‹ Œuvres de CondorcetChapitre 33 sur 42 · ELOGE DE M. LE CARDINAL DE LUYNES · texte numérisé non relu

ELOGE DE M. LE CARDINAL DE LUYNES

Paul d'Albert de Luynes, cardinal-prêtre de la sainte église romaine; archevêque de Sens, primat des Gaules et de Germanie; abbé de Corbie; commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, etc., etc.; de l'Académie française et de celle des sciences, etc., naquit à Versailles le 5 février 1703, d'Honoré-Charles d'Albert, duc de Luynes et de Montfort, connu sous ce dernier nom, et d'Anne-Jeanne de Courcillon, fille du marquis de Dangeau, l'un de nos premiers académiciens.

Le duc de Montfort était arrière-petit-fils de Charles d'Albert, qui mourut à quarante-trois ans connétable, garde des sceaux, premier ministre, et dont la mort prompte ne permit pas de juger si cette élévation si rapide, souillée par la mort des Concini, et par la prison de la mère du roi, était au moins justifiée par des talents réels.

M* le cardinal de Luynes, colonel à seize ans, fut évêque de Bayeux à vingt-six.

Le goût des sciences est héréditaire dans les deux branches de la maison de Luynes. Le duc de Chevreuse qui, à la cour de Louis XIV, osa presque seul se montrer l'ami de Fénelon dans la disgrâce, s'était instruit chez les solitaires de Port-Royal dans les principes de la nouvelle philosophie de son temps : car chaque siècle et presque chaque génération a la sienne, qui, toujours calomniée par la sottise contemporaine, devient ensuite l'un des préjugés de la

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postérité. L'ouvrage, longtemps célèbre sous le titre de X Art de penser, avait été le fruit de ces savantes conversations. Nous devons à feu M. le duc de Chautnes une machine à diviser, faite d'après un principe ingénieux et nouveau; et à son fils des mémoires sur les arts et sur la chimie, où Ton trouve à la fois des vues utiles et des résultats neufs et piquants.

M. le cardinal de Luynes ne crut pas que les travaux des sciences fussent incompatibles avec les devoirs de l'épiscopat ; il avait du moins pour excuse l'exemple du pape Gerbert, qui a introduit dans l'Europe chrétienne l'usage de l'arithmétique décimale, et qui, pour avoir été le premier mathématicien de son temps, n'en mérita pas moins par ses vertus l'archevêché de Reims et le trône pontifical.

L'astronomie, la gnomonique, la construction des instruments de météorologie remplissaient tour à tour les loisirs de M. le cardinal de Luynes.

Ces occupations douces et faciles étaient de véritables plaisirs pour un esprit naturellement actif, et peut-être même il leur dut en partie de n'avoir jamais regretté ceux dont l'austérité de son état le condamnait à se priver.

Dans les premières années de son séjour à Bayeux, on lui dénonça de prétendus possédés; il eut assez de philosophie pour ne regarder cet événement que comme un phénomène de physique qu'il fallait examiner; et ces prestiges qui, un siècle auparavant, auraient fait élever des bûchers, disparurent aux premiers regards d'un prélat aussi éclairé que pieux.

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On lui a reproché de les avoir même examinés; mais peut-être est-il plus sage de dévoiler les erreurs populaires que de les dédaigner, ou d'attendre pour les attaquer qu'elles aient déjà des enthousiastes prêts à se sacrifier pour elles, des sophistes armés pour les défendre, des fourbes intéressés à les protéger. Combien d'erreurs ont longtemps avili l'espèce humaine, qui auraient été étouffées dans leur berceau, si une sage prévoyance avait dissipé les illusions dont la crédulité ou la fourberie l'avaient entouré! Sans parler d'exemples plus anciens et plus effrayants, n'a-t-on pas vu de nos jours une chimère', dont le nom même est devenu ridicule, former en peu d'années une secte nombreuse, ayant des prosélytes dans toutes les classes, portant déjà tous les caractères du fanatisme, et disparaître cependant au moment même où les physiciens qui l'avaient méprisée, ont laissé tomber sur elle quelques-uns de leurs regards ?

Peu d'évéques ont mieux rempli que M. le cardinal de Luynes, la double tâche d'instruire les hommes de leurs devoirs et de les soulager dans leurs malheurs. Il avait une éloquence naturelle, peut-être un peu verbeuse, mais douce, facile, harmonieuse, toujours claire, souvent noble et même élégante.

Il parlait sur-le-champ et sans la moindre préparation : on l'a vu remplacer dans la chaire un orateur à qui la mémoire avait manqué, reprendre son texte et ses divisions, les suivre et les remplir. Dans ces occasions , ses traits, le son de sa voix ne

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laissaient apercevoir la moindre trace ni d'effort, ni même de la plus légère contention; ou aurait cru qu'il prononçait un discours sur lequel sa mémoire s'était longtemps exercée, si une noble familiarité, un abandon touchant n'avaient empêché d'en avoir même l'idée.

La moitié de son revenu était distribuée en aumônes, et il tenait une balance égale entre tous les infortunés qui vivaient dans ses bénéfices. Que le riche dépositaire du bien des pauvres compatisse à leur misère, qu'il cède au sentiment de la bienfaisance dont son état lui fait un devoir, rien sans doute n'est plus simple; mais que cette bienfaisance soit réglée par une justice impartiale, que l'indigent éloigné ait la même part que celui dont le bienfaiteur peut entendre les bénédictions, c'est là que la vertu commence ; et telle fut la conduite constante de M. le cardinal de Luynes.

11 craignit même que, par la suite trop commune de la non-résidence dans les abbayes, les pauvres de Corbie ne fussent négligés par ses successeurs, et il plaça quarante mille écus pour leur assurer des secours perpétuels. Aussi sa mort fut-elle une calamité publique pour ce peuple qui n'avait point connu le bienfaiteur qu'il pleurait; et des yeux, qui jamais n'avaient rencontré ses regards, répandirent sur sou tombeau les larmes de la reconnaissance

Zélé pour la religion, il voyait avec peine qu'elle n'eut pas dans tous ceux qui la professaient , des enfants bien fidèles. 11 s'efforça par des sermons, par des instructions pastorales» d'empêcher l'incrédulité

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de faire des progrès dans le troupeau confié à ses soins. Il opposait aux objections des raisonnements simples comme ceux à qui il les destinait; mais ce zèle infatigable n'était souillé d'aucune amertume. Sincère dans sa croyance, il pensait que d'autres pouvaient l'être dans une croyance contraire, et que pour l'intérêt même de sa cause, il devait donner l'exemple de l'indulgence et de la justice. Un jour un homme soupçonné de n'être pas assez religieux, lui demandait sa voix pour une place qui, à la vérité, n'intéressait que les sciences : On m'a dit, lui répondit M. le cardinal de Luynes, que vous étiez incrédule. Si cela est, cest un malheur pour vous , et je dois chercher à vous détrvmper; mais d'autres mont assuré que vous étiez digne de la place, et vous aurez ma voix (i).

M. le cardinal de Luynes termina une carrière paisible et vertueuse par une mort douce, le 23 janvier 1788.

Sa place d'honoraire à l'Académie des été remplie par M. le maréchal de Castries.

Jean-Paul Grandjean de Fouchy, auditeur des comptes, secrétaire ordinaire de M. le duc d'Orléans, secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie des sciences et de la Société royale de Londres, etc.,

(1; C'est à l'auu»iir même de cet rlogc que M. le cardinal de Luynes a donne celte preuve de sa tolérance.

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naquit à Paris , le 17 mars 1 707, de Philippe Grand-

jcan de r'ouchy et tle Marie-Madeleine Hynault.

Son père, issu d une famille noble du Maçonnais, et destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, l'avait été par la nature à s'occuper des arts, et le lut par le hasard à perfectionner celui de l'imprimerie. Conduit par la curiosité dans l'atelier d'un imprimeur, il fut frappé de l'imperfection des caractères alors employés par les presses françaises. Des le soir même il essaya de dessiner quelques lettres capitales et de leur donner l'élégance, la netteté et les belles proportions dont le défaut avait révolte son goût. Ces essais, confiés sans dessein à un de ses amis, furent portés par lui au chancelier de Pontchartrain, et montres bientôt à Louis XIV, qui saisit avec l'empressement d'un prince amoureux de toutes les espèces de gloire, l'occasion de donner aux éditions françaises l'avantage sur celles de la Hollande, et de faire cesser, à l'égard d'une nation ennemie, cette infériorité que le grand nombre d 'écrivains éloquents et d'hommes de génie dont s honorait alors la France, semblait rendre encore pins humiliante.

Le jeune Philippe Crandjean fut chargé du soin de dessiner et de faire fondre de nouveaux caractères, et par un hasard heureux qui justifia le choix du ministre, il se trouva reunir au mérite de dessiner goût, avec le talent et l'amour des arts, l'activité et la patience dans le travail

La découverte de l'imprimerie a ouvert 1 l'humanité «'litière la route du bonheur comme celle de la

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liberté. Elle seule a rendu les vérités éternelles, elle seule eu a fait le patrimoine commun de tous les hommes, et c'est par elle seule qu'il n'existe plus aucun terme ni aux progrès de l'esprit humain, ni à la perfection des institutions sociales.

