‹ Œuvres de CondorcetChapitre 25 sur 42 · V.LOGE DE M. DE GUETTARD. V1J · texte numérisé non relu

V.LOGE DE M. DE GUETTARD. V1J

sensibilité délicate ont cru réprouver quelquefois , et on était tenté souvent de la confondre avec l'effet moral des distractions, même involontaires, que produit le sens de la vue , et qui paraissent soulager nos maux , parce qu'elles nous les font oublier. Mais dans ce moment où l'opinion que la substance de la lumière peut se combiner avec les corps , et devenir un de leurs éléments, commence à être mise au rang des vérités cbimiques, la réalité de cette influence de la lumière sur les corps animés est devenue plus probable, et elle offre, à ceux qui voudraient en faire l'objet de leurs recbercbes, l'espérance doublement séduisante de parvenir à des résultats singuliers, et de trouver des vérités utiles.

M. Guettard eut encore ici le mérite de substituer dans la botanique une suite d'expériences précises, et capables d'éclairer sur un phénomène important de l'économie végétale, à de simples aperçus , dont on s'était contenté jusqu'à lui.

La botanique , qui avait été la première passion de M. Guet tard, parut au bout de quelque temps céder presque entièrement la place à la minéralogie. Connaître Wê éléments dont sont composées les substances minérales répandues sur la surface du globe, ou enterrées dans son sein à différentes profondeurs; apprendre à distinguer, d'après leur forme, ou des qualités extérieures faciles à saisir, les corps simples ou composés, formés par ces différentes substances; observer de quelle manière ces matières se trouvent disposées sur le globe, tantôt rassemblées en grandes masses, tantôt confondues

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entre elles, mais suivant une loi régulière; savoir quels genres sont constamment réunis dans un même pays, quels autres sont constamment séparés; remonter de ces observations aux causes plus ou moins éloignées qui ont formé les divers minéraux , aux moyens que la nature a employés pour les produire, et de là , s'élever enfin aux lois générales qui ont présidé à Tordre suivant lequel ils se présentent à nos regards , tel est l'objet de la science minéralogique.

On voit donc qu'après la nomenclature des substances minérales , la géographie naturelle doit être la base de cette science. M. Guettard est le premier naturaliste qui ait senti et fait connaître la nécessité «les cartes minéralogiques , qui ait osé concevoir l'ensemble de ce grand travail , et entreprendre d'en exécuter quelques parties; il forma le plan d'un atlas minéralogique de la France, et même de l'Europe : des caractères chimiques devaient indiquer, à côté de chaque lieu , la nature des carrières ou des mines, en même temps que d'autres signes faisaient connaître à laquelle des trois grandes divisions qu'il établissait, et qu'il avait nommées bandes, appartenait chaque canton particulier. Des voyages successifs dans presque toutes les provinces de France, en Italie, en Allemagne, en Pologne, réunis à ce que des lectures immenses avaient pu apprendre à M. Guettard, l'ont mis à portée de publier un assez grand nombre de ces cartes ; mais il avait senti qu'il lui serait impossible de terminer seul, même l'atlas de la France. Témoin de l'ardeur que M. Lavoisier

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montrait pour les sciences, il l'avait dès sa plus grande jeunesse associe à ce travail , pour lequel les lumières d'un chimiste sont plus nécessaires, peutêtre, que M. Guettard lui-même ne le pensait : il y attachait un grand prix, mais c'était pour désirer que son entreprise ne fût point abandonnée, plutôt que pour s'en assurer la gloire exclusive; une fois certain d'avoir un successeur, il sembla se reposer sur lui du soin de continuer l'ouvrage, et même de le perfectionner.

Il serait à désirer qu'au lieu de la connaissance très-utile , mais vague encore , qui résulte de caries ainsi construites, on trouvât , soit par un usage de signes plus compliqués, soit par quelque autre méthode, le moyen de représenter non-seulement deux des substances qui appartiennent à un même lieu, mais la suite des substances principales qu'on y rencontre, suivant Tordre de profondeur où elles se trouvent ; que des coupes habilement choisies et jointes à chaque carte indiquassent la disposition de ces substances entre elles, et missent à portée de saisir véritablement l'ensemble d'un pays et sa constitution minéralogique. Un jour, sans doute, de telles cartes seront exécutées pour toutes les parties du globe, et c'est alors seulement qu'on pourra déterminer les lois générales que la nature a suivies dans la distribution des substances minérales. Pour remonter ensuite de ces lois à la connaissance des causes de cette distribution, et donner une théorie de la terre, il restera encore un pas immense à franchir; mais, pour le franchir avec succès, pour ne pas s'exposer

