en apparence les plus simples, exigent un appareil singulier de preuves établies sur des théories savantes dont on n'avait pas encore la première idée, longtemps après que ces vérités, déjà découvertes et admises par tous les savants, étaient devenues d'un usage universel et commun.
C'est dans les opuscules mathématiques de M. D'Alembert, que l'on trouve et ses travaux sur la théorie des lunettes achromatiques et ses recherches sur plusieurs points d'optique; il y démontre la fausseté de l'hypothèse où l'on ne suppose dans la lumière solaire que sept rayons différemment réfrangibles , quoique le spectre allongé par le prisme reste continu ; il y remarque que nous rapportons les objets, non à leur vraie direction, mais à celle du rayon qui, perpendiculaire au fond de l'œil, exerce sur cet organe une force plus grande.
Le calcul des probabilités occupe une partie importante de ces opuscules; et si ce calcul s'appuie un jour sur des bases plus certaines, c'est à M. D'Alembcrtque nous en aurons l'obligation.
Il expose dans ses recherches comment, si de deux événements contraires l'un est arrivé un certain nombre de fois de suite , on peut , en cherchant la probabilité que l'un de ces deux événements arrivera plutôt que l'autre , ou la trouver égale pour les deux événements, ou la supposer plus grande, soit en faveur de celui qu'on a déjà obtenu, soit en faveur de
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l'événement contraire : il fait voir que ces conclusions , opposées entre elles, sont la conséquence de trois méthodes de raisonner qui paraissent également justes, également naturelles.
Il examine la règle qui prescrit de faire les avantages en raison inverse des probabilités, et montre combien, dans une foule d'exemples, les conclusions déduites de ce principe semblent en contradiction avec celles où le simple bon sens aurait conduit ; il prouve que les moyens employés par plusieurs géomètres, pour détruire cette contradiction, ont été insuffisants; lui-même en propose de nouveaux, mais il a soin d'en remarquer également les difficultés et les exceptions.
Dans l'application de ce calcul à l'inoculation , M. D'Alembert fait sentir que, s'il est facile de prouver combien cette opération est utile pour la société en général, le calcul de l'avantage dont elle peut être pour chaque particulier exige d'autres principes : en effet , il s'agit pour chacun de s'exposer à un risque certain et présent, pour éviter un risque plus grand, mais éloigné et incertain; et cette circonstance paraît changer la nature de la question. M. D'Alembert n'a pas donné la solution du problème envisagé sous ce point de vue ; car celle qu'il propose, et qui consiste à comparer le risque de mourir de l'inoculation dans un court espace de temps , à celui d'être attaqué de la petite vérole naturelle, et d'en mourir aussi dans un temps trèspetit, donne seulement une limite au-dessous de laquelle le risque que court un inoculé n'empêche pas
t)4 ÉLOGF DE M. D AMiftIBER T.
que l'inoculation ne lui soit avantageuse; mais ce risque pourrait être au-dessus de la même limite , sans que l'on dût louer le courage ou condamner l'imprudence de celui qui s'exposerait à ce danger. La vraie solution du problème dépend d'une méthode d'évaluer la vie, ou plutôt de l'apprécier (car sa durée ne doit pas entrer seule dans le calcul) ; et il serait bien difficile de trouver pour cette méthode des principes dont tous les hommes, même raisonnables , voulussent convenir, soit pour eux-mêmes , soit pour leurs enfants. C'est principalement dans cette dernière hypothèse que la question devient difficile, et qu'elle peut être importante : en prononçant sur notre propre danger, nous pouvons suivre notre volonté, nos penchants, et, après avoir balancé nos intérêts , nous décider pour celui que nous préférons ; en prononçant sur le sort d'autrui, la justice la plus sévère doit nous conduire : le droit que nous avons sur l'existence d'un autre n'est fondé que sur l'ignorance qui l'empêche de juger pour luimême; c'est donc sur son avantage réel, et non sur notre seule opinion, que notre volonté doit se régler; il ne suffit point de croire qu'il soit utile pour lui de l'exposer à un danger, il faut que cette utilité soit prouvée. On chercherait vainement à éluder la difficulté, en décidant qu'alors l'intérêt général doit l'emporter; ce patriotisme exagéré n'est qu'une illusion dangereuse, capable d'entraîner à des injustices, et même à des crimes , les hommes ignorants et passionnés. Sans doute il est des circonstances où l'on peut devoir au bonheur public le sacrifice volon-
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taire de ses droits; mais jamais celui des droits d'un autre ne peut être ni juste ni légitime.
