‹ Œuvres de CondorcetChapitre 32 sur 42 · ÉLOGE DE M. DE 'LASSO!! K · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. DE 'LASSO!! K

un crime involontaire, ne permit plus à M. de Lassone de se livTer à des travaux que depuis il ne pouvait envisager sans effroi. L'histoire naturelle prit la place de i'anatomie , et les connaissances qu'il avait déjà le trouvèrent prêt à suivre cette nouvelle carrière.

Nous ne citerons ici que son travail sur les grès cristallisés de Fontainebleau. M. de Lassone ne se borne pas à décrire ces cristallisations que M. Bezout avait observées le premier, il cherche à montrer comment elles ont pu se former. En général , les molécules des cristaux échappent à nos sens : c'est au sein d'un fluide qu'ils se forment, soit que leur substance y soit dissoute comme dans les sels, soit qu'elle-même soit réduite en liqueur, comme dans la cristallisation de l'eau ou des métaux par le refroidissement. Dans les cristaux de grès, les molécules sont sensibles ; mais ce n'est pas , comme on pourrait le croire au premier coup d'oeil, une exception à la règle générale. M. de Lassone prouve qu'ils sont de véritables cristaux spathiques calcaires, qui dans leur formation ont enveloppé une grande quantité de particules quartzeuses. Des deux substances qui composent ce grès, celle dont les parties étaient dans l'état élémentaire au moment de la réunion, est la seule qui ait pris une forme régulière, et cette forme-là même qu'elle aurait affectée, si elle avait été pure et séparée des particules plus grossières qu'elle a entraînées. La chimie, si étroitement liée à l'histoire naturelle, devint en6u l'occupation chérie de M. de Lassone. Ses nombreux mémoires of-

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freut une suite précieuse d'observations nouvelles, utiles , soit au progrès de la science, soit à celui de Part de composer les remèdes : partout on voit la sagacité de l'observateur, une sage critique, un esprit toujours juste, toujours méthodique.

La médecine lui doit de nouvelles préparations de mercure et d'antimoine. Les combinaisons de ce demi-métal avec les acides lui ont offert des sels inconnus aux chimistes, et lorsque l'analyse des airs a enrichi la chimie d'une branche * féconde, et répandu sur la science entière une lumière inattendue, il n'a pas craint d'entrer dans la carrière, et on lui doit l'observation curieuse de la propriété qu'a Pair nitreux d'ôter à l'air inflammable mêlé à l'air vital, la propriété de détoner. C'est aussi M. de Lassone qui , dans un travail commun entre lui et M. Cornette, le compagnon fidèle de ses travaux, observa le phénomène singulier de l'inflammation du phosphore par l'affusion de l'eau froide, phénomène qui serait pris encore dans les neuf dixièmes du globe pour un véritable miracle.

Une révolution dans une science est presque toujours un malheur pour ceux qui la cultivent, lorsqu'ils ont perdu l'ardeur et la flexibilité de la jeunesse. 11 leur est difficile de suivre le progrès des idées nouvelles, alors d'autant plus rapide que chaque fait, chaque expérience est eu quelque sorte une découverte , et il serait dangereux pour leur gloire de s'obstiner à suivre les idées anciennes. Il faut peut-être autant de simplicité dans le caractère que de justesse d esprit pour savoir échapper en même

temps à ces deux inconvénients; M. de Lassone en fut préservé. Naturellement éloigné des théories hypothétiques, se bornant presque toujours à des expériences, il ne vit dans cette révolution que des faits de plus à observer; il n'y eut guère de changé pour lui que les mots : il crut pouvoir se dispenser d'adopter ce changement, puisque l'ancienne langue était encore généralement entendue, et il continua paisiblement ses travaux.

M. de Lassone , quoique le nombre de ses ouvrages eût pu faire croire qu'il s'était exclusivement livré aux sciences , n'avait pas négligé la pratique de la médecine. Après l'avoir exercée longtemps dans les hôpitaux et dans les cloîtres , il fut appelé à la cour, et, parcourant ainsi la chaîne sociale tout entière , il put observer ce que les institutions humaines ajoutent aux maux de la nature , et voir comment, en modifiant les passions et les habitudes , elle* «Rangent le tempérament des malades et le caractère des maladies. Il vit que l'excès de la richesse et celui de la pauvreté, le désir immodéré des honneurs ou du pouvoir, irrité par le succès même, et le ressentiment de l'oppression ou de l'injure que la crainte force à dissimuler, le vide que les jouissances inquiètes de la vanité laissent dans une âme qui ne connaît plus qu'elles, et l'abattement d'une longue humiliation, sont également funestes à la santé comme ils le sont au bonheur; et que ce n'est ni près du troue ni dans les réduits de la misère, qu'on peut espérer de trouver des tempéraments sains et robustes, des âmes fortes et paisi-