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à ue retirer de ses efforts d'autre fruit qu'une chute honteuse , il faut pouvoir s'aider de ces matériaux épars, de ces résultats minutieux d'une recherche pénible que M. Guettard s'occupait à rassembler : et il a plus fait pour avancer la véritable théorie de la terre, sur laquelle il n'a jamais osé se permettre une seule conjecture, que les philosophes qui ont fatigué leur génie à imaginer ces brillantes hypothèses, fantôme d'un moment, que le jour de la vérité fait bientôt rentrer dans un néant éternel.

Les voyages de M. Guettard , et surtout le plan qu'il s'était formé, non d'étudier les objets d'histoire naturelle que les recherches des savants avaient déjà indiqués à la curiosité des voyageurs, mais de tout voir, de tout examiner dans les pays qu'il parcourait, furent pour lui l'occasion d'une découverte importante.

11 observa le premier , en 1 755 , que Les montagnes d'Auvergne étaieut des volcans éteints. Il allait à Vichy avec M. de Malesherbes, autrefois son. condisciple, depuis son ami. Un goût commun pour l'histoire naturelle, l'amour de la liberté, la franchise , l'oubli absolu de toute ambition , le même mépris pour toutes les chaînes dont l'usage accable l'homme de la société, avaient formé entre eux une liaison intime que les différences d'opinions, de caractère, d'occupations n'avaient pu briser. A Moulins, M. Guettard remarque une borne formée d'une pierre noire; il croit la reconnaître pour une lave, et demande d où vient cette pierre : on lui dit qu'elle - vient de Volvic. l oUtuù vicus, s'écria- t-il sur-le-

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champ; il continue sa route, et aperçoit le soiiiiih I du Puy-de-Dôme. « Je reconnais un volcan, dit-il; « tel est l'aspect du Vésuve, de l'Etna, du pic de « Ténériffe que j'ai vus gravés » (car jusqu'alors aucun volcan actuellement enflammé n'avait frappe ses yeux). Déjà sûr de sa découverte, il détermine M. de Malesherbes à faire un voyage en Auvergne , monte avec lui sur le Puy-de-Dôme et le Mont-d't >i\ reconnaît les cratères, les laves, les couches inclinées et parallèles que des matières fondues ont dû former, remarque encore d'autres volcans dans le Forez, et revient annoncer à Paria que ces meme> Gaules, qui, suivant la superstition ancienne, étaient à l'abri des tremblements de terre, avaient, dans des temps plus reculés encore, été couvertes de volcans Bientôt après, d'autres savants ont observé, dans des pays aujourd'hui aussi tranquilles, des traces non moins certaines de ces anciens incendies. Ces éruptions effrayantes, que l'on croyait un fléau particulier à quelques points isolés, sont maintenant reconnues pour un des phénomènes les plus généraux du globe. Dans toutes les contrées de l'Europe, on a trouvé des chaînes de montagnes qui ont lancé des flammes, des terrains immenses y sont encore couverts des débris des volcans. Des pierres dont on ignorait l'origine, telles que le basalte, sont le produit et les témoins de ces antiques embrasements, et un naturaliste de cette Académie, M. Desmarest , qui a le premier découvert cette origine du basalte, a porté la précision de ses recherches jusqu'à reconnaître, dans un même pays, les traces de plusieurs

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embrasements successifs ; il a fait voir que des terrains aujourd'hui paisiblement cultivés, ont été plus d'une fois couverts de ces torrents enflammés à des époques distinctes et très-éloignées entre elles.

Souvent on est injuste envers les auteurs de ces découvertes dues à la seule observation, on les attribue au hasard; c'est lui, dit-on, qui a conduit l'observateur dans cette contrée, qui a mis sous ses yeux cet objet ou ce phénomène; pour le voir, il ne fallait que les ouvrir. Mais pourquoi d'autres hommes, non moins éclairés, qui avaient parcouru les mêmes pays, n'avaient-ils rien aperçu? Il faut donc reconnaître, dans ces observateurs plus heureux, quelque chose de plus que l'instruction et la patience à observer ; il existe donc pour les sciences des faits, comme pour les sciences de combinaisons, des qualités qui constituent le véritable talent. Dans cellesci, une attention plus forte qui se concentre sur un seul objet; dans les autres, une attention plus continue, qui, en se partageant, est partout présente, et ne laisse rien échapper. Dans les premières, une force de tête capable de rassembler un grand nombre d'idées, et d'en saisir à la fois tous les rapports; dans les secondes, un tact sûr et rapide qui avertit que tel objet n'a pas encore été décrit, que tel phénomène mérite d'être étudié.