Parmi les mémoires de M. D'Alembert, on en trouve plusieurs qui ont pour objet le calcul intégral, et qui renferment en quelques pages un grand nombre de méthodes particulières ou de vues nouvelles sur la théorie générale de ce calcul; telle est uae méthode pour réduire à la solution d'une équation linéaire, la recherche de l'intégrale indéfiniment approchée d'une équation quelconque; méthode à la fois élégante et singulière : telles sont des observations importantes sur la forme générale du facteur, qui rend l'équation qu'il multiplie, la différentielle exacte d'une fonction ou finie, ou d'un ordre moins élevé. Dans ces morceaux dispersés , les vérités se pressent, et comme elles sont peu développées, elles peuvent échapper à un lecteur inattentif ou peu instruit; l'auteur y paraît plus occupé d'assurer aux géomètres des vérités nouvelles, que de jouir de la gloire qu'il pouvait en attendre ; ainsi la plupart de ces mémoires offriront à ceux qui sauront les méditer et en faire usage, des lumières utiles, et peut-être même leur vaudront beaucoup de gloire, s'ils n'ont pas la générosité de la rapporter au premier auteur.
La solution du problème des tautochrones mér rite une mention particulière: ce problème, résolu d'abord par Jean Bernoulli et par M. Euler, l'avait été depuis par M. Fontaine, qui avait employé une méthode nouvelle et vraiment originale; sa solution, plus générale que les premières, contenait des prin-
ÉLOGE DE 11. D K.I.V.M BKHT.
cipes de calcul d'une utilité plus étendue que celle du problème; cependant M. Fontaine n'avait cherché, comme les géomètres qui l'avaient précédé, qu'à déterminer la courbe tautochrone dans quelques hypothèses de force accélératrice; et la question de savoir s'il existe une tautochrone dans toutes les hypothèses, et de déterminer celles où elle existe, n'avait pas été encore examinée. M. D'Alerabert reçut de M. de La Grange une formule qui contenait la solution de cette nouvelle question, plus curieuse et plus difficile; il en chercha la démonstration, et nonseulement il la découvrit, mais il parvint à une formule plus générale encore , que M. de La Grange trouvait aussi en même temps. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire des mathématiques, et ils doivent l'être , puisque les objets sur lesquels l'étendue et la nature des méthodes permettent de s'exercer, sont également sous les yeux de tous; que le progrès des sciences auxquelles on applique le calcul offre également à tous, dans chaque époque, un certain nombre de questions à résoudre; que la vérité est une, et qu'ils emploient à peu près les mêmes instruments : cependant, il est rare que les preuves de l'égalité soient aussi claires qu'elles l'ont été dans cette occasion; d'ailleurs, on n'y croit que dans le cas où chacun de ceux qui veulent partager la gloire d'une découverte en ont fait d'autres qu'ils ne partagent avec personne.
M. D'Alembert a publié des éléments de musique ; on s'étonnera peut-être que l'analyste profond qui avait résolu le problème des cordes vibrantes , se
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soit borné à donner une exposition du système de Rameau, qu'il parvint à rendre intelligible ; mais il ne croyait pas que la théorie mathématique du corps sonore pût encore rendre raison des règles de la musique. Il a aimé pendant toute sa vie cet art qui se lie, d'un coté, aux recherches les plus subtiles et les plus savantes de la mécanique rationnelle, tandis que sa puissance sur nos sens et sur notre âme offre aux philosophes des phénomènes non moins singuliers, et plus inexplicables encore.
Ou doit compter au nombre des services que M. D'Alembert a rendus aux mathématiques, et surtout à la philosophie , le soin qu'il a pris d'éclaircir une dispute célèbre sur la mesure des forces , dispute qui, pendant une partie de ce siècle, a partagé les géomètres ; et d'apprécier ces principes tirés de la métaphysique des causes finales, qu'on voulait substituer aux principes directs de la mécanique, et employer à la découverte des lois de la nature. Ces questions avaient égaré quelques bons esprits, et consumé en pure perte le temps toujours si précieux de plusieurs hommes de génie; M. D'Alembert les discuta, et on n'en parla plus : les questions les plus profondes de la métaphysique ont eu souvent le même sort que ces tours d'adresse ou de combinaison, qui étonnent, qui excitent la curiosité tant qu'on en ignore le secret , mais qu'on méprise aussitôt qu'il a été deviné.