La reconnaissance suffirait donc pour excuser le luxe des belles éditions; mais il est juste d'observer encore que la perfection même la plus recherchée dans les arts utiles, ne doit pas être regardée comme un raffinement de fantaisie. Sans ces éditions superbes, qui ne servent qu'à flatter le goût de quelques amateurs riches, on ne parviendrait pas à rendre faciles à lire les éditions communes. Pour que le grand nombre jouisse du progrès d'un art, il faut presque toujours qu'auparavant ces mêmes progrès aient procuré, au petit nombre, des plaisirs exclusifs. Les productions des arts, qui joignent une utilité réelle et nouvelle à la magnificence et à la rareté, ne doivent donc point attirer à ceux qui les recherchent la censure des moralistes même les plus sévères , et il est juste de pardonner aux riches des fantaisies qui peuvent un jour ouvrir à tous les hommes de nouvelles sources de jouissances.

Rempli d'enthousiasme pour son art, le père de M. de Fouchy destinait son fils à lui succéder; il lui réservait l'honneur d'achever son ouvrage, en y ajoutant les alphabets des langues orientales qui manquaient encore. Aussi, après une éducation soignée et dirigée suivant le vœu de son père, qu'il avait perdu dès son enfance, M. de Fouchy s'occupa de dessiner et de faire graver des lettres hébraïques.

Mais les circonstances avaient changé. Louis XIV attachait un si haut prix à la perfection exclusive des éditions françaises, qu'il refusa une frappe des matrices de l'imprimerie royale, gravées par le père de M. de Fouchy, à ce même Philippe V, son petitfils, pour lequel il avait prodigué le sang et les trésors de la France. M. de Fouchy s'aperçut bientôt que la protection de Louis XIV avait seule empêché les administrateurs subalternes de confondre avec de simples ouvriers les artistes qui, en perfectionnant un art utile, servaient à la gloire de la nation, à son commerce, et même à la propagation des lumières, puisqu'il résulte, de la perfection de l'imprimerie, qu'on peut lire plus longtemps de suite sans fatigue, et lire davantage dans un temps égal.

M. de Fouchy fut donc obligé de renoncer à suivre les traces de son père, et déterminé par son goût naturel que l'éducation avait favorisé, il se consacra tout entier à l'étude des sciences.

Il s'était formé, à Paris, une société composée de savants et d'artistes, qui devaient s'occuper d'appliquer aux arts les principes et les théories scientifiques qui peuvent en diriger, en assurer, en perfectionner la pratique. Cette société, qui comptait au nombre de ses membres MM. Clairaut, de Gua, La Condamine, l'abbé Nollet, Rameau, Sully, Julien Le Roi et ses fils, pouvait être également utile aux sciences et aux arts.

En cherchant à trop rapprocher les sciences de la pratique, à leur interdire les pures spéculations, sous prétexte de l'inutilité actuelle de ces spécula-

tions, on s'exposerait à retarder leurs progrès. Ce serait ôter au génie son indépendance, et borner son essor dans une carrière trop étroite; ce serait même troubler sa marche, puisque la chaîne des vérités qui s'appellent mutuellement, et dont la découverte devient successivement possible par celle des méthodes nouvelles, n'a aucun rapport avec la suite des vérités qui doivent devenir aussi , chacune à leur tour, d'une utilité pratique.

C'est précisément parce que les recherches difficiles, les découvertes qui agrandissent la sphère de l'esprit humain, peuvent rester longtemps inapplicables aux usages de la vie , qu'il est bon que des compagnies savantes en maintiennent le goût, rassemblent les hommes qui s'en occupent , leur offrent des récompenses, les encouragent enfin en fixant sur eux les regards, en leur assurant l'estime de ceux qui ne sont pas en état de les juger. Si ces sociétés elles-mêmes paraissaient accorder la préférence aux travaux qui se rapportent à la pratique, qui déjà donnent une gloire plus populaire et réunissent plus de facilité à l'espérance d'avantages plus grands, les sciences seraient menacées d'une langueur qui bientôt s'étendrait jusque sur les arts même auxquels on les aurait imprudemment sacrifiées. D'un autre côté, il résultait de l'heureuse réunion des artistes et des savants, que ceux-ci devenaient en quelque sorte d'utiles intermédiaires entre les savants qui ignorent les arts, et les artistes qui n'ont pas pénétré assez avant dans le sanctuaire des sciences. Tantôt discutant avec les savants les principes

qui pouvaient servir de guides dans les arts, tantôt éclairés, sur les difficultés de ces applications, par les artistes instruisant à leur tour les premiers sur les vues que la pratique des arts peut offrir pour le progrès des sciences, les autres sur l'utilité qu'ils peuvent retirer de ces mêmes progrès, ils auraient procuré à la fois, et aux sciences et aux arts, tous les avantages réciproques qui peuvent naître de leur réunion. Des préjugés, de petites jalousies firent tomber cette institution utile, qu'on ne peut s'empêcher de regretter.

M. de Fouchy fut enlevé à cette société par l'Académie, qui le choisit comme astronome, en 1731. Ses nombreux mémoires renferment des méthodes d'observer ingénieuses et faciles, des moyens adroits, prompts et peu coûteux de se passer d'instruments difficiles à se procurer ou à transporter saus nuire à la précision des observations, et prouvent qu'un mélange heureux de simplicité et de finesse formait le caractère particulier de son talent. Nous n'en citerons ici que deux exemples.

Les immersions et les émersions des satellites de Jupiter présentaient dans leur période des irrégularités que les astronomes n'avaient pu encore expliquer. M. de Fouchy imagina d'en chercher la cause daus les lois de l'optique. On sait que les objets ne commencent à être visibles qu'à l'instant où leur diamètre apparent a une certaine étendue, qui est la même pour tous les corps également éclairés; ainsi, un satellite plus éloigné de la terre, et dont le diamètre apparent est alors plus petit, doit avec

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une lumière égale disparaître plus tôt et reparaître plus tard : en même temps un corps plus éclairé est visible sous un moindre diamètre apparent ; ainsi, un satellite doit disparaître d'autant plus tard et reparaître d'autant plus tôt qu'il répand plus de lumière. M. de Fouchy fit voir que ces deux causes pouvaient expliquer les irrégularités observées : mais on n'admet, en astronomie, que des explications calculées. Un autre principe d'optique en offrait le moyen ; toutes choses égales d'ailleurs , la lumière des objets vus à travers un verre varie suivant l'ouverture de la lunette : il s'agissait donc de comparer le moment de l'émersion ou de l'immersion d'un satellite, eu l'observant avec des lunettes égales, mais de différentes ouvertures; dès lors on jugeait de l'influence que plus ou moins de lumière avait sur leur disparition, et on pouvait calculer la loi suivant laquelle cette cause agissait sur le phénomène. '

Cette idée ingénieuse de M. de Fouchy, abandonnée par lui , a été suivie et perfectionnée avec succès par un de nos confrères(i) qui, appelé depuis peu à des places honorables et importantes , par le choix libre de ses concitoyens, a réfuté par son exemple le préjugé qui excluait des fonctions publiques ceux dont l'étude des lettres, des sciences ou de la philosophie avait fortifié la raison , élevé Fime et ennobli le caractère.

La nécessité d'un parallélisme parfait entre les parties fixes d'un niveau à lunette, en rend la construction difficile : cette difficulté n'existe plus

(l) Bailly.

si Ton emploie le niveau ordinaire; mais il eût fallu que les deux branches du niveau , placées dans une lunette, pussent toutes deux être vues distinctement. C'est ce qu'a exécuté M. de Fouchy, au moyen d'une lunette à quatre verres; une des branches est vue dans une situation directe, l'autre dans une situation renversée , et il en résulte la facilité d'observer le point du niveau avec la plus grande précision.

En 1743, M. de Fouchy fut nommé secrétaire perpétuel de l'Académie. C'était succéder à M. de Fontenelle , dont M. de Mairan n'avait voulu occuper la place qu'un petit nombre d'années, pour laisser le temps de faire un choix que les talents et la célébrité du neveu de Corneille rendaient si difficile. Pour mériter de le remplacer, il fallait ne pas vouloir lui ressembler, et savoir se conformer a la différence des temps et des opinions. Contemporain d'Arnaud et de Voltaire , de Bossuet et de Montesquieu, témoin des derniers instants de l'ancienne physique, du règne et de la chute du cartésianisme remplacé, grâce aux découvertes de Newton et de Locke, par une philosophie plus vraie, M. de Fontenelle avait observé ces grandes révolutions, dont il avait été lui-même un des instruments les plus utiles; il avait vu des vérités qui, dans sa jeunesse, étaient le secret de la conscience de quelques sages, devenir vers la fin de sa vie l'opinion à la mode des gens du monde. Cachant sous des formes simples les vues d'une philosophie profonde, ayant le double talent de rendre populaires les vérités qu'il jugeait utile

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de répandre, et de voiler celles qu'il croyait ne devoir semer que dans un petit nombre d'esprits; il savait choisir ses expressions de manière à réveiller des idées différentes dans les diverses classes de lecteurs, et à faire entendre à chacun ce qu'il pouvait comprendre, ce qu'il devait savoir, et cependant tous croyaient également l'avoir entendu. M. de Fontenelle avait donc, soit par une suite de son caractère, soit par un choix volontaire, la philosophie qui convenait le mieux au moment où la marche naturelle des esprits avait marqué pour les peuples de l'Europe le passage de la servitude des préjugés au règne de la raison; c'est-à-dire, à une époque où la vérité timide et méconnue ne pouvait plus se cacher, mais ne devait se montrer qu'avec précaution, où il fallait placer devant elle un voile qui l'empêchât de blesser des yeux longtemps fermés à la lumière, et que cependant les hommes dignes de la contempler et cachés dans la foule, pussent aisément soulever. ' :M > '

Mais ces formes ingénieuses, ce talent de ne montrer la vérité qu'à denù, afin d'augmenter le plaisir de la saisir, de cacher sous des expressions communes la force ou la hardiesse des idées, eussent été dans les successeurs de M. de Fontenelle la manière d'un écrivain, et non l'art d'un philosophe qui craint de compromettre la raison; et le moment était venu où elle pouvait se montrer avec moins de parure.