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bles. Mais c* est dans les cloîtres surtout où la vie est plus uniforme, où tous les individus sont soumis à une loi commune , qu'il sentit plus fortement l'effet des affections morales, parce que chaque cause y agit d'une manière plus égale et plus isolée : et si l'on avait besoin de preuves de fait pour savoir combien il est téméraire de s'imposer des sacrifices éternels , et cruel de consacrer ces vœux indiscrets par la force des lois et de l'autorité publique, les observations de M. de Lassone en fourniraient de certaines. Les cloîtres lui montraient les effets lents et terribles d'une lutte éternelle entre la nature et le devoir, des regrets d'une liberté que rien ne peut plus rendre, et du poids d'une chaîne qu'il faut traîner jusqu'au tombeau. Mais heureusement cette chaîne est brisée , et nous approchons de l'époque où les institutions sociales, en perfectionnant la nature sans la contraindre, en assurant, en étendant les droits des hommes sans les blesser jamais, seconderont l'ordre éternel du monde qu'elles ont contrarié si longtemps.

A Versailles , successivement premier médecin de deux reines , devenu ensuite premier médecin du roi, réunion dont , avant lui , le célèbre Fernel était le seul exemple, il obtint dans deux cours différentes la même confiance et la même estime. Les ministres, les courtisans avaient changé; ces espèces d'associations si mobiles, qui pour quelques instants réunissent sur elles la faveur ou le pouvoir, s'étaient plus d'une fois formées d'individus différents et de partis opposés , et M. de Lassone avait conservé les

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mêmes amis. Son crédit restait toujours le même, parce qu'il n'aspirait qu'à faire en silence un peu de bien , et ne voulait de crédit que celui qui accompagne toujours une probité reconnue.

Il est si naturel à l'homme de cbercher à conserver les prérogatives de sa place , qu'on est parvenu à en faire un honneur, et presque un devoir. Ce n'est point pour soi-même qu'on les réclame, c'est pour ne pas laisser diminuer entre ses mains le dépôt qui leur a été. confié. Ce langage est reçu; il inspire une sorte de respect ; souvent il a fait pardonner l'orgueil et même l'avidité. M. de Lassone était supérieur à ces préjugés : à peine a-t-il la survivance de la place du premier médecin, qu'il s'occupe des moyens de détruire ce qu'on appelait les droits de cette place , ce qu'il en regardait comme les abus ; mais il veut que cet abandon soit utile, et il imagine de confier à une académie de médecine l'examen des remèdes nouveaux et la police des eaux minérales du royaume.

Un droit levé sur la vente de ces eaux , vetile que pour la sûreté du public on astreint à des formalités, faisait partie du traitement du premier médecin , et il doit être à l'avenir le patrimoine de la nouvelle société. Ainsi , cette portion importante des remèdes vraiment utiles sera soumise à une inspection plus sûre, et on trouvera sans doute des moyens de concilier les droits de la liberté et de la propriété avec une vigilance nécessaire. Les remèdes secrets , souvent si dangereux , ne tromperont plus sous la foi d'une permission trop facilement accordée, et

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cette police confiée à une société d'hommes éclairés sous une constitution libre , se bornera sans doute à avertir les citoyens des dangers qu'ils courent, à les instruire des ressources réelles que l'art leur prépare , sans cependant gêner leur confiance, et leur ôter le droit qu'a chaque homme de choisir pour lui ses médecins et ses remèdes. En même temps la médecine, comme science, devint l'objet des recherches d'une société chargée d'en étendre la sphère, et d'en approfondir les principes. Jamais un médecin n'avait plus fait pour son art, et cette action, à la fois si noble, si utile, n'a été pour lui qu'une source de chagrins. En vain, par amour pour l'égalité, et dans la crainte qu'un faible intérêt de vanité ne parut souiller la pureté du sacrifice qu'il avait fait aux sciences, abdiqua-t-il l'honneur de présider la nouvelle société, honneur attaché a sa place par les premiers règlements. L'implacable esprit de corps ne cessa de le poursuivre : il éprouva qu'un bien général , faible pour chacun de ceux qui le partagent , est méconnu et bientôt oublié, tandis que les prétentions particulières que ce bien contrarie, sont actives et bruyantes; il apprit, par son expérience, que les abus, qui ont tant de censeurs lorsqu'on les menace de loin , ne trouvent plus que des défenseurs lorsqu'on commence à envisager leur destruction comme réelle et prochaine. M. de Lassone supporta la calomnie avec une tranquillité que le témoignage de sa conscience lui rendait facile.