Nous n'avons pu donner ici qu'une esquisse trèsabrégée des travaux immenses de M. D'Alembert sur les mathématiques; travaux que, ni les distractions, III. 7
0,8 ÉLOGE DK M. d'aLBMBERT.
ni la faiblesse de sa santé , ni ses infirmités , n'interrompirent jamais, qu'il suivait encore, il n'y a pas une année, au milieu de ses douleurs, et qui ont
produit à cette époque un nouveau volume d'opuscules, où l'on retrouve son génie et cette même finesse , ce même esprit philosophique qui caractérisent toutes ses productions.
Le goût très-vif qu'il avait eu pendant quelque temps pour la littérature et pour la philosophie, n'avait point affaibli sa première passion ; ses ouvrages mathématiques étaient les seuls auxquels il attachât une importance sérieuse; il disait, il répétait souvent qu'il n'y avait de réel que ces vérités; et tandis que les savants lui reprochaient son goût pour la littérature, et le prix qu'il mettait à l'art d'écrire, souvent il offensait les littérateurs, en laissant échapper son opinion secrète sur le mérite ou l'utilité de leurs travaux.
L'Académie des sciences a souvent profité de ces mêmes talents qu'on lui faisait un reproche d'avoir cultivés: dans ces assemblées solennelles, où des souverains sont venus au milieu de nous rendre hommage aux sciences, et recevoir celui de notre reconnaissance pour l'intérêt qu'ils prennent à leurs progrès , M. D'Alembert a été plus d'une fois l'organe de cette compagnie. Les circonstances où il est permis de dire des vérités aux princes sont si rares, que M. D'Alembert n'en laissait point alors échapper l'occasiou ; il savait exprimer avec force celles qu'il était temps de prononcer, et faire entendre avec finesse d'autres vérités plus contraires aux opi-
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nions communes, mais aussi dont il croyait plus utile que les rois fussent convaincus ; il avait Part de plaire aux princes qui 1 écoutaient, en défendant devant eux la cause de l'humanité , et savait leur rendre les sciences respectables, en leur montrant que leur gloire véritable , leur puissance , leur sûreté même, dépendent plus qu'on ne croit de l'instruction répandue dans toutes les classes de leurs sujets, et que, par une révolution dont l'origine remonte à l'invention de l'imprimerie, et dont rien ne peut plus arrêter les progrès, la force , les richesses, la félicité des nations, sont devenues le prix des lumières.
En 177a, M. D'Alembert fut nommé secrétaire de l'Académie française , dont il était membre depuis 1754 , et il s'imposa un devoir que ses prédécesseurs avaient jusqu'alors négligé , celui de continuer l'histoire de cette compagnie. Il s'engagea donc à écrire la vie de tous les académiciens morts depuis 1700 jusqu'en 177a; l'obscurité de quelques-uns, l'esprit de parti qui exagérait ou rabaissait la réputation de plusieurs, le contraste du jugement de la postérité et de l'opinion des contemporains, la grande variété des talents par lesquels chacun d'eux s'était distingué : toutes ces difficultés auraient pu arrêter un écrivain moins zélé pour la gloire de l'Académie, ou moins sur de les vaincre; elles ne firent qu'exciter l'ardeur de M. D'Alembert , et dans l'espace de trois ans, près de soixante-dix éloges furent achevés. 11 s'était auparavant exercé dans le même genre ; les éloges de Jean Bernoulli et de l'abbé Terrasson avaient
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même été ses premiers essais; celui de Montesquieu était digne de l'homme illustre à qui ce monument était consacré. L'article Éloge, dans l'Encyclopédie, contient des préceptes excellents sur les éloges historiques; ces préceptes, dictés par la raison et par le goût, font sentir toute la difficulté de ce genre d'ouvrage, et doivent décourager ceux qui , honorés de cette fonction par une compagnie savante , sentent combien ils restent au-dessous et des leçons que leur donne M. D'Alembert, et des exemples qu'il leur a tracés.
