ÉLOGE DE M. OK PHASLIN
l'habitude des grandes affaires. C'était une ressource qu'il s'était préparée pour le temps où il devait les quitter.
Il sentait bien que sa santé l'en priverait souvent; mais il ne s'était pas prononcé qu'il ne pourrait jamais en jouir. Le sentiment que ce mot exprime est un de ceux que l'homme souffrant repousse avec le plus de force; et les espérances vagues et chimérique d'un état plus heureux sont la dernière jouissance que laisse la nature à ceux qu'elle accable de privations.
Au mois de décembre 1770, M. le duc de Praslin reçut l'ordre de se démettre de sa place et de se retirer dans ses terres : il apprit avec tranquillité la nouvelle d'une disgrâce qu'il avait prévue , et dont les motifs lui étaient absolument étrangers. Il se soumit avec résignation à une rigueur dont il avait espéré que ses infirmités habituelles le préserveraient, sur la foi des promesses, de l'exécution desquelles la sage modération de sa conduite paraissait devoir lui répondre. Il dormait après son dîner, suivant son usage, lorsqu'il apprit sou exil; et quand celui qui était chargé de l'annoncer fut sorti, il fit refermer ses rideaux et se rendormit. Cet exil ne dura que huit mois , et M. le duc de Praslin ne crut pas avoir payé trop cher la liberté de passer le reste de sa vie, loin des affaires, dans le sein de sa famille et auprès de ses amis. Ses infirmités augmentèrent avec l'âge : dans l'automne de l'année dernière , il eut une maladie vive qui épuisa ses forces : sa convalescence fut longue et pénible ; et sa
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mort, causée par le dépérissement et la faiblesse, termina quarante ans de souffrance. Il mourut le r5 octobre 1785, âgé d environ soixante-quatorze ans.
M. le duc de Praslin avait un esprit réfléchi et sérieux; son extérieur était froid, son âme était calme; il savait cacher les émotions et les peines qu'elle pouvait éprouver; mais il était capable de sentiments tendres et constants : comme homme public, son accueil était réservé, pouvait même paraître sévère; il promettait peu, parce qu'il respectait ses engagements; donnait peu d'espérances, parce qu'il savait qu'on peut les prendre pour des promesses; mais, sans dureté comme sans humeur, il montrait de la bonté aux malheureux, de l'estime et de l'intérêt aux gens de mérite, de la politesse à tous les autres. Il avait, avant d'être en place, des amis qu'il a conservés, auxquels, soit pendant son ministère , soit dans son exil , soit dans sa vie privée, il a témoigné les mêmes sentiments, et qui, dans ces différentes époques, lui ont montré un attachement toujours égal. Il en eut parmi les gens de la cour, dont plusieurs, employés par lui dans des ambassades importantes, ont fait honneur à son choix; et ceux qui lui ont survécu, fidèles à sa mémoire, ont bien voulu m'aider à lui rendre un faible hommage. H en eut , parmi les hommes attachés à ses départements, qui m'ont offert les mêmes secours avec un intérêt vif et tendre, que le seul devoir, uni même à la reconnaissance, ne peut inspirer. Il était aimé de ses enfants, des personnes
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qui, en entrant dans sa famille, en avaient pris le titre et les sentiments. Malgré l'austérité apparente de son extérieur, sa bonté facile avait gagné ceux même que leur âge semblerait devoir éloigner de la vieillesse infirme et souffrante; ils s'empressaient de lui rendre des soins, voulaient être à ses côtés, aimaient à l'entendre et se plaisaient avec lui. Il a été vivement regretté de ses domestiques, qui, de même que sa famille, et tous ceux qui dépendaient de lui, l'avaient trouvé constamment juste, bon, bienfaisant, quelquefois même généreux dans des occasions importantes, malgré son économie, ou plutôt parce que son économie lui permettait de l'être. Son fils a écrit des mémoires pour sa vie, que je ne me permettrai de louer, qu'en regrettant de n'avoir pu conserver ici en entier ce monument de la tendresse du fils et des vertus domestiques du père. Ce zèle pour la mémoire de M. de Praslin, si général dans ceux qui ont été fiés avec lui par le sang, par l'amitié, par la reconnaissance, ne doit pas être oublié dans son éloge. On s'intéresse si faiblement à la gloire de ceux qui ne sont plus ! les hommes autour desquels une foule empressée prodiguait les louanges et les hommages sont-ils descendus dans le tombeau , elle s'en éloigne , et laisse leur nom s'y ensevelir avec eux : on les louait par intérêt , par esprit de parti ; mais l'intérêt et Fesprit de parti ne louent point les morts : et sans doute celui dont la mémoire, loin d'être entourée <Tun si triste silence, a mérité quêtant de voix s'empressassent de la bénir où de la célébrer^ n'aurait point obtenu cette excep-
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ÉLOGK DE M. GUETTARD.
tion honorable, s'il ne Peut méritée par des vertus.
Jean-Étienne Guettard, docteur régent de la Faculté de médecine; de l'Académie de Stockholm ; des sociétés de botanique de Florence et de Bâle; de la Société physiographique de Londres; pensionnaire de PAcadémie des sciences, naquit à Etampes, le 22 septembre 171 5, de Jean Guettard et de Marie Descura in.