Dans un temps où les sciences n'étaient pas ^si répandues, M. de Fontenelle devait chercher à rap-

ÉLOGE DE M. DE FOUCHY. 3 1 y

procher leurs principes, leur marche, leurs méthodes , des conceptions de ta métaphysique générale. Dans un temps où elles étaient plus communes, M. de Fouchy devait s'attacher davantage à montrer l'esprit des principes et des méthodes propres à chacune d'elles. L'un devait avoir pour but de donner une idée juste de toutes les sciences à ceux qui n'en avaient étudié aucune; l'autre, d'initier ceux qui avaient cultivé une science, aux principes de toutes les autres. L'un avait à séparer les faits on les résultats, des explications hypothétiques, qui partout s'y mêlaient presque involontairement; l'autre à lier, à donner un ordre systématique à des faits isolés et souvent présentés sans les rapprochements qui pouvaient seuls en faire sentir l'importance. L'un avait à rappeler l'utilité générale des sciences , la beauté du spectacle qu'elles présentent à l'esprit humain, le noble exercice qu'elles offrent à son activité; l'autre, parlant à des hommes déjà passionnés pour elles, devait se borner à faire sentir l'utilité de chaque travail , pour le progrès de la science à laquelle il appartient. L'histoire de M. de Fontenelle devait être plus philosophique; celle de M. de Fouchy plus savante, et on voit en la lisant que, 6dèle à ce principe, son auteur a su y mettre cette exactitude rigoureuse, cette clarté qui suppose la réunion d'une extrême justesse d'esprit à la facilité de varier et d'étendre ses connaissances sans les confondre.

Dans ses éloges, M. de Fouchy fut moins ingénieux que Fontenelle, mais il eut presque toujours le mérite de ne pas cherchera l'être. La simplicité,

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la vérité, l'exactitude sont le principal caractère de ses portraits. Il inspire la confiance, parce qu'il ne paraît chercher à rien embellir. S'il se présente à lui des réflexions fines, des images heureuses, on voit que son sujet les lui inspire, et non qu'il ait travaillé pour l'en orner; son style, toujours simple, est presque toujours noble et pur; mérite devenu rare dans un temps où le désir de faire effet par l'expression, et de suppléer par la bizarrerie des mots à la nullité des idées, confond tous les tons, tous les genres, et a fait, du défaut de mesure et de goût, un des secrets de l'art d'obtenir une gloire de quelques jours, et d'échapper par un prompt oubli au redoutable jugement delà postérité. M. de Fontenelle avait donné à ses successeurs d'autres exemples, que M. de Fouchy a su imiter.

Le secrétaire d'une compagnie savante est le confident nécessaire de toutes les petites passions que peuvent exciter entre ses membres l'amour de la gloire ou de la considération, les différences d'opi- , nions, et même la rivalité des divers genres de sciences. Il est le témoin de ces secrètes faiblesses d'aroour-propre, dont les lumières, les talents, la célébrité même ne guérissent pas toujours. Son indiscrétion pourrait souvent faire dégénérer en querelles ces semences de division que le silence étouffe pour jamais.

Obligé à l'impartialité, sans l'être cependant de dissimuler ses opinions, de tenir une balance égale sans abjurer ses affections personnelles, d'éviter jusqu'au scrupule le soupçon de vouloir exercer une

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influence pour laquelle la perpétuité de sa place lui donne tant de moyens, il lui serait impossible de remplir ces devoirs, si la modération de son 'mn', si la facilité et le calme de son caractère, si même un esprit supérieur au petit et dangereux honneur de paraître gouverner ceux dont il ne doit être que l'organe, ne lui rendaient ces devoirs faciles.

M. de Fouchy les a remplis tous, et la confiance, l'amitié de ses confrères eu ont été la douce et juste récompense.

Après avoir occupé sa place pendant trente ans, avec une exactitude qui ne se démentit jamais, et un zèle que rien ne pouvait ni refroidir, ni lasser, M. de Fouchy crut que ses infirmités et son Age lui donnaient droit de chercher, non le repos, mais la liberté; il eut la bonté de jeter les yeux sur moi pour l'aider dans ses fonctions, et de me destiner à lui succéder. Mon zèle pour les sciences, ma persuasion intime de leur utilité, une vie vouée uniquement à les cultiver, avaient seuls pu le décider à me donner cette marque si honorable de son estime. Modeste pour son successeur, comme il l'avait été pour lui uu me, il regarda l'amour de la vérité comme la qualité qui devait déterminer son choix, parce que c'était la seule dont il se fût jamais permis de se piquer. Trois ans après, il cessa d'exercer les fonctions de secrétaire.

Le temps pendant lequel il les a remplies, a été dans les sciences l'époque d'une heureuse révolution.

Le système du monde, ce monument le plus im- III. SI

3*2 1 ÉLOGK l>E M. IH FOIICHY.

posant îles forces et de la grandeur de l'esprit humain, appuyé par Newton sur des fondements inébranlables, s'était élevé par le génie de ses successeurs à une hauteur qu'on eût à peine osé espérer des travaux de plusieurs siècles. L'action réciproque des corps célestes, le mouvement de leurs axes, les révolutions des périhélies de leurs orbites avaient été soumis au calcul , leurs masses avaient été fixées, leur figure déterminée. Les comètes mêmes n'ont pu lui échapper dans ces espaces immenses, où, après avoir paru quelques moments, elles disparaissaient pendant des siècles entiers. De nouvelles méthodes d'analyse, de nouveaux principes de mécanique avaient changé la face de ces sciences, et prouvé qu'il n'était rien où le génie, aidé du temps, ne put se flatter d'atteindre.

La chimie, si longtemps égarée dans d'obscures chimères, qui, flattant les deux passions les plus violentes des âmes vulgaires, l'envie de s'enrichir et celle de vivre, avaient été portées jusqu'à la superstition et au délire, s'était vue ensuite arrêter dans ses premiers progrès par l'amour des explications mécaniques; mais enfin elle s'était dégagée de ces liens, et dans le moment où déjà elle offrait une masse de faits précis et liés entre eux, la découverte de nouvelles substances qui jusqu'alors avaient échappé à nos instruments, a fait disparaître un des degrés qui séparent les principes des corps que nous pouvons saisir, de ces éléments simples et inaltérables, derniers termes de nos efforts et de nos espérances.

Tandis que de nouvelles méthodes perfectionnaient la nomenclature de l'histoire naturelle, cette science, après s'être longtemps bornée à exercer la mémoire par des catalogues, et l'imagination par des systèmes, était devenue ce qu'elle doit être, la description et l'histoire de tous les êtres de la nature, l'examen de leurs rapports, l'étude de leurs propriétés.

La physique avait acquis une nouvelle branche : les merveilles de l'électricité avaient été analysées et soumises à des lois, et un physicien illustre avait découvert à la fois, et la nature de la foudre et le moyen d'en prévenir les ravages.

En même temps que le système général des sciences s'enrichissait de nouvelles méthodes de calculs, d'instruments nouveaux , de faits inconnus, toutes acquéraient à la fois plus d'ordre et de précision, toutes devenaient plus utiles par des applications multipliées, et il se formait entre elles une union plus intime, non plus comme autrefois par des applications ingénieuses et forcées, mais parce que chacune s'étendant à la fois, elles étaient toutes parvenues au point où elles peuvent s'entr aider mutuellement.

Ces rapides progrès des sciences présageaient une révolution générale dans les opinions; les esprits contractaient plus de justesse, la raison prenait une marche plus sure. Les sophismes des préjugés ne pouvaient se soutenir longtemqs si près de la logique des sciences. En voyant tout ce que l'esprit humain y avait créé de grand, .il était difficile de soutenir encore qu'il ne put, en se portant sur d'au

trcs objets, enfanter que des erreurs, et l'on ne pouvait plus, sans une tyrannie ridicule, lui interdire le droit d'examen sur les questions importantes pour son bonheur, à l'instant où il en faisait un usage si heureux pour sa gloire. M. de Fouchy fut témoin de ces nobles efforts qui ont enfin délivré la raison humaine de ses antiques entraves; il en suivit les progrès, et il a dû prévoir la révolution plus utile encore qui devait les suivre, celle qui doit rétablir les hommes dans leurs véritables droits , bien moins usurpés par la force que méconnus par l'ignorance, ou trahis par l'erreur ; car l'empire de la force ne dure qu'un instant , si les préjugés ne désunissent et ne trompent ceux qu'elle opprime. Tandis qu'égarés par leurs intérêts, parleurs passions, par l'amour même de l'indépendance, les hommes ne feraient que changer de chaîne, les lumières seules peuvent leur assurer une liberté durable et paisible; et l'on peut dire de la liberté politique , de celle des nations, ce qu'un philosophe illustre a dit de la liberté morale, que plus l'homme est éclairé, plus il est libre.