Les premiers éloges de M. D'Alembert sont écrits d'un style clair et précis , tantôt énergique , tantôt piquant et plein de finesse, mais toujours noble , rapide, soutenu. Dans ceux qu'il a faits pour l'histoire de l'Académie française , il s'est permis plus de simplicité, de familiarité même; des traits plaisants, des mots échappés à ceux dont il parle, ou dits à leur occasion, un grand nombre d'anecdotes propres à peindre , ou les hommes ou les opinions de leur temps, donnent à ces ouvrages un autre caractère; et le public, après avoir encouragé cette liberté par des applaudissements multipliés, parut ensuite la désapprouver. Nous osons croire qu'avant de prononcer si cette sévérité n'a pas été injuste , il faut avoir lu tout l'ouvrage; en effet, si dans une suite d'éloges , ce ton familier rend la lecture de la collection plus facile; si cette liberté d'entremêler des plaisanteries ou des anecdotes à des discussions philosophiques et littéraires, augmente l'intérêt et le nombre des lecteurs, alors il serait difficile de blA-
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mer M. D'Aleuibert d'avoir changé sa manière: d'ailleurs, le ton dans les ouvrages, comme dans la société, doit naturellement changer avec l'âge; on exige d'un jeune homme un maintien plus soigné , une attention sur lui-même toujours soutenue; on pardonne à un vieillard plus de familiarité et de négligence; on veut que l'un marque par toutes ses manières les égards qu'il doit à ceux qui l'environnent ; on ne demande à l'autre que d'intéresser ou de plaire : ainsi, dans les premiers ouvrages d'un écrivain, on exige avec raison qu'il montre, par son attention à soigner, à soutenir son style, le désir qu'il a de mériter le suffrage de ses lecteurs ; mais lorsque sa réputation est consommée, lorsque sou âge et ses travaux lui ont donné le droit de regarder comme ses disciples une partie de ceux qui le lisent ou qui l'écoutent, alors il peut se négliger davantage, s'abandonnera tous ses mouvements, et traiter ses lecteurs plutôt comme des amis que comme des juges.
La partie de cet ouvrage, qui a déjà été publiée, nous assure que ce recueil sera un monument précieux pour l'histoire littéraire, et un de ces livres si rares, où les hommes qui craignent l'application , mais qui aiment la vérité et les lettres, peuvent trouver des leçons utiles de philosophie, de morale et de goût.
On peut juger du caractère des grands hommes par la liste de leurs amis, et malheureusement cette liste a paru prouver quelquefois qu'ils aimaient mieux des flatteurs que des amis véritables, comme si l'idée de l'égalité les eut fatigués : cependant, si
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Ton pénètre plus avant, si l'on va chercher jusqu'au fond de leur cœur le motif caché de cette préférence pour les hommes médiocres, peut-être s'apercevrat-on que ce sentiment tient à une défiance secrète d'eux-mêmes, qu'ils n'osent avouer; on verra que la plupart de ceux qui ont mérité ce reproche avaient usurpé une partie de leur célébrité, et on en pourra conclure qu'ils craignaient plus les lumières de leurs égaux que leur société, et d'être jugés que d'être surpassés. La réputation de M. D'AJembert est appuyée sur une base trop solide, pour lui faire un mérite de s'être élevé au-dessus de cette faiblesse ; ami constant de Voltaire pendant plus de trente ans, loin d'être fatigué de sa gloire comme tant d'autres, il s'occupait avec un soin presque superstitieux de multiplier les hommages que ce grand homme recevait de ses compatriotes; il ne parla de l'illustre Euler à un grand roi; dans les États duquel M. Euler vivait alors, que pour lui apprendre à le regarder comme un grand homme ; et même un sacrifice d'amour-propre, que l'exacte équité n'eût pas exigé, ne lui coûta point pour faire rendre justice à un rival dont le génie, s'exerçant sur une seule science, ne pouvait frapper ceux à qui cette science était étrangère. Lorsque M. Euler retourna en Russie, M. D'Alembert, consulté par le même prince, lui proposa de réparer cette perte en appelant à Berlin M. de La Grange ; et ce fut par lui seul, qu'un souverain qui l'estimait apprit qu'il existait en Europe des hommes qu'on pouvait regarder comme ses égaux.