L'aïeul maternel de M. Guettard était apothicaire à Étampes : aux travaux de son état, à des soins gratuits pour les pauvres de sa ville et des paroisses voisines , il joignait des connaissances très-étendues dans la botanique, qu'il cultivait pour son propre bonheur, pour le plaisir d'observer et de s'instruire, sans aucune vue ni de gloire ni d'ambition littéraire, comme en un mot il serait à désirer que les sciences d'observation fussent cultivées dans les provinces. Alors on verrait des hommes modestes, animés par le seul besoin de s'occuper, rassembler de toutes parts ces faits isolés, que le désir de se faire un nom aurait négligé de recueillir, et dont cependant la réunion est la seule base solide sur laquelle le génie puisse élever des théories précises et durables. Ainsi l'on doit regretter, |>our le progrès des sciences , comme pour le bien même des provinces , que les hommes éclairés y soient devenus si rares, et que la
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capitale appelle aujourd'hui tous les talents, pour en perfectionner un petit nombre, en corrompant ou en étouffant tout le reste.
Le jeune Guet tard, attaché à son grand-père dès ses premières années, l'accompagna dans ses promenades aussitôt qu'il put marcher, et ses promenades étaient de véritables herborisations. Ramasser des plantes, en demander les noms, apprendre à les connaître, à en distinguer les différentes parties, à en saisir les caractères , tels furent les jeux de son enfance.
Son aïeul crut voir dans cette activité le germe d'un talent réel pour l'observation des plantes : on décida dans la famille qu'il ne fallait rien négliger pour l'encourager. Ainsi, en même temps que la nature avait formé M. Guettard pour les sciences , le hasard avait tout disposé pour que l'on s'aperçut à temps de ces heureuses dispositions et du goût naissant qui indiquait le genre pour lequel il était né.
Cette observation se présente sans cesse dans l'histoire des savants, et rien ne prouve mieux peutêtre l'utilité d'une éducation publique, qui, s'étendant à toutes les classes de la société, offrît à tous les enfants, moins une instruction suivie, que ces premiers éléments de chaque science , utiles à tous les hommes , donnât en même temps le moyen de distinguer dans chaque individu les premières lueurs du talent , la première aurore du génie , fit passer sous les yeux de tous les divers objets de nos connaissances, et fournît à ces goûts distincts, à ces
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dispositions particulières plus communes qu'on ne croit , une occasion certaine de naître et de se montrer.
Par ce moyen , aucun homme né pour avoir du génie ne serait perdu pour la société; les talents deviendraient moins rares, animés par une concurrence plus grande, et, s'entr'aidant les uns les autres avec plus de force , leur nombre ne serait pour eux qu'un moyen de plus de se perfectionner et de s'agrandir.
On destinait M. Guettard à l'état d'apothicaire à Étampes ; c'était le vœu du respectable vieillard qui avait veillé sur ses premières années. Être utile à ses compatriotes ; répandre des secours sur des malheureux fixés près de lui, attachés au même sol; pouvoir veiller sur le bien qu'il leur avait fait et le perfectionner ; ajouter au plaisir de la bienfaisance celui d'en revoir souvent les objets ; jouir de cette considération que donnent les lumières et la vertu auprès des hommes simples qui ne les apprécient pas, mais les jugent par leurs effets; être heureux par la bonté, le repos et l'étude : tel avait été le sort de M. Descurain , et il n'en désirait pas un autre pour son petit-fils.
Cependant, lorsqu'il le vit, au sortir de ses études, obtenir l'estime, les encouragements de MM. de Jussieu, de ces hommes dont lui-même se faisait tant d'honneur d'être le correspondant et l'ami , il ne s'opposa point à la destinée plus brillante qui semblait s'offrir à l'enfant dans lequel il s'était accoutumé à voir l'appui de sa vieillesse. Il sacrifia
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cette douce espérance au bonheur ou plutôt à la gloire de son petit-fils , et la consolation de recevoir ses soins au plaisir de jouir de ses succès.
M. de Réaumur avait entrepris sur les sciences et sur les arts des travaux immenses auxquels il ne pouvait suffire seul ; il cherchait à s'attacher de jeunes gens dont les talents naissants avaient encore besoin d'appui : ils l'aidaient dans ses travaux , achevaient de s'instruire sous ses yeux, trouvaient dans ses livres, dans ses cabinets, dans son laboratoire, ces secours qui, au milieu de tant d'institutions faites en faveur des sciences , manquent encore si souvent à la jeunesse laborieuse , mais pauvre et obscure. Enfin rendus à eux-mêmes au bout de quelques années, ils ne paraissaient dans le monde qu'avec un nom déjà connu, et préservés, par des liaisons utiles, des dangers dont l'entrée de la carrière des sciences est souvent semée. La plupart de ces élèves sont entrés ensuite dans l'Académie, et tous ont conservé pour M. de Réaumur une reconnaissance tendre et durable, qui prouve à la fois , et qu'il les avait bien choisis , et qu'il avait su oublier avec eux jusqu'à l'espèce de supériorité que pouvaient lui donner son âge , ses longs travaux et une réputation confirmée. M. Brisson nous reste seul de ces élèves de M. de Réaumur. On aime dans les compagnies savantes à se rappeler ces filiations qui nous rendent plus chers les talents dont nous jouissons, en les unissant au souvenir de ceux que nous avons perdus.