En quittant les fonctions de sa place, M. de Fouchy ne voulut renoncer ni aux sciences ni à l'Académie ; assidu plus par zèle et par amitié pour ses confrères que par habitude, il reprit les travaux que sa place lui avait fait abandonner depuis plus de trente ans, et il en termina plusieurs. Il eut même le courage de former de nouveaux projets : tel était celui de rassembler dans un petit espace les faits les plus intéressants de l'histoire de l'Académie, de former un ta-

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bleau de tout ce qiTelle a fait pour l'utilité publique et pour le progrès des sciences. C'était offrir à la fois à tous ceux qui les cultivent ou qui les aiment, à tous ceux qui se plaisent à suivre les développements de l'esprit humain , une lecture instructive et piquante, et donner à l'Académie, pour qui sa vie presque entière avait été consumée, une dernière marque d'un zèle si constant et si pur.

Quelques années après sa retraite, M. de Fouchy éprouva un accident singulier. Saisi d'un étourdissement, il fit une chute , et le lendemain ayant repris sa connaissance entière, jouissant de toute sa téte, îl s'aperçut que si les organes de la voix, qui avaient été embarrassés pendant quelque temps, étaient devenus presque libres, ils avaient cessé d'obéir à sa volonté; que lorsqu'il voulait énoncer un mot, sa bouche en prononçait un autre; en sorte que, dans le moment où il avait des idées nettes , ses paroles étaient sans suite. Lui-même a rendu compte de cet accident (Uns nos Mémoires, a détaillé tous les symptômes; toutes les particularités de ce phénomène avec une simplicité, un calme, une indifférence même dignes des héros du stoïcisme antique ; et on voit par ces détails, qu'au milieu même de ces symptômes si effrayants qui le menaçaient, pour le reste de sa vie, d'une existence pénible et humiliante, il était plus occupé d'observer ses maux que de s'en affliger. Après une longue suite d'infirmités qu'il souffrit avec une patience philosophique et une résignation chrétienne, M. de Fouchy succomba le i.5 avril 1 788.

fa6 ÉLOGE DE M. DE FOVCHY.

Né avec un caractère paisible et modéré, il eut tous les goûts des âmes douces. Il cultivait la poésie, mais dans le secret de l'amitié, ne faisant que des vers de société , et sachant combien ils perdent de leur prix en se répandant dans le public, où ils n'ont plus ce qui en fait souvent tout le charme, le mérite de l'à-propos, de la promptitude et des convenances personnelles , où enfin , ils ne sont plus appréciés que par la justice. Cependant ces vers étaient ingénieux et faciles, et en les condamnant à l'oubli, il a montré encore plus de modestie que de prudence.

Il aimait la musique et jouait de plusieurs ments. Il ne cessa jamais de cultiver ces talents qu'on acquiert dans la jeunesse, pour les négliger bientôt, lorsque, cessant d'être un moyen de succès dans le monde, ils ne sont plus qu'une ressource pour le bonheur. Presque tous les dimanches il touchait l'orgue dans quelque église de son voisinage, dont l'organiste le priait de prendre sa place; par là il satisfaisait à la fois son goût pour la musique , sa piété et son zèle pour obliger, et il rendait ce service avec tant de simplicité et de bonhomie, que peut-être il a été le seul homme qui ait fait un usage public de talents étrangers à son état et à ses occupations, sans pouvoir être soupçonné même de la plus légère vanité. ^

Il avait été marié deux fois : l'une avec mademoiselle de Boistissandeau , dont le frère a donné une machine arithmétique approuvée par l'Académie; la seconde avec mademoiselle Desportes-Pardeillan. De

ELOGt- Ith M. DK BUFt'ON. Ôl'J

son premier mariage, il n'eut qu'une fille mariée à M. Petau, petit-neveu du père Pet au , jésuite, et aussi par sa mère petit-neveu du père Malebranche. Du second, il eut deux fils, l'un officier dans les troupes des colonies, l'autre dans le régiment d'Orléans, dragons, et une fille aujourd'hui veuve de M. le marquis de Gerins.

George-Louis le Clerc, comte de Buffou , trésorier de l'Académie des sciences ; de l'Académie française; de la Société royale de Londres; des Académies d'Éilimbourg , Pétersbourg , Berlin ; de l'Institut de Bologne, naquit à Montbard, le 7 septembre 1707, de Benjamin le Clerc de Buffon, conseiller au parlement de Bourgogue , et de mademoiselle Marlin.

Animé, dès sa jeunesse, du désir d'apprendre, éprouvant à la fois, et le besoin de méditer, et celui d'acquérir de la gloire, M. de Buffon n'en avait pas moins les goûts de son âge; et sa passion pour l'étude, en l'empêchant d'être maîtrisé par son ardeur pour le plaisir, contribuait plus à la conserver qu'à l 'éteindre. Le hasard lui offrit la connaissance du jeune lord Kingston, dont le gouverneur aimait et cultivait les sciences Cette société réunissait , nour M. de Buffon , l'instruction et l'amusement : il vécut âvoc eux 3. Î^£n*i2> d à Sciiini tii*^ los suivit eu Au^îc- ■ terre, les accompagna en Italie.

Ni les chcfs-dWnvre antiques, ni «eux fies mo-

dernes, qui, en les imitant, les ont souvent surpassés, ni ces souvenirs d'un peuple-roi, sans cesse rappelés par des monuments dignes de sa puissance, ne frappèrent M. de Buffon ; il ne vit que la nature, à la fois riante, majestueuse et terrible, offrant des asiles voluptueux et de paisibles retraites entre des torrents de laves et sur les débris des volcans, prodiguant ses richesses à des campagnes qu'elle menace d'engloutir sous des monceaux de cendres ou des fleuves enflammés, et montrant, à chaque pas, les vestiges et les preuves des antiques révolutions du globe : la perfection des ouvrages des hommes, tout ce que leur faiblesse a pu y imprimer de grandeur, tout ce que le temps a pu leur donner d'intérêt ou de majesté disparut ii ses yeux , devant les œuvres de cette main créatrice, dont la puissance s'étend sur tous les mondes, et pour qui , dans son éternelle activité , les générations humaines sont à peine un instant. Dès lors, il apprit à voir la nature avec transport comme avec réflexion ; il réunit le goût de l'observation à celui des sciences contemplatives ; et les embrassant toutes dans l'universalité de ses connaissances, il forma la résolution de leur dévouer exclusivement sa vie. Une constitution qui le rendait capable d'un travail long et soutenu, une ardeur qui lui faisait dévorer sans dégoût, et presque sans ennui, les détails les plus fastidieux, un caractère où ne se rencontrait aucune de ces qualités qui repoussent la fortune, le sentiment qu'il avait déjà de ses propres forces , le besoin de la considération, tout semblait devoir l'appeler à la magistrature , où

ELOGE DE M. DE BUFFON. 3.i()

sa naissance lui marquait sa place, où il pouvait obtenir des succès brillants et se livrer à de grandes

espérances. Elles furent sacrifiées aux sciences, et et* n'est point le seul exemple que l'histoire de l'Académie puisse présenter de ce noble dévouement. Ce qui rend plus singulier celui de M. de Buffon, c'est qu'alors il n'était entraîné vers aucune science en particulier, par cet attrait puissant qui force l'esprit à s'occuper d'un objet et ne laisse pas à la volonté le pouvoir de l'en distraire. Mais tout ce qui élevait ses idées ou agrandissait son intelligence avait un charme pour lui ; il savait que si la gloire littéraire est, après la gloire des armes, la plus durable et la plus brillante, elle est de toutes, celle qui peut le moins être contestée ; il savait enfin que tout homme qui attire les regards du public, par ses ouvrages ou par ses actions, n'a plus besoin de place pour prétendre à la considération, et peut l'attendre de son caractère et de sa conduite.

Les premiers travaux de M. de Buffon furent des traductions; circonstance singulière, que n'a encore présentée la vie d'aucun homme destiné à une grande renommée. Il désirait se perfectionner dans la langue anglaise, s'exercer à écrire dans la sienne ; étudier dans Newton le calcul de l'infini ; dans Haies, les essais d'une physique nouvelle ; clans Tull , les premières applications des sciences à l'agriculture; il ne voulait pas, en même temps, qu'un travail nécessaire à son instruction retardât l'instant où il commencerait à fixer sur lui les regards du public , e! il traduisit les livres qu'il étudiait.

33o ÉLOGE Dfc M. DE BUFFON.

Chacune de ses traductions est précédée ci une préface : M. de Buffon a obtenu depuis, comme écrivain , une célébrité si grande et si méritée, que les essais de sa jeunesse doivent exciter la curiosité. 11 est naturel d'y chercher les premiers traits de son talent , de voir ce que l'observation et l'exercice ont pu ajouter ou corriger, de distinguer, en quelque sorte, les dons de la nature et l'ouvrage de la réflexion. Mais on ne trouve dans ces préfaces qu'un des caractères du style de M. de Buffon, cette gravité noble et soutenue qui ne l'abandonne presque jamais. Son goût était déjà trop formé, pour lui permettre de chercher des ornements que le sujet eût rejetés , et son nom trop peu connu pour le risquer. La timidité et la hardiesse peuvent être également le caractère du premier ouvrage d'un homme de génie; mais la timidité, qui suppose un goût inspiré par la nature, et une sagesse prématurée, a été Je partage des écrivains qui ont montré le talent le plus pur et le plus vrai. Rarement ceux dont une crainte salutaire n'a point arrêté les pas au commencement de la carrière, ont pu éviter de s'égarer et en atteindre le terme.