Nous terminerons ici cette esquisse des travaux de M. Guettard : nous n'avons cité que ceux qui ont mérité une place dans le système des connaissances humaines, et nous nous bornerons à indiquer près de deux cents mémoires sur toutes les parties

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de Thistoire naturelle, qui tous renferment des observations précieuses par leur précision et par la fidélité avec laquelle l'auteur les a présentées.

En 1748, M. le duc d'Orléans, retiré à Sainte- Geneviève, s'attacha M. Guettard en qualité de naturaliste. Ce prince alliait, à la plus grande dévotion, un goût très- vif pour les sciences physiques et pour les arts qui en dépendent. Il trouvait en M. Guettard tout ce qu'il pouvait désirer dans un homme destiné à partager sa solitude : de grandes connaissances dans toutes les parties de Thistoire naturelle, des opinions religieuses qui se rapprochaient des siennes , enfin une piété dont ses actions ne permettaient pas de soupçonner la sincérité. M. le duc d'Orléans avait quitté le monde pour s'épargner le spectacle de l'hypocrisie plutôt encore que celui du scandale; il savait avec quelle facilité, auprès des princes religieux , le désir de leur plaire multiplie l'alliance révoltante des pratiques de dévotion et d'une conduite licencieuse, des apparences du zèle avec les fureurs de l'orgueil et de l'envie , des discours où l'on exagère la morale avec des sentiments et des actions qui en offensent les principes et les règles : il avait prévu quelle foule de vices sa vertu même pourrait faire naître autour de lui , et il avait fui dans la retraite.

On voit dans nos Mémoires qu'il suivit la plupart des travaux de M. Guettard , que plusieurs ont été entrepris d'après ses vues : il aimait en lui cet amour des sciences, purifié par l'indifférence pour la reuommée , et cette franchise , souvent un peu

brusque , qui avait pour un prince l'attrait de la nouveauté. A sa mort , il lui laissa son cabinet d'histoire naturelle , et M. Guettard le céda à M. le duc d'Orléans , son fils , qui lui accorda le titre de garde de ce même cabinet , avec une médiocre pension et un petit logement au Palais-Royal. C'en était assez pour le bonheur d'un savant , dont le seul plaisir était l'étude, et qui n'avait jamais conçu que la place qu'on occupe dans la société pût ajouter de nouveaux besoins à ceux auxquels la nature a soumis tous les bommes. Sa dépense resta la même après les faibles accroissements que reçut sa fortune toujours très-modique , et il ne s'aperçut qu'il était uu peu plus riche, que par le plaisir de faire plus de bien.

Les autres événements de la vie de M. Guettard ont été ses voyages , soit dans nos provinces , soit dans les pays étrangers ; il en a donné des relations, où, bien différent de la plupart des autres voyageurs, il parle beaucoup plus de ce qu'il a vu que de luimême. Dans tous, il acquit des amis, mérita l'estime publique, et se fit quelques querelles ; c'était la suite de son caractère : la franchise, la probité et la bonté en étaient le fond ; mais un peu de brusquerie, un penchant à l'humeur,, étaient à ces vertus une partie de leurs charmes, et pouvaient quelquefois les faire méconnaître.

Il avait été très-religieux dès sa jeunesse, et Je fut toute sa vie : élevé successivement chez les jésuites et chez les adversaires des jésuites, il avait embrasse avec zèle le parti qui lui paraissait persé-