En 1743, M. Guettard entra dans l'Académie comme botaniste, et il nous reste à rendre compte
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de ses travaux qui , bornés d'abord à la botanique, s'étendirent ensuite à la minéralogie.
Les botanistes avaient reconnu dans plusieurs parties des plantes , et surtout dans leurs feuilles , des corps arrondis différents de grandeur et de forme, et destinés à remplir l'intervalle de leurs vaisseaux et de leurs fibres. Quelques-uns* de ces corps sont terminés par des appendices auxquels on a donné le nom de filets ou de poils. Ces glandes contiennent une liqueur que dans plusieurs genres de plantes elles laissent suinter, et qui se montre tantôt comme une eau plus ou moins transparente , tantôt comme une substance concrète ou résineuse, ou sucrée.
Un examen plus approfondi de ces parties Fit apercevoir à M. Guet tard, qu'elles pouvaient devenir un véritable caractère botanique , constant dans les plantes d'un même genre, et propre, par conséquent, à marquer les limites de certains genres, entre lesquels les botanistes n'avaient pu établir encore que des distinctions incertaines; il vit même que ce caractère était du nombre de ceux dont l'identité établit, entre les espèces des plantes, ces rapports multipliés qui indiquent un rapprochement naturel et indépendant des méthodes.
Ces recherches étaient du nombre de celles dont le mérite ne peut être senti que par les savants , qui paraissent inutiles ou minutieuses aux autres hommes, et dont on peut espérer tout au plus cette espèce de gloire que, dans les genres où le public nose s'ériger en juge, il accorde sur la foi de ceux
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qu'il croit en droit déjuger. Elles eurent le bonheur d'obtenir le suffrage de Linnaetis. M. Guettard ne put y être insensible, mais il parut, dans le reste de sa vie , presque indifférent sur le sort de ses autres . ouvrages; content d'avoir une fois mérité l'estime de ce grand homme , il crut en avoir fait assez pour sa gloire, et sembla ne plus travailler que pour le bien des sciences , sans aucun retour sur lui-même.
On a donné le nom de parasites à des plantes qui s'attachent à d'autres, se nourrissent de leur suc, et croissent à leurs dépens. M. Guettard, en étudiant ce que les botanistes avaient dit de ces plantes , vit que ce phénomène , tout commun , tout anciennement connu qu'il était , n'avait jamais été examiné avec cette exactitude si essentielle dans des sciences
de faits , où l'on ne peut regarder comme vraiment connu que ce qui l'est avec une précision rigoureuse.
M. Guettard distingua les parasites en trois classes: les unes croissent sur une plante étrangère, sans rien tirer de la terre, sur laquelle elles ne pourraient vivre; les autres ont de véritables racines, doivent une partie de leur nourriture au sol sur lequel elles sont placées; elles pourraient subsister sans le secours des autres plantes , et cependant elles cherchent à s'y unir pour y trouver à la fois un appui et une nourriture plus appropriée à leur constitution. Enfin, il y en a une troisième classe, que M. Guettard nomme fausses parasites , et qui, bien que placées sur les différentes parties d'une autre plante, et même y étant attachées, n'en tirent cependant aucune nourriture et n'en ont besoin que ni. 15
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pour s'élever. Mais c était surtout l'organe par lequel les parasites de la seconde classe s'attachent à une plante , pénètrent dans sa substance , et én firent . leur nourriture, qu'il était important de connaître et de décrire.
Un parenchyme composé de glandes est entouré, dans l'intérieur des plantes parasites, par des faisceaux de fibres longitudinales ; lorsque la tige d'une de ces plantes se courbe sur la branche qui doit la nourrir, son écorce se brise ; des glandes semblables à celles du parenchyme sortent par cette ouverture, s'étendent, forment un mamelon, au milieu duquel une production dés fibres longitudinales devient une espèce de suçoir qui s'introduit dans l'écorce et jusqu'au bois de la branche nourricière, pour y pomper les sucs destinés à alimenter la plante parasite.
Les végétaux ont une transpiration insensible comme les animaux ; cette transpiration varie suivant les différentes espèces , et n'est pas , à beaucoup près, la même pour toutes les parties des plantes ; quelquefois elle excède dans un seul jour le poids entier de la branche qui l'a fournie ; elle est plus forte dans les jours qui suivent un temps pluvieux : fa chaleur ne contribue point à l'augmenter, mais la présence et l'absence de la lumière l'accélèrent ou l'arrêtent. Cette influence de la lumière sur la transpiration, comme sur la couleur des végétaux, semble en indiquer une sur les êtres animés : jusqu'ici elle est moins connue , quoique plusieurs médecins aient paru l'observer. Lés personnes d'unë