M. de Buffon parut d'abord vouloir se livrer# uniquement aux mathématiques : regardées , surtout depuis Newton , comme le fondement et la clef des connaissances naturelles, elles étaient, en quelque sorte, devenues parmi nous une science à la mode, avantage qu'elles devaient eu partie à ce que M. de Maupertuis, le savant alors le plus connu des gens dû monde, était un géomètre. Mais si M. de Buffon

ELOCF. DE M. DE BUFFQN.

s'occupa quelque temps de recherches mathématiques, c'était surtout pour s'étudier lui-même, essayer ses forces, et connaître la trempe de son génie. Bientôt il sentit que la nature l'appelait à d'autres travaux, et il essaya une nouvelle route, que le goût du public lui indiquait encore. A l'exemple de M. Duhamel, il voulut appliquer les connaissances physiques à des objets d'une utilité immédiate ; il étudia en physicien les bois, dont il était obligé de s'occuper comme propriétaire , et publia sur cette partie de l'agriculture plusieurs mémoires remarquables, surtout par la sagesse avec laquelle, écartant tout système , toute vue générale , mais incertaine, il se borne à raconter des faits, à détailler des expériences. Il n'ose s'écarter de l'esprit qui commençait alors à dominer parmi les savants, de cette fidélité sévère et scrupuleuse à ne prendre pour guides que l'observation et le calcul, à s'arrêter dès l'instant où ces fils secourables se brisent ou échappent de leurs mains. Mais s'il fut depuis moins timide, il faut lui rendre cette justice , qu'en s'abandonnant trop facilement peut-être à des systèmes spéculatifs, dont l'adoption peut touf au plus égarer quelques savants et ralentir leur course, jamais il n'étendit cet esprit systématique sur des objets immédiatement applicables à l'usage commun, où il aurait pu conduire à des erreurs vraiment nuisiblesVM,f* •

Parmi les observations que renferment ces mémoires, la plus importante est celle où il propose un moyen de donner à l'aubier une dureté au moins

33a ÉLOGE DE M. DE BliPFOJf.

égale à celle du cœur du bois, qui est elle-même augmentée par ce procédé ; il consiste à écorcer les arbres sur pied , dans le temps de la séve , et à les y laisser se dessécher et mourir. Les ordonnances défendaient cette opération ; car elles ont trop souvent traité les hommes, comme si , coudamnés à une enfance éternelle, ou à une incurable démence, on ne pouvait leur laisser, sans danger, la disposition «le leurs propriétés et l'exercice de leurs droits naturels.

Peu de temps après, M. de Buffon prouva, par le fait , la possibilité des miroirs brûlants d'Archimède et de Proclus. Tzetzès en a laissé une description , qui montre qu'ils avaient employé un système de miroirs plans. Les essais tentés par Kircher, avec un petit nombre de miroirs, ne laissaient aucun doute sur le succès; M. Dufay avait répété cette expérience; Hartsoecker avait même commencé une machine construite sur le même principe : mais il reste à M. de Buffon l'honneur d avoir montré le premier, parmi les modernes, l'expérience extraordinaire d'un incendie allumé à deux cents pieds de distance, expérience qui n'avait été vue, avant lui, qu'à Syracuse et à Constantinople. Bientôt après il proposa l'idée d'une loupe à échelons, n'exigeant plus ces masses énormes de verres, si difficiles à fondre et à travailler , absorbant une moindre quantité de lumière, parce qu'elle peut n'avoir jamais qu'une petite épaisseur, offrant enfin l'avantage de corriger une grande partie de l'aberration de sphéricité. Cette loupe, proposée en 174H par M. de Buffon,

£loge de m. de buffon» 333

n'a été exécutée que par M. l'abbé Rochon , plus de trente ans après, avec assez de succès, pour montrer qu'elle mérite la préférence sur les lentilles ordinaires. On pourrait même composer de plusieurs pièces ces loupes à échelons; on y gagnerait plus de facilité dans la construction , une grande diminution de dépense , l'avantage de pouvoir leur donner plus d'étendue, et celui d'employer, suivant le besoin, un nombre de cercles plus ou moins grand, et d'obtenir ainsi, d'un même instrument, différents degrés de force.

En 1739, M. de Buffon fut nommé intendant du Jardin du Roi. Les devoirs de cette place fixèrent pour jamais son goût , jusqu'alors partagé entre différentes sciences; et, sans renoncer à aucune, ce ne fut plus que dans leurs rapports avec l'histoire naturelle qu'il se permit de les envisager.

Obligé d'étudier les détails de cette science si vaste , de parcourir les compilations immenses où l'on avait recueilli les observations de tous les pays et de tous les siècles, bientôt son imagination éprouva le besoin de peindre ce que les autres avaient décrit ; sa tète , exercée à former des combinaisons, sentit celui de saisir des ensembles, où les observateurs ne lui offraient que des faits épars et sans liaisons.

Il osa donc concevoir le projet de rassembler tous ces faits , d'en tirer des résultats généraux qui devinssent la théorie de la nature, don! les observations ne sont que l'histoire ; de donner de l'intérêt et de la vie à celle des animaux, en mêlant un ta-

33/| ÉLOGE l)K M. m. DtFFOIV.

bleau philosophique de leurs mœurs et de leurs habitudes , à des descriptions embellies de toutes les couleurs dont l'art d'écrire pouvait les orner; de créer enfin pour les philosophes , pour tous les hommes qui ont exercé leur esprit ou leur âme, une science qui n'existait encore que pour les naturalistes.

L'immensité de ce plan ne le rebuta point; il prévoyait, sans doute, qu'avec un travail assidu de tous les jours, continué pendant une longue vie, il ne pourrait encore en exécuter qu'une partie; mais il s'agissait surtout de donner l'exemple, et d'imprimer le mouvement aux esprits. La difficulté de répandre de l'intérêt sur tant d'objets inanimés ou insipides ne l'arrêta point ; il avait déjà cette conscience du talent , qui, comme la conscience morale, ne trompe jamais, quand ou l'interroge de bonne foi, et qu'on la laisse dicter seule la réponse.

Dix années furent employées à préparer des matériaux, à former des combinaisons, à s'instruire dans la science des faits, à s'exercer dans l'art d'écrire , et au bout de ce terme, le premier volume de l'Histoire naturelle vint étonner l'Europe. En parlant de cet ouvrage, que tous les hommes ont lu, que presque tous ont admiré, qui a rempli, soit par le travail de la composition, soit par des études préliminaires, la vie entière de M. de Buffon , nous ne prendrons pour guide que la vérité (car pourquoi chercherionsnous vainement à flatter, par des éloges qui ne dureraient qu'un jour, un nom qui doit vivre à jamais?); et en évitant, s'il est possible, l'influence de toutes les causes qui peuvent agir sur l'opinion, souvent

ÉLOGE DE M. DE BUFFON. 33r>

passagère des contemporains, nous tâcherons de prévoir l'opinion durable de la postérité.

La théorie générale du globe que nous habitons, la disposition , la nature et la formation des substances qu'il offre à nos regards, les grands phénomènes qui s'opèrent à sa surface ou dans son sein; l'histoire de l'homme et les lois qui président à sa formation, à sou développement , à sa vie, à sa destruction ; la nomenclature et la description des quadrupèdes et des oiseaux « l'examen de leurs facultés, la peinture de leurs mœurs : tels sont les objets que M. de Buffon a traités.

Nous ne connaissons, par des observations exactes, qu'une très-petite partie de la surface du globe, nous n'avons pénétré dans ses entrailles que conduits par l'espérance, plus souvent avide qu'observatrice, d'en tirer ce qu'elles renferment d'utile à nos besoins, de précieux à l'avarice ou au luxe; et lors- . que M. de Buffon donna sa théorie de la terre , nos connaissances n'étaient même qu'une faible partie de celles que nous avons acquises, et qui sont si imparfaites encore. On pouvait donc regarder comme téméraire l'idée de former dès lors une théorie générale du globe, puisque cette entreprise le serait même aujourd'hui. Mais M. de Buffon connaissait trop les hommes, pour ne pas sentir qu'une science qui n'offrirait que des faits particuliers, ou ne présenterait des résultats généraux que sous la forme de simples conjectures, doit peu frapper les esprits vulgaires, trop faibles pour supporter le poids du doute. Il savait que Descartes n'avait attiré

336 ÉLOGE DE M. DE BliFFON.

les hommes a la philosophie que par la hardiesse de ses systèmes, qu'il ne les avait arrachés au joug de l'autorité, à leur indifférence pour la vérité, qu'en s'emparant de leur imagination , en ménageant leur paresse, et qu'ensuite, libres de leurs fers, livrés à l'avidité de connaître, eux-mêmes avaient su choisir la véritable route. Il avait vu enfin, dans l'histoire des sciences , que l'époque de leurs grands progrès avait presque toujours été celle des systèmes célèbres, parce que ces systèmes, exaltant à la fois l'activité de leurs adversaires, et celle de leurs défenseurs, tous les objets sont alors soumis à une discussion, dans laquelle l'esprit de parti, si difficile sur les preuves du parti contraire, oblige à les multiplier. C'est alors que chaque combattant s'appuyant sur tous les faits reçus, ils sont tous soumis à un examen rigoureux; c'est alors qu'ayant épuisé ces premières armes , on cherche de nouveaux faits pour s'en procurer de plus sûres et d'une trempe plus forte.