ÉLOGK DE M. d'aLKMBERT. I o3
Son amitié était active et même inquiète; les affaires de ses amis l'occupaient, l'agitaient, et souvent troublaient son repos encore plus que le leur: il était étonué de l'indifférence, de la tranquillité qu'ils montraient, leur en faisait des reproches; et quelquefois son intérêt était si vif, qu'il les forçait de désirer le succès pour lui plus encore que pour eux-mêmes.
Peu d'hommes ont été aussi bienfaisants, et il regardait cette bienfaisance comme un devoir de justice; il ne croyait pas (comme nous l'avons dit) qu'il fut permis d'avoir du superflu , lorsque d'autres hommes n'ont pas même le nécessaire; mais ses dons, si peu proportionnés à la médiocrité de sa fortune, ne suffisaient pas au besoin que son cœur avait de faire du bien; son temps, le crédit de ses amis, l'autorité que lui donnaient son génie et ses vertus, tout appartenait également aux malheureux et aux opprimés. En lisant ses ouvrages, on est étonné que la vie d'un seul homme ait suffi à tant de travaux, et les soins de la bienfaisance et de l'amitié en ont rempli la moitié; et il y sacrifiait sans peine, nous ne disons pas une partie de sa gloire, ce sacrifice coûte peu aux hommes capables de véritables affections, mais l'attrait puissant qui l'entraînait au travail. Son zèle pour le progrès des sciences et la gloire des lettres ne se bornait pas à y contribuer par ses ouvrages, il devenait le bienfaiteur, l'appui, le conseil de tous ceux qui , dans leur jeunesse , annonçaient du talent ou montraient du zèle pour l'étude : souvent il a éprouvé de l'ingratitude;
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mais l'amitié, qu'il a trouvée quelquefois pour prix de ses services et de ses leçons, le consolait, et il ne se croyait pas malheureux d'avoir fait cent ingrats pour acquérir un ami. Vers la fin de sa vie, à mesure qu'il voyait successivement se briser les liens formés dans sa jeunesse, c'est parmi ses anciens disciples qu'il avait choisi ses amis les plus chers, ceux qui étaient pour lui l'objet d'un sentiment plus tendre, et sur l'amitié desquels il comptait le plus; et comme il avait toujours préféré la géométrie à toute autre étude, c'est sur deux géomètres de l'Académie que le choix de son cœur s'était surtout arrêté.
Ami de l'humanité, les intérêts, les droits des hommes étaient pour lui des objets sacrés; souvent il les a défendus, et jamais il ne les a trahis : si l'on ne mérite pas le nom de citoyen en flattant bassement l'autorité, de quelque manière qu'elle s'exerce, en exaltant toujours les vertus et les actions de ceux qui gouvernent, au risque de louer tour à tour des principes contradictoires, on s'en rend également indigne en blâmant tout au hasard, en donnant pour patriotisme son attachement à une cabale dont on espère partager le crédit, en cachant sous l'apparence de l'amour naturel et légitime de la liberté , l'humeur secrète de n'avoir pas d'empire sur celle des autres. Un bon citoyen s'intéresse vivement au bonheur général, s'élève avec courage contre ceux qui font le mal ou qui le permettent ; il obéit aux lois, mais en réclamant contre celles qui blessent l'humanité et la justice; soumis à l'autorité, il respecte ceux qui en sont les dépositaires, mais il les
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juge; il combat toutes les erreurs qui peuvent troubler la paix ou attenter aux droits des hommes; il désire enfin qu'ils soient éclairés sur leurs vrais intérêts comme sur leurs droits, parce que leur félicité commune et la tranquillité publique dépendent de la liberté qu'ils ont de s'instruire , et de la destruction des préjugés : tel fut constamment M. D'Alembert, mauvais citoyen pour l'homme puissant et corrompu, mais bon patriote aux yeux des ministres justes et éclairés, comme aux yeux de la nation.