Des amis vertueux sont la plus douce consolation contre l'injustice; et M. de Lassone jouit pendant

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toute sa vie de ce bonheur. L'amitié de Fontenelle avait honoré de ses conseils ses premiers pas dans le monde et dans la carrière des sciences. Winslovv avait voulu être son instituteur dans ranatomie, et en reprendre pour lui les fonctions. D'Alembert et Buffon furent ses contemporains , ses confrères et ses amis. L'abbé Arnaud , son compatriote, conserva pour lui, jusqu'à la mort, la tendre affection que leur enfance avait vue naître, et cette union, fondée sur le sentiment et sur l'estime, ne fut point refroidie par l'opposition de leurs goûts, de leurs caractères, de leurs occupations.

Plus âgé, sa douceur, son zèle éclairé pour le progrès des lumières, lui méritèrent des amis parmi les jeunes savants, dont il encourageait les travaux, dont la gloire était devenue une de ses plus vives jouis sances. La tendresse de ces enfants adoptifs égalait celle des enfants que la nature lui avait donnés, et ne la surpassait pas.

Le bonheur d'être aimé de tous ceux dont le sort l'avait entouré, fut la juste récompense de la sensibilité douce, de l'égalité d'humeur, de l'oubli de soimême, de ce désir de rendre les autres heureux par des attentions de chaque instant , comme par de grands services, enfin, de cette amabilité constante, qui formaient le fond de son caractère.

Dans sa jeunesse, un de ses ouvrages composé pour le prix de l'Académie de chirurgie, ne l'obtint pas, et M. de Lassone ne put ignorer que sa qualité de médecin , et de médecin voulant s'occuper de chirurgie, avait rendu ses juges plus sévères et moins

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équitables que dans un premier concours où il n'était pas connu. Ce dégoût lavait déterminé à ne pas refuser l'offre qu'on lui faisait d'une chaire dans l'université de Padoue; et l'honneur d'être le collègue de Morgagni, alors dans tout l'éclat de sa gloire, pouvait flatter un jeune anatomiste; mais cette, résolution affligeait trop un oncle qui lui servait de tuteur et de père, et elle ne tint pas contre les larmes de l'amitié. Celui qui, dans sa jeunesse, lui avait sacrifié son amour-propre, méritait qu'elle ne cessât d'embellir sa vie, et qu'elle consolât ses derniers jours.

Quoique éloigné de sa patrie dès son enfance, M. de I^assone ne l'oublia point et n'en fut pas oublié. Au moment où la France prit, en 1768, une possession momentanée du Comtat Venaissin , les états du pays chargèrent M. de Lassone de présenter au roi les cahiers où ils demandaient la conservation de leurs franchises , faibles restes de leurs droits naturels, qu'un souverain éloigné avait été obligé de respecter.

Ses aïeux avaient répandu des bienfaits sur l'hôpital de Carpentras; il voulut les imiter, mais en homme éclairé : il donna des lits de fer, dont il serait à désirer que l'usage exclusif s'introduisît dans les hôpitaux ; et au bienfait en lui-même , il ajouta celui de l'exemple, peut-être plus utile encore.

Depuis longtemps l'usage destinait le fils d'un premier médecin à posséder une de ces charges qui donnaient un droit presque exclusif de remplir les places de l'administration , et à fonder une nouvelle

famille patricienne. M. de Lassone préféra pour son fils l'état où ses pères s'étaient distingués; il ne trouva point d'obstacles dans un jeune homme dont la raison prématurée appréciait les objets d'après leur valeur réelle, et non d'après celle qu'y attache le préjugé; et c'était dans un temps où il était impossible de prévoir que ces chaînes de la vanité qui servaient à resserrer toutes les autres , seraient brisées du même coup, et qu'un système d'inégalité, que quatorze siècles avaient péniblement combiné, pourrait disparaître en quelques instants.

Lorsque la délicatesse naturelle du tempérament de M. de Lassone lui fit éprouver les incommodités d'une vieillesse prématurée, il devint plus triste, plus solitaire, mais il conserva son caractère. Toujours attaché à la religion, sans cesser jamais un instant d'avoir pour les opinions d'autrui cette indulgence entière que la philosophie la plus profonde ne donne qu'aux âmes douces et pures, ses sentiments religieux se réveillèrent dans son âme, à mesure que les distractions du monde et l'étude cessaient de pouvoir remplir sa vie , et ajoutèrent leurs consolations à celles de la nature et de l'amitié. Éclairé sur son état, il vit paisiblement la mort s'approcher de lui , en fixa lui-même le jour, et le 8 décembre 1788, un paisible sommeil termina une vie partagée entre des travaux utiles, des actions de bienfaisance , et les plaisirs que les sentiments tendres font goûter à une âme vertueuse.

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