Ainsi, la plus austère philosophie peut pardonner ;i un physicien de s'être livré à son imagination , pourvu que ses erreurs aient contribué au progrès «les sciences, ne fut-ce qu'en imposant la nécessite de le combattre; et si les hypothèses de M. de Buffon, sur la formation des planètes, sont contraires à ces mêmes lois du système du monde, dont il avait été en France un des premiers, un des plus iéiés défenseurs, la vérité sévère, en condamnant ces hypothèses, peut encore applaudir à l'art avec lequel l'auteur a su les présenter.

éloge de m. de buffon. 337

Les objections de quelques critiques , des observations nouvelles, des faits anciennement connus, mais qui lui avaient échappé, forcèrent M. de BufFon d'abandonner quelques points de sa théorie de la terre.

Mais dans ses Époques de la nature, ouvrage destiné à rendre compte de ses vues nouvelles, à modifier ou à défendre ses principes, il semble redoubler de hardiesse à proportion des pertes que son système a essuyées , le défendre avec plus de force ? lorsqu'on l'aurait cru réduit à l'abandonner, et balancer, par la grandeur de ses idées, par la magnificence de son style, par le poids de son nom , l'autorité des savants réunis , et même celle des faits et des calculs.

Ia théorie de la terre fut suivie de l'histoire de l'homme , qui en a reçu ou usurpé l'empire.

La nature a couvert d'un voile impénétrable les lois qui président à la reproduction des êtres; M. de Buffon essaya de le lever, ou plutôt de deviner ce qu'il cachait; dans les liqueurs, où les autres naturalistes avaient vu des animaux, il n'aperçut que des molécules organiques, éléments communs de tous les êtres animés; les infusions de diverses matières animales, et celles des graines, présentaient les mêmes molécules, avec plus ou moins d'abondance. Elles servent donc également a la reproduction des êtres, à leur accroissement, à leur conservation ; elles existent dans les aliments dont ils se nourrissent, circulent dans leurs liqueurs, s'unissent à chacun de leurs organes pour réparer les pertes III. 22

338 ÉLOGE DK M. UK BlFFOW.

qu'il a pu faire. Quand ces organes ont encore la flexibilité de l'enfance, les molécules organiques, se combinant de manière à en conserver on modifier les formes, en déterminent le développement et les progrès. Mais après l'époque de la jeunesse, lorsqu'elles sont rassemblées dans des organes particuliers où, échappant à la force qu'exerce sur elles le corps auquel elles ont appartenu , elles peuvent former de nouveaux composés, elles conservent, suivant les différentes parties où elles ont existé , une disposition à se réunir, de manière à présenter les mêmes formes, et reproduisent par conséquent des individus semblables à ceux de qui elles sont émanées. Ce système brillant eut peu de partisans; il était trop difficile de se faire une idée de cette force, en vertu de laquelle les molécules enlevées à toutes les parties d'un corps conservaient une tendance à se replacer dans un ordre semblable ; d'ailleurs, les recherches de Haller, sur la formation du poulet, contredisaient cette opinion avec trop de force; l'identité des membranes de l'animal naissant et de celles de l'œuf se refusaient trop à l'hypothèse d'un animal formé postérieurement, et ne s'y étant attaché que pour y trouver sa nourriture. Les observations de Spalanzani , sur les mêmes liqueurs et sur les mêmes infusions , semblaient également détruire, jusque dans son principe, le système des molécules organiques. Mais lorsque, dégagé des liens de ce système, M. de Buffon n'est plus que peintre, historien et philosophe , avec quel intérêt, parcourant l'univers sur ses traces, on voit l'homme, dont

FXOGE DE M. DR BUFFON. 33g

le fond est partout le même, modifié lentement par Faction continue du climat, du sol , des habitudes, des préjugés, changer de couleur et de physionomie comme de goût et d'opinion ; acquérir ou perdre de la force, de l'adresse, de la beauté, comme de l'intelligence, de la sensibilité et des vertus! Avec quel plaisir on suit dans son ouvrage l'histoire des progrès de l'homme, et même celle de sa décadence; on étudie les lois de cette correspondance constante entre les changements physiques des sens ou des organes, et ceux qui s'opèrent dans l'entendement ou dans les passions ; on apprend à connaître le mécanisme de nos sens, ses rapports avec nos sensations ou nos idées, les erreurs auxquelles ils nous exposent, la manière dont nous apprenons à voir, à toucher, à entendre, et dont l'enfant, de qui les yeux faibles et incertains apercevaient à peine un amas confus de couleurs, parvient, par l'habitude et la réflexion , à saisir d'un coup d'œil le tableau d'un vaste horizon, et s'élève jusqu'au pouvoir de créer et de Combiner des images! Avec quelle curiosité enfin on observe ces détails , qui intéressent le plus vif de nos plaisirs , et le plus doux de nos sentiments, ces secrets de la nature et de la pudeur, auxquels la majesté dri style et la sévérité des réflexions donnent de la décence et une sorte de dignité philosophique, qui permettent aux sages mêmes d'y arrêter leurs regards , et de les contempler sans rougir !

Les observations dispersées dans les livres des anatomistes, des médecins et des voyageurs, forment le fond de ce tableau offert pour la première

3£o ÉLOGE DE M. DE BUFFON.

fois aux regards des hommes avides de se connaître, et surpris de tout ce qu'ils apprenaient sur eux-mêmes, et de retrouver ce qu'ils avaient éprouvé, ce qu'ils avaient vu sans en avoir eu la conscience ou conservé la mémoire.

Avant d'écrire l'histoire de chaque espèce d'animaux, M. de Buffon crut devoir porter ses recherches sur les qualités communes à tous les individus dont elle se compose et qui les distinguent des êtres des autres classes. Semblables à l'homme dans presque tout ce qui appartient au corps, n'ayant avec lui, dans leurs sens, dans leurs organes, que ces différences qui peuvent exister entre des êtres d'une même nature, et qui indiquent seulement une infériorité dans des qualités semblables, les animaux sont-ils absolument séparés de nous par leurs facultés intellectuelles? M. de Buffon essaya de résoudre ce problème, et nous n'oserions dire qu'il l'ait résolu avec succès. Craignant d'effaroucher des regards faciles à blesser, en présentant ses opinions autrement que sous un voile, il les couvre d'un voile qui a paru trop difficile à percer; on peut aussi lui reprocher, avec quelque justice, de n'avoir pas observé les animaux avec assez de scrupule, de n'avoir point porté ses regards sur des détails petits en eux-mêmes, mais nécessaires pour saisir les nuances très-fines de leurs opérations. Il semble n'avoir aperçu dans chaque espèce qu'une uniformité de procédés et d'habitudes, qui donne l'idée d'êtres obéissant à une force aveugle et mécanique, tandis qu'en observant de plus près , il aurait pu apercevoir des différences très-sensibles

ÉLOGE Di: M. DE BUFFON. 34 1

entre les individus, et des actions qui semblent appartenir au raisonnement, qui indiquent même des idées abstraites et générales.

La première classe d'animaux, décrite par M. de Buffon , est celle des quadrupèdes ; la seconde , celle des oiseaux, et c'est à ces deux classes que s'est borné son travail. Une si longue suite de descriptions semblait devoir être monotone, et ne pouvoir intéresser que les savants. Mats le talent a su triompher de ces obstacles. Esclaves ou ennemis de l'homme, destinés à sa nourriture, ou n'étant pour lui qu'un spectacle, tous ces êtres, sous le pinceau de M. de Buffon, excitent alternativement la terreur, l'intérêt, la pitié ou la curiosité. Le peintre philosophe n'en appelle aucun sur cette scène toujours attachante, toujours animée, sans marquer la place qu'il occupe dans l'univers, sans montrer ses rapports avec nous. Mais s'agit -il des animaux qui sont connus seulement par les relations des voyageurs, qui ont reçu d'eux des noms différents, dont il faut chercher l'histoire et quelquefois discuter la réalité, au milieu de récits vagues et souvent défigurés par le merveilleux , le savant naturaliste impose silence à son imagination; il a tout lu, tout extrait, tout analysé, tout discuté; on est étonné de trouver un nomenclateur infatigable, dans celui de qui ou n'attendait que des tableaux imposants ou agréables; on lui sait gré d'avoir plié son génie à des recher ches si pénibles, et ceux qui lui auraient reproché peut-être d'avoir sacrifié l'exactitude à l'effet, lui pardonnent et sentent ranimer leur confiance.

Des réflexions philosophiques mêlées aux descriptions , à l'exposition des faits et à la peinture des mœurs, ajoutent à l'intérêt, à l'utilité et au charme de cette lecture. Ces réflexions ne sont pas celles d'un philosophe qui soumet toutes ses pensées à une analyse rigoureuse , qui suit sur les divers objets les principes d'une philosophie toujours une; mais ce ne sont pas non plus ces réflexions isolées que chaque sujet offre à l'esprit, qui se présentent d'elles-mêmes, et n'ont qu'une vérité passagère et locale. Celles de M. de Buffon s'attachent toujours à quelque loi générale de la nature, ou du moins à quelque grande idée.

Dans ses discours sur les animaux domestiques, sur les animaux carnassiers, sur la dégénération des espèces, on le voit tantôt esquisser l'histoire du règne animal considéré dans son ensemble; tantôt parler en homme libre, de la dégradation où la servitude réduit les animaux; en homme sensible, de la destruction à laquelle l'espèce humaine les a soumis ; et en philosophe, de la nécessité de cette destruction, des effets lents et sûrs de cette servitude, de son influence sur la forme, sur les facultés, sur les habitudes morales des différentes espèces. Des traits qui semblent lui échapper, caractérisent la sensibilité et la fierté de son âme; mais elle parait toujours dominée par une raison supérieure : on croit, pour ainsi dire , converser avec une pure intelligence, qui n'aurait, de la sensibilité humaine, que ce qu'il en faut pour se faire entendre de nous et intéresser notre faiblesse.