Il avait prouvé, par des traits éclatants, qu'il était inaccessible à l'intérêt autant qu'à la vanité; mais les augmentations successives, et toujours très-modiques, que reçut son revenu, n'étaient pas reçues avec l'indifférence à laquelle on aurait pu s'attendre; elles lui donnaient plus de facilité pour acquitter des dettes de bienfaisance qu'il regardait comme de véritables obligations; ses inquiétudes sur ses affaires n'avaient jamais d'autre objet : Et je serai forcé de retrancher sur ce que je donne, était la seule crainte qu'il confiât à ses amis, lorsque des circonstances imprévues le menaçaient de quelque perte ou de quelque retardement. Avec de tels sentiments, il ne devait avoir et n'eut jamais qu'une fortune médiocre : on ne parvient pas à s'enrichir, quand c'est pour les autres seulement qu'on veut être riche; et ceux qui, en accumulant des trésors, parlent encore de leur mépris pour les richesses, prouvent seulement qu'ils joignent l'hypocrisie à leurs autres vices.
Le caractère de M. D'Alembert était franc, vif et
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gai; il se livrait à ses premiers mouvements, mais il n'en avait point qu'il eût intérêt de cacher. Dans ses dernières années, une inquiétude habituelle avait altéré sa gaieté; il s'irritait facilement, mais revenait plus facilement encore; cédait à un mouvement de colère, mais ne gardait point d'humeur; malgré la tournure quelquefois maligne de son esprit, on n'a jamais eu à lui reprocher la plus petite méchanceté, et il n'a jamais affligé, même ses ennemis, que par son mépris et son silence. Après avoir demeuré près de quaraute ans dans la maison de sa nourrice, sa santé l'obligea de quitter le logement qu'il occupait chez elle, et l'âge de cette femme respectable ne lui permit pas de le suivre : tant qu'elle vécut, deux fois chaque semaine il se rendait auprès d'elle, s'assurait par ses yeux des soins qu'on avait de sa vieillesse, cherchait à prévenir, à deviner ce qui pouvait rendre plus douce la fin d'une vie sur laquelle sa reconnaissance et sa tendresse avaient répandu l'aisance et le bonheur. En quittant cette maison, il chercha un asile dans l'amitié, dans la société habituelle d'une femme aimable qui , par une sensibilité simple et vraie, par les grâces piquantes et naturelles de son esprit , par la force de son âme et de son caractère, avait fait naître en lui un sentiment que les malheurs qu'elle avait longtemps éprouvés rendirent plus profond et plus tendre, et qui eut été la consolation delà vie de M. D'Alembert, s'il n'avait pas eu le malheur de lui survivre.
Les savants et les écrivains les plus célèbres, des étrangers distingués par leurs lumières, des hom-
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mes de tous les ordres, mais choisis parmi ceux qui aimaient la vérité, et qui étaient dignes de l'entendre, lui formèrent alors une société nombreuse, où se joignait une foule de jeunes littérateurs et de gens du monde, que le désir de voir un grand homme, ou la vanité de dire qu'ils l'avaient vu , attirait auprès de lui. Cette société rassemblait, pour ainsi dire , tous les hommes qui , zélés pour les intérêts de l'humanité, mais différents par leurs occupations, leurs goûts, leurs opinions, n'étaient rapprochés que par un désir égal de hâter les progrès des lumières , un même amour pour le bien, et un respect commun pour l'homme illustre que son génie et sa gloire avaient naturellement placé à leur téte : elle offrait aux jeunes gens qui entraient dans la carrière des lettres, les moyens de faire des connaissances utiles à leur avancement ou à leur fortune , sans se livrer à une dissipation d'autant plus funeste pour le talent, qu'il est encore moins formé; ils y trouvaient les encouragements que donne le suffrage libre et éclairé des hommes supérieurs, les lumières utiles qui s'échappent de leur conversation , enfiu la crainte salutaire pour la jeunesse de perdre, par sa conduite, l'estime d'une société qu'on respecte et qu'on recherche. Ce n'est point ici mon jugement que j expose, c'est l'expression fidèle des sentiments de plusieurs de ceux qui étaient admis chez M. D'Alembert, telle qu'elle leur est échappée au milieu de leurs regrets.