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cuté, choix bien naturel à toute âme uoble et sensible. Il eut avec Pascal un autre trait de ressemblance, ce fut de ne pouvoir souffrir dans les affaires de religion ces ménagements politiques que Ton honore du nom de sacrifice pour le bien de la paix. Il ne voyait point de milieu entre la vérité et le mensonge , entre ce qu'on croyait et ce qu'on ne croyait pas ; il eût pardonné une erreur de bonne foi , plus aisément que l'artifice ou la faiblesse , dans la défense de ce qu'on croyait être la vérité. Dévot, et dévot de parti , on serait tenté de penser qu'il a dû être intolérant; un sentiment profond de justice et d'humanité l'en a préservé : il n'avait d'intolérance que dans ses discours, et seulement lorsqu'il était animé par la contradiction. Facile à s'irriter, il perdait alors le pouvoir de retenir ses mouvements et de mesurer ses expressions ; mais averti par sa bonté naturelle , rappelé à lui-même par la religion, il se reprochait sa vivacité, et souvent en demandait pardon. Cependant, en convenant ou de son humeur ou de la dureté de ses expressions , s'il n'avait pas changé d'opinion, il se gardait bien de le dire , et un amour-propre délicat eût quelquefois été plus blessé de ses réparations que de ses injures. Sujet à des préventions, et comme religieux et comme médecin, souvent même à des préventions personnelles, elles ne l'&artaient pas de la justice. Un de ses confrères le remerciait un jour de lui avoir donné sa vpix : « Vo*s .ne me deve* rien, lui répondit-il; si * je n'avais pas cru qu'il fut juste de vous la donner, « vous ne l'auriez pas eue, car je ne vous aime pas. »

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Si une telle franchise offense quelquefois , au moins a-t-elle sur la politesse l'avantage d'inspirer la confiance : on sait ce qu'on doit espérer ou craindre. Une société composée d'hommes de ce caractère, si elle perdait quelques agréments , gagnerait en revanche deux biens inestimables, la paix et la sûreté; et on ne peut préférer à cette franchise, sévère dans sa naïveté, qu'une franchise plus douce, tempérée, non par des ménagements de convention ou de politique, mais par une sensibilité vraie, que la crainte de blesser rend adroite ou caressante. Peu d'hommes ont eu plus de querelles , se sont brouillés plus souvent d'une manière ouverte ; mais il n'a jamais fait le moindre mal à personne, ni porté la moindre atteinte à la réputation même littéraire de ses prétendus ennemis. Je l'ai entendu parler avec l'intérêt le plus vrai, le plus tendre même, d'un savant avec lequel il avait alors une dispute, dont il avait à se plaindre , et qui, l'ayant offensé , se croyait l'objet de sa haine.

Il n'aimait rien de ce qui dominait sur les Opinions ou sur les hommes : difficile à vivre pour ceux auxquels il pouvait supposer des prétentions ou des titres à la supériorité, il était humain, même doux et facile, avec ses inférieurs. Il était béni , respecté par les pauvres , les gens du peuple , les domestiques : dans les uns il paraissait craindre des tyrans, les autres n'étaient pour lui que ses frères. Cette espèce d'aversion pour tout ce qui avait de la grandeur ou de l'éclat, s'étendait jusqu'à la supériorité de gloire et de génie ; il croyait voir dans toutes les

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grandes réputations, un mélange de charlatanerie

qui les avilissait à ses yeux. Le talent du style, l'art de présenter les objets, ne lui paraissaient que des moyens de tromper : ce sentiment n'était pas de l'envie , il n'était injuste qu'envers ceux dont il ne pouvait apprécier le génie, et dont il croyait de bonne foi que la gloire était usurpée; et ce qui le prouve, c'est que Linnée n'a jamais eu d'admirateur plus sincère, et que le seul homme pour qui M. Guettard ait montré de l'enthousiasme, est précisément celui dont il pouvait être le plus jaloux, mais aussi celui dont il sentait plus le mérite. Nous avons vu qu'il avait aussi pardonné à M. de Malesherbes et sa réputation et ses places, peut-être parce que, le connaissant mieux, il l'avait vu parvenir à la renommée, en ne songeant qu a la justice et à sa conscience, et, plus étonné qu'enorgueilli de sa gloire, accepter les places avec résignation pour les quitter avec joie.

M. Guettard ne pouvait se défendre d'un mouvement d'humeur lorsqu'il voyait qu'on lui enlevait la priorité d'une observation , et il en avait même un peu plus que si un autre eut été l'objet de cette injustice. Ce n'est pas qu il attachât beaucoup de prix à la réputation , il s'en serait fait un scrupule ; mais comme il ne donnait aucun soin à son style, comme l'originalité souvent piquante , la finesse qu'il montrait dans la conversation et dans ses lettres, disparaissaient dans ses ouvrages , que ses mémoires étaient difficiles à lire, il ne pouvait se dissimuler qu'il avait peu de lecteurs; il était frappé de la crainte qu'on ne l'estimât point, et il ne lui avait pas été