>:LOGK DV Al. Dli BDFFON. 343

Dans son discours sur les perroquets, il fait sentir la différence de la perfectibilité <le l'espèce entière , apanage qu'il croit réservé à l'homme, et de cette perfectibilité individuelle que ranimai sauvage doit à la nécessité , à l'exemple de son espèce , et l'animal domestique, aux leçons de son maître. Il montre comment l'homme, par la durée de son enfance, parcelle du besoin physique des secours maternels, contracte l'habitude d'une communication intime qui le dispose à la société, qui dirige vers ses rapports avec ses semblables le développement de ses facultés, susceptibles d'acquérir une perfection plus grande dans un être plus heureusement organisé , et né avec de plus grands besoins. Peut-être cette nuance, entre nous et les animaux, est-elle moins tranchée que M. de Buffon n'a paru le croire; peut-être, comme l'exemple des castors semble le prouver, existe-t-il des espèces d'animaux susceptibles d'une sorte de perfectibilité non moins réelle , mais plus lente et plus bornée. Qui pourrait même assurer qu'elle ne s'étendrait pas bien au delà des limites que tious osons lui fixer, si les espèces qui nous paraissent les plus ingénieuses , affranchies de la crainte dont les frappe la présence de l'homme , et soumises par des circonstances locales à des besoins assez grands pour exciter l'activité , mais trop faibles pour la détruire, éprouvaient la nécessité et avaient en même temps la liberté de déployer toute l'énergie dont la nature a pu les douer? Des observations longtemps continuées pourraient seules donner le droit de prononcer sur cette question ;

il suffit, pour le sentir, de jeter un regard sur notre espèce même : supposons que les nations européennes n'aient pas existé; que les hommes soient, sur toute la terre , ce qu'ils sont en Asie et en Afrique; qu'ils soient restés partout à ce même degré de civilisation et de connaissances , auquel ils étaient déjà dans le temps où commence pour nous leur histoire : ne serait-on pas alors fondé à croire qu'il est un terme que dans chaque climat l'homme ne peut passer? ne regarderait-on pas comme un visionnaire le philosophe qui oserait promettre à l'espèce humaine les progrès qu'elle a faits et qu'elle fait journellement en Europe?

La connaissance anatomique des animaux est une portion importante de leur histoire; M. de Bufifbn eut, pour cette partie de son ouvrage, le bonheur de trouver des secours dans l'amitié généreuse d'un célèbre naturaliste, qui, lui laissant la gloire attachée à ces descriptions brillantes , à ces peintures de mœurs, à ces réflexions philosophiques qui frappent tous les esprits , se contentait du mérite plus modeste d'obtenir l'estime des savants par des détails exacts et. précis, par des observations faites avec une rigueur scrupuleuse , par des vues nouvelles, qu'eux seuls pouvaient apprécier. Ils ont regretté que M. de Buffon n'ait pas, dans l'histoire des oiseaux , conservé cet exact et sage coopéra teur; mais ils l'ont regretté seuls. Nous l'avouons sans peine, et sans croire diminuer parla le juste tribut d'honneur qu'ont mérité les travaux de M. Daubenton.

A l'histoire des quadrupèdes et des oiseaux , succéda celle des substances minérales.

Dans cette partie de son ouvrage, peut-être M. de Bufïbn n'a-t-il pas attaché assez d'importance aux travaux des chimistes modernes; à cette foule de faits précis et bien prouvés , dont ils ont enrichi la science de la nature; à cette méthode analytique qui conduit si sûrement à la vérité, oblige de l'attendre lorsqu'elle n'est pas encore à notre portée, et ne permet jamais d'y substituer des erreurs. Eu effet, l'analyse chimique des substances minérales peut seule donner à leur nomenclature une base solide , répandre la lumière sur leur histoire , sur leur origine, sur les antiques événements qui ont déterminé leur formation.

Malgré ce juste reproche, on retrouve dans l'histoire des minéraux, le talent et la philosophie de M. deBuffon; ses aperçus ingénieux, ses vues générales et grandes; ce talent de saisir dans la suite des faits, tout ce qui peut appuyer ces vues, de s'emparer des esprits, de les entraîner où il veut les conduire, et de faire admirer l'auteur, lors même que la raison ne peut adopter ses principes.

L'histoire naturelle renferme un ouvrage d'un genre différent, sous le titre d'arithmétique morale. Une application du calcul à la probabilité de la durée de la vie humaine, entrait dans le plan de l'histoire naturelle : M. de Buffon ne pouvait guère traiter ce sujet, sans porter un regard philosophique sur les principes mêmes de ce calcul , et sur la nature des différentes vérités. Il y établit cette opi-

346 ÉLOGfc DE M. DE BDFFOM .

nion,que les vérités mathématiques ne sont point des vérités réelles, mais de pures vérités de définition ; observation juste, si on veut la prendre dans la rigueur métaphysique, mais qui s'applique également alors aux vérités de tous les ordres, dès qu'elles sont précises, et qu'elles n'ont pas des individus pour objet. Si ensuite on veut appliquer ces vérités à la pratique, et les rendre dès lors individuelles, semblables encore à cet égard aux vérités mathématiques, elles ne sont plus que des vérités approchées. Il n'existe réellement qu'une seule différence : c'est que les idées dont l'identité forme les vérités mathématiques ou physiques, sont plus abstraites dans les premières; d'où il résulte que pour les vérités physiques , nous avons un souvenir distinct des individus dont elles expriment les qualités communes, et que nous ne l'avons plus pour les autres; mais la véritable réalité, l'utilité d'une proposition quelconque, est indépendante de cette différence; car on doit regarder une vérité comme réelle, toutes les fois que, si on l'appUque à un objet réellement existant, elle reste une vérité absolue y ou devient une vérité indéfiniment approchée.

M. de Buffon proposait d'assigner une valeur précise à la probabilité très-grande, que Ton peut regarder comme une certitude morale, et de n'avoir au delà de ce terme , aucun égard à la petite possibilité d'un événement contraire. Ce principe est vrai , lorsque l'on veut seulement appliquer à l'usage commun le résultat d'un calcul; et dans ce sens tous les hommes l'ont adopté dans la pratique, tous

les philosophes Font suivi dans leurs raisonnements : mais il cesse d'être juste, si ou l'introduit dans le calcul même, et surtout si on veut l'employer à établir des théories , à expliquer des paradoxes, à prouver ou à combattre des règles générales. D'ailleurs, cette probabilité, qui peut s'appeler certitude morale , doit être plus ou moins grande , suivant la nature des objets que Ton considère , et les principes qui doivent diriger notre conduite; et il aurait fallu marquer pour chaque genre de vérités et d'actions, le degré de probabilité où il commence à être raisonnable de croire et permis d'agir.

C'est par respect pour les talents de notre illustre confrère , que nous nous permettons de faire ici ces observations : lorsque des opinions qui paraissent erronées se trouvent dans un livre fait pour séduire l'esprit, comme pour l'éclairer, c'est presque un devoir d'avertir de les soumettre à un examen rigoureux. L'admiration dispose si facilement à la croyance, que les lecteurs, entraînés à la fois par le DOtn de l'auteur et par le charme du style, cèdent sans résistance, et semblent craindre que le doute, en affaiblissant un enthousiasme qui leur est cher, ne diminue leur plaisir. Mais on doit encore ici à M. de Buffon , sinon d'avoir répandu une lumière nouvelle sur cette partie des mathématiques et de la philosophie , du moins d'en avoir fait sentir l'utilité, peut-être même d'en avoir appris l'existence à une classe nombreuse, qui n'aurait pas été en chercher les principes dans les ouvrages des géomètres; enfin d'en avoir montré la liaison avecl'his-

toire naturelle de l'homme. C'est avoir contribué au progrès d'une^science qui , soumettant au calcul les événements dirigés par des lois que nous nommons irrégulîères , parce qu'elles nous sont inconnues, semble étendre l'empire de l'esprit humain au delà de ses bornes naturelles , et lui offrir un instrument à l'aide'duquel ses regards peuvent s'étendre sur des espaces immenses, que peut-être il ne lui sera jamais permis de parcourir.

On a reproché à la philosophie de M. de Buftbn , non-seulement ces systèmes généraux dont nous avous parlé, et qui reparaissent trop souvent dans le cours de ses ouvrages , mais on lui a reproché uu esprit trop systématique , ou plutôt un esprit trop prompt à former des résultats généraux, d'après les premiers rapports qui l'ont frappé, et de négliger trop ensuite les autres rapports qui auraient pu, ou jeter des doutes sur ces résultats , ou en dimiuuer la généralité, ou leur ôter cet air de grandeur, ce caractère imposant, si propre à entraîner les imaginations ardentes et mobiles. Les savants qui cherchent la vérité, étaient fâchés d'être obligés sans cesse de se défendre contre la séduction , et de ne trouver souvent, au lieu de résultats et de faits propres à servir de base à leurs recherches et à leurs observations, que des opinions à examiner et des doutes à résoudre.