La constitution de M. D'Alembert était naturellement faible; le régime le plus exact, l'abstinence abso-
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lue de toute liqueur fermentée, l'habitude de ne manger que seul d'un très-petit nombre de mets sains et apprêtés simplement, ne purent le préserver d'éprouver avant l'âge les infirmités et le dépérissement de la vieillesse ; il ne lui restait depuis longtemps que deux plaisirs : le travail et la conversation ; son état de faiblesse lui enlevait celui des deux qui lui était le plus cher. Cette privation altéra un peu son humeur; son penchant à l'inquiétude augmenta; son âme paraissait s'affaiblir comme ses organes; mais cette faiblesse n'était qu'apparente, on le croyait accablé par la douleur, et on ignorait qu'il en employait les intervalles à discuter quelques questions mathématiques qui avaient piqué sa curiosité, à perfectionner son histoire de l'Académie, à augmenter sa traduction de Tacite, et à la corriger; ou ne devinait pas que, dans le moment où il verrait que son terme approchait, et qu'il n'avait plus qu'à quitter la vie, il reprendrait tout son courage. Dans ses derniers jours , au milieu d'une société nombreuse, écoutant la conversation, l'animant encore quelquefois par des plaisanteries ou par des contes , lui seul était tranquille , lui seul pouvait s'occuper d'un autre objet que de lui-même, et avait la force de se livrer à la gaieté et à des amusements frivoles.
Illustre par plusieurs de ces grandes découvertes qui assurent au siècle où elles ont été dévoilées l'honneur de former une époque dans la suite éternelle des siècles; digne, par sa modération, son désintéressement , la candeur et la noblesse de son
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caractère, île servir de modèle à ceux qui cultivent les sciences, et d'exemple aux philosophes qui cherchent le bonheur ; ami constant de la vérité et des hommes; fidèle jusqu'au scrupule aux devoirs communs de la morale, comme aux devoirs que son cœur lui avait prescrits ; défenseur courageux de la liberté, et de l'égalité dans les sociétés savantes ou littéraires dont il était membre; admirateur impartial et sensible de tous les vrais talents; appui zélé de quiconque avait du mérite ou des vertus; aussi éloigné de toute jalousie que de toute vanité; n'ayant d'ennemis que parce qu'il avait combattu des partis, aimé la vérité et pratiqué la justice; ami assez tendre pour que la supériorité de son génie, loin de refroidir l'amitié en blessant l'amour-propre, ne fît qu'y ajouter un charme plus touchant, il a mérité de vivre dans le cœur de ses amis, comme dans la mémoire des hommes.
Il s'est assuré que ses vues de bienfaisance seront exécutées après lui; que les ouvrages qu'il laisse, disposés par lui-même dans le plus grand ordre, seront donnés au public, à l'utilité duquel il les a consacrés, et il a confié ses dispositions à trois de ses amis : l'un (i), son confrère à l'Académie française, distingué par des ouvrages ingénieux et utiles, par son goût éclairé pour les arts, par un caractère aimable et solide, était uni avec lui par une amitié de trente ans, qui avait toujours été sans nuage ; un autre (2), magistrat d'une cour souveraine,
(1) M. Vatelot.
(a) M. Rémi.
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respecté pour sa probité sévère, lavait connu dès son enfance, Pavait aimé avant que sa gloire fût répandue, et l'a toujours aimé depuis. Je n'ai pu avoir d'autre titre pour être placé dans une liste si honorable, que l'amitié même de M. D'Aleinbert, amitié que mon zèle pour l'étude m'avait méritée dès ma jeunesse, que pendant plus de quinze ans j'ai regardée comme un des premiers biens de ma vie, et dont le souvenir doux et cruel ne s'affaiblira jamais dans mon cœur, car il est des perles qui ne peuvent s'oublier , parce qu'elles ne peuvent se réparer; et lorsque l'ami qui nous a été enlevé était un de ces Loin mes rares que plusieurs générations ne peuvent quelquefois remplacer; lorsque son amitié tendre, active, courageuse, écluirée, était unique comme lui-même ; lorsqu'on était uni avec lui par ces rapports d'opinions , de goûts, de sentiments, par cet attrait naturel, qui rendraient irréparable la privation même d'un ami qui n'aurait point d'autres titres à nos regrets, il ne doit rester à ceux qui ont éprouvé de telles pertes , et qui les ont vues se renouveler en peu d'années, que la triste et douloureuse consolation de n'avoir pas vécu sans connaître le bonheur.
M. D'Alembert est mort le 29 octobre 1 783.