‹ Œuvres de CondorcetChapitre 23 sur 42 · ÉLOGE DE M. DE PRASLIN · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. DE PRASLIN

II avait porté le nombre des vaisseaux de ligne en état de servir à soixante-dix ; les bois suffisants pour en construire dix autres étaient en réserve dans les arsenaux; il y avait rassemblé les approvisionnements de toute espèce, nécessaires pour les armer; le port de Brest avait été agrandi; des magasins, de vastes ateliers, s'étaient élevés sur ses quais immenses; une artillerie, pour la fonte de laquelle on avait profité des connaissances nouvellement acquises, n'exposait plus les matelots à craindre leur canon plus que celui de l'ennemi. Tout cela s'était exécuté sans exciter, de la part de l'Angleterre, une seule plainte, un seul mouvement d'inquiétude. 11 est vrai qu'en France on l'ignorait également. Si M. de Praslin faisait construire un nouveau vaisseau, il lui donnait le nom d'un vieux navire hors de service. Ainsi une construction nouvelle passait pour une simple réparation. Il avait senti qu'il ne pouvait faire le bien qu'en secret ; et ce sacrifice d'une réputation passagère ne lui avait rien coûté.

Lorsque , vers la fin de 1770, la guerre menaça de s'allumer, la France se trouvait en état d'avoir, au premier ordre, vingt vaisseaux de ligne prêts à se mettre en mer; vingt autres étaient préparés pour les suivre ; le reste devait se joindre à une escadre espagnole pour forcer l'Angleterre à tenir dans la Manche une partie de ses forces. Cette puissance n'aurait eu, dans le premier moment, que quinze vaisseaux à nous opposer ; la supériorité de la France était assurée durant la première année de

la guerre dans les Antilles comme dans l'Inde, événement qui eût été unique dans notre histoire navale. Déjà les négociants anglais établis dans les Antilles avaient senti le danger de leur position; ils s'étaient adressés à leurs correspondants à la Martinique, pour y mettre en sûreté leurs effets les plus précieux. L'état florissant de la marine française contribua sans doute alors au maintien de la paix , dont la rupture trop prompte eût retardé la révolution heureuse à laquelle les mers et le commerce devront leur liberté.

Ces détails suffiraient pour répondre aux seuls reproches qu'on ait faits au ministère de M. le duc de Praslin. Si l'on était forcé de respecter son équité et de convenir qu'il était éclairé, ami de Tordre, économe du trésor de la nation , dans ce département comme dans le premier qui lui avait été confié , ses souffrances habituelles pouvaient faire croire, ou du moins permettaient de dire qu'il manquait d'activité et d'application.

Mais nous pouvons ajouter que , chargé, comme ministre, de rapporter des affaires au conseil, jamais il ne se permit d'en rapporter une sans avoir vérifié sur les pièces originales les extraits, les citations des mémoires rédigés dans ses bureaux : « Si je me trompe en jugeant d'après vous, « disait-il à ses commis, je suis responsable de votre « erreur; si c'est en jugeant d'après moi-même, j'ai u rempli mon devoir, et ma conscience ne me re- « prochera rien. » Eu fin , lorsqu'après sa retraite du ministère, des hommes dont il ne devait pas

ELOGE OF. JH. DE PRASLIN. ai 5

attendre de l'indulgence, se firent rendre compte de son département, et qu'ils furent initiés dans le secret de ses vues et de ses plans, ils se virent contraints de lui rendre un témoignage dont les circonstances ne permettaient pas de soupçonner la sincérité.

L'union de M. Je duc de Praslin avec M. de Choiseul fut inaltérable, malgré la différence de leurs caractères, de leurs goûts, de leurs opinions, et peut-être même à cause de cette différence qui les rendait souvent nécessaires l'un à l'autre. Elle contribua aux succès de leur administration en portant dans trois grands départements, liés entre eux par la nature des affaires, celte unité de vues et de principes si nécessaire, et cependant si difficile à établir entre des ministres qui agissent séparément et d'une manière indépendante : car la probité et le zèle pour le bien public ne pourraient peut-être même établir un tel concert entre deux bommes dont l'amitié et la confiance n'auraient pas précédé leur réunion dans le ministère. En parlant des opérations exécutées sous M. de Praslin, dans deux départements confiés l'un et l'autre à M. de Cboiseul, avant ou après lui, il serait souvent impossible de distinguer ce qui leur appartient en particulier ; mais chacun d'eux eut consenti à en partager l'honneur avec son ami, eût vu avec peine qu'un zèle indiscret tentât de lui assigner une part séparée ; et nous croyons devoir respecter, aujourd'hui même qu'ils ont cessé de vivre, le secret de leur amitié et de leur confiance. Ils curent encore

ai6 ÉLOGF DE BI. DE PR \SLIN.

un mérite commun, d'autant plus digne de la reconnaissance secrète des citoyens, qu'il peut difficilement être l'objet d'un éloge public, et qu'il est trop souvent oublié par l'bistoire ; c'est celui d'oser prendre la défense des opprimés, d'écouter la voix de sa conscience plutôt que celle des intérêts politiques, et de s'exposer, par amour pour la justice, à la vengeance de particuliers accrédités ou de corps puissants, dont la haine est encore plus dangereuse, et frappe avec moins de scrupule les défenseurs à côté de la victime.

M. le duc de Praslin avait été nommé honoraire de l'Académie en 1770. Cette compagnie s'est toujours fait un devoir d'appeler dans son sein ceux des ministres de la marine qui, en cherchant à répandre l'instruction, en employant leur pouvoir à favoriser les progrès des lumières, ont acquis des droits à notre reconnaissance. C'est un moyen de resserrer une liaison déjà formée par le besoin qu'a souvent l'Académie du ministre de la marine, pour des recherches importantes; et celui que le ministre daigne paraître avoir quelquefois des avis et des lumières de l'Académie.

M. de Praslin avait désiré cette place, et c'est la seule pour laquelle il ait montré quelque ambition. Il aimait les sciences et en avait étudié quelques-unes; il ne comptait pas se borner à paraître quelquefois dans nos séances; il savait qu'une assiduité habituelle à nos assemblées lui offrirait un délassement accompagné d'instruction et d'utilité ; avantage précieux pour un esprit mûri par l'âge, les réflexions et

Page 1