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donné de porter l'humilité jusqu'à souffrir avec patience une injustice qui aurâit été si peu méritée. Cette idée, qui l'occupait trop souvent, était une des causes de son humeur, et la seule qui ne fût pas une suite de ses vertus, de sa haine pour l'intrigue et pour la charlatanerie , haine qui les lui faisait voir ou elles n'étaient pas, d'un amour pour la justice et pour la vérité , aussi facile à blesser que pourrait l'être une passion dominante. Ce dernier sentiment lui faisait regarder toute espèce d'éloges , et même les éloges académiques, comme de véritables mensonges. Fous allez bien mentir, me disait-il quelquefois, en me parlant d'une de nos séances publiques, et il ajoutait : quand il s'agira de moi, je ne veux que la vérité. Ce désintéressement, si rarement sincère, était dans son âme , et en remplissant ici ses intentions à la rigueur, je lui rends l'hommage qu'il eût le plus désiré. Il cherchait si peu à paraître meilleur qu'il n'était, que ses défauts frappaient cent qui le connaissaient à peine, tandis que ses amis seuls cou* naissaient toutes ses vertus. Peut-être y a-t-il, dans cette assemblée même, plusieurs personnes qui, n'ayant connu M. Guettard que par quelques réponses brusques ou même dures, par quelques traits d'humeur, seront étonnées d'apprendre que cet homme, en apparence Si sévère, si difficile, forcé par sa position à vivre isolé, avait adopté la famille très-nombreuse d'une femme qui le servait, en faisait élever tous les enfants, et veillait lui-même sur les plus petits détails de leur éducation ; qu'il ne pouvait voir un malheureux, non-seulement sans

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le soulager, mais sans pleurer avec lui ; qu'il étendait cette sensibilité jusque sur les animaux, et qu'il avait expressément défendu qu'on en tuât aucun pour lui ou chez lui; pitié utile et presque nécessaire pour conserver dans toute sa pureté ce sentiment d'humanité, la plus forte et peut-être la seule barrière efficace que la nature ait opposée à l'intérêt et à la colère.

Les cris avec lesquels on proclame dans les rties les arrêts de mort, troublaient son repos au point de lui inspirer le désir d'abandonner le séjour de Paris. « Comment, disait-il, n'être pas révolté d'en- « tendre annoncer tranquillement qu'un homme va « égorger publiquement un autre homme, et inviter « à cet horrible spectacle un peuple que l'abjection a et la misère ne disposent déjà que trop à la féro- « cité !» Et il bénissait ces souverains qui , convaincus que toute rigueur inutile est dès lors injuste , ont cru suivre la voix de lâ justice autant que celle de l'humanité , en cessant d'exposer les ministres de leurs lois aux remords et au danger d'une erreur qui ne peut plus être réparée.

M. Guettard était né avec urtë constitution trèssàine, que des voyages, une vie dure et la sobriété avaient fortifiée ; mais il était devenu sujet à des accès de sommeil léthargique : dans un de ces accès, il se brûla le pied ; la guérisôn de cette blessure fut longue et douloureuse; il souffrit avec une patience également stoïque et le mal et les remèdes , quoique souvent persuadé de leur inutilité. Je vois bien , disait-il, quils veulent, prévenir le coup ; mais

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ils n'jr réussiront pas. L'idée du genre de mort qui devait terminer sa vie ne le quittait pas , mais n'altérait en rien sa gaieté : il venait assidûment à l'Académie, allait seul à pied, avec la précaution seulement d'avoir dans sa poche une adresse détaillée , afin qu'on pût le rapporter chez lui ; il refusait de diner chez ses amis, allait rarement les voir, et alléguait tranquillement pour excuse la crainte de les affliger par le spectacle de sa mort. Le i" janvier de l'année 1786, il écrivit à une dame de ses amies : « Une maladie qui me sépare de la société m'em- « pèche de vous rendre mes devoirs; mais mon « attachement pour vous sera toujours le même « jusqu'au coup fatal qui terminera bientôt ma carrière;» et il mourut six jours après, âgé de soixante et onze ans.

Je n'ajouterai rien à ce simple tableau des travaux et de la vie de M. Guettard, et je laisse à juger quelle idée on doit avoir d'un homme qui, sans ménagement dans les discours qui échappaient à son humeur , s'était brouillé plus d'une fois avec chacun de ses amis, et avait toujours fini par les aimer, par en être aimé davantage; qui , ayant blessé dans la dispute la plupart de ses confrères, avait conservé l'amitié de plusieurs, et n'avait jamais pu affaiblir dans aucun l'estime qu'il était impossible de refuser à son caractère et à ses vertus.

Él.OGE DE M. LABBÉ DE GUA.

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