Mais si l'histoire naturelle a eu parmi les savants des censeurs sévères, le style de cet ouvrage n'a trouvé que des admirateurs.

M. de Buffon est poète dans ses descriptions;

tLOGK DE M. DK BUFFOtf.

mais, comme les grands poètes, il sait rendre intéressante la peinture des objets physiques , en y m èlant avec art des idées morales, qui intéressent l'âme en même temps que l'imagination est amusée ou étonnée. Son style est harmonieux , non de cette harmonie qui appartient à tous les écrivains corrects, à qui le sens de l'oreille n'a pas été refusé, et qui consiste presque uniquement à éviter les sons durs ou pénibles, mais de cette harmonie qui est une partie du talent, qui ajoute aux beautés, par une sorte d'analogie entre les idées et les sons, et fait que la phrase est douce ou sonore, majestueuse ou légère, suivant les objets qu'elle doit peindre et les sentiments qu'elle doit réveiller.

Si M. de Buffon est plus abondant que précis , cette abondance est plutôt dans les choses que dans les mots; il ne s'arrête pas à une idée simple, il en multiplie les nuances ; mais chacuue d'elles est exprimée avec précision; son style a de la majesté, de la pompe, mais c'est parce qu'il présente des idées vastes et de grandes images ; la force et l'énergie lui paraissent naturelles; il semble qu'il lui ait été impossible de parler ou plutôt de penser autrement; on a loué la variété Jde ses tons ; on s'est plaint de sa monotonie; mais ce qui peut être fondé dans cette censure , est encore un sujet d'éloge : en peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante ; en décrivant la fureur du tigre , la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l'oiseau-raouchc, son style prend le caractère des objets; mais il con-

Ii LOGE DE M. DK BUFEON.

serve sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il peint ; et il sait que, même dans les plus petits objets, elle a manifesté toute sa puissance. Frappé d'une sorte de respect religieux pour les grands phénomènes de l'univers, pour les lois générales auxquelles obéissent les diverses parties du vaste ensemble qu'il a entrepris de tracer, ce sentiment se montre partout , et forme en quelque sorte le fond sur lequel il répand de la variété, sans que cependant on cesse jamais de l'apercevoir.

Cet art de peindre, en ne paraissant que raconter, ce grand talent du style, porté sur des objets qu'on avait traités avec clarté, avec élégance, et même embellis par des réflexions ingénieuses, mais auxquels jusqu'alors l'éloquence avait paru étrangère , frappèrent bientôt tous les esprits; la langue française était devenue la langue de l'Europe, et M. de Buffon eut partout des lecteurs et des disciples. Mais ce qui est plus glorieux, parce qu'il s'y joint une utilité réelle, le succès de ce grand ouvrage fut l'époque d'une révolution dans les esprits : on ne put le lire sans avoir envie de jeter au moins un coup d'oeil sur la nature; et l'histoire naturelle devint une connaissance presque vulgaire; elle fut, pour toutes les classes de la société, ou un amusement, ou une occupation ; on voulut avoir un cabinet, comme on voulait avoir une bibliothèque; mais le résultat n'en est pas le même; car, dans les bibliothèques, on ne fait que répéter les exemplaires des mêmes livres, et ce sont des individus différents qu'on rassemble dans les cabinets; ils s'y multiplient pour les natu-

liî.OCE DE M. DE BUFFON. 35 1

ralistes, à qui dès lors les objets dignes d'être observés échappent plus difficilement.

La botanique, la métallurgie, les parties de l'histoire naturelle immédiatement utiles à la médecine, au commerce, aux manufactures, avaient été encouragées; mais c'est à Ja science même, à cette science comme ayant pour objet la connaissance de la nature, que M. de Buffon a su le premier intéresser les souverains, les grands, les hommes publics de toutes les nations. Plus sûrs d'obtenir des récompenses, pouvant aspirer enfin à cette gloire populaire que les vrais savants savent apprécier mieux que les autres hommes, et qu'ils ne méprisent point, les naturalistes se sont livrés à leurs travaux avec une ardeur nouvelle : on les a vus se multiplier à la voix de M. de Buffon , dans les provinces comme dans' les capitales, dans les autres parties du monde comme dans l'Europe. Sans doute on avait cherché, avant lui, à faire sentir l'utilité de l'étude de la nature; la science n'était pas négligée; la curiosité humaine s'était portée dans les pays éloignés, avait voulu connaître la surface de la terre et pénétrer dans son sein; mais on peut appliquer à M. de Buffon ce que lui-même a dit d'un autre philosophe également célèbre, son rival dans Part d'écrire, comme lui plus utile peut-être par l'effet de ses ouvrages que par les vérités qu'ils renferment. D'autres avaient dit les mêmes choses , mais il les a commandées au nom de la nature , et on lui a obéi.

Peut-être le talent d'inspirer aux autres son enthousiasme, de les forcer de concourir aux mêmes

35a ÉLOGE DE M. DE MJFFOX.

vues , n'est pas moins nécessaire que celui des découvertes au perfectionnement de l'espèce humaine; peut-être n'est-il pas moins rare, n'exige-t-il pas moins ces grandes qualités de l'esprit qui nous forcent à l'admiration. Nous l'accordons à ces harangues célèbres que l'antiquité uous a transmises, et dont l'effet n'a duré qu'un seul jour; pourrions-nous la refuser à ceux dont les ouvrages produisent, sur les hommes dispersés, des effets plus répétés et plus durables? Nous l'accordons à celui dont l'éloquence, disposant des cœurs d'un peuple assemblé, lui a inspiré une résolution généreuse ou salutaire; pourrait-on la refuser à celui dont les ouvrages ont changé la pente des esprits, les ont portés à une étude utile, et ont produit une révolution qui peut faire époque dans l'histoire des sciences?

Si donc la gloire doit avoir l'utilité pour mesure, tant que les hommes n'obéiront pas à la seule raison, tant qu'il faudra non seulement découvrir des vérités, mais forcer à les admettre, mais inspirer le désir d'en chercher de nouvelles, les hommes éloquents, nés avec le talent de répandre la vérité, ou d'exciter le génie des découvertes, mériteront d'être placés au niveau des inventeurs, puisque sans eux ces inventeurs, ou n'auraient pas existé, ou auraient vu leurs découvertes demeurer inutiles et dédaignées.

Quand même une imitation mal entendue de M. de Buffon aurait introduit, dans les livres d'histoire naturelle, le goût des systèmes vagues et des vaines déclamations , ce mal serait nul en comparaison de tout ce que cette science doit à ses travaux :

les déclamations» les systèmes passent, et les faits restent; ces livres qu'on a surchargés d'ornements pour les foire lire, seront oubliés; mais s'ils renferment quelques vérités, elles survivront à leur chute.

On peut diviser eu deux classes les grands écrivains, dont les ouvrages excitent une admiration durable et sont lus encore lorsque les idées qu'ils renferment, rendues communes par cette lecture même, ont perdu leur intérêt et leur utilité : les uns, doués d'un tact fin et sûr, d'une âme sensible, d'un esprit juste , ne laissent dans leurs ouvrages rien qui ne soit écrit avec clarté, avec noblesse, avec élégance, avec cette propriété de termes, cette précision d'idées et d'expression , qui permet au lecteur d'en goûter les beautés sans fatigue, et sans qu'aucune sensation pénible vienne troubler son plaisir.

Quelques pensées qui naissent dans leur esprit » quelque sentiment qui occupe leur âme, ils le rendent tel qu'il est, avec toutes ses nuances, avec toutes les images qui l'accompagnent; ils ne cherchent point l'expression , elle s'offre à eux ; mais ils savent eu éloigner tout ce qui nuirait à l'harmonie, à l'effet, à la clarté; tels furent Despréaux, Racine, Fénelon, Massillon, Voltaire. On peut sans danger les prendre pour modèles : comme le grand secret de leur art est de bien exprimer ce qu'ils pensent ou ce qu'ils sentent, celui qui l'aura saisi dans leurs ouvrages, qui aura su se le rendre propre s'approchera d'eux, si ses pensées sont dignes des leurs; l'imitation ne paraîtra point servile, si ses idées sont à lui, et il ne III. 23

354 ÉLOGE DE M. DE BlîFFOKf.

sera ni expose à contracter des défauts, ni à perdre de son originalité.

Danè d'autres écrivains, te style paraît se confondre davantage avec les pensée*. Non- seulement, si on cherche à les séparer, on détruit des beautés, mais les idées elles-mêmes semblent disparaître, parce que l'expression leur .imprimait le caractère particulier de l'âme et de l'esprit de l'auteur, caractère qui s'évanouit avec elle : tels furent Corneille , Bossuet, Montesquieu, Rousseau; tel fut 1VÎ. de Bnffon.

Ils frappent plus que les autres, parce qu'ils ont une originalité plus grande et plus continue; parce que, moins occupés de la perfection et des qualités du style, ils voilent moins leurs hardiesses; parce qu'ils sacrifient moins l'effet au goût et à la raison ; parce que leur caractère, se montrant sans cesse dans leurs ouvrages, agit à la longue plus fortement, et se communique davantage ; mais en même temps ils peuvent être des modèles dangereux : pour imiter leur style , il faudrait avoir leurs pensées, voir les objets comme ils les voient, sentir comme ils sentent. Autrement, si le modèle vous offre des idées originales et grandes, l'imitateur vous présentera des idées communes, surchargées d'expressions extraordinaires; si l'un ôte aux vérités abstraites leur sécheresse, en les rendant par des images brillantes, l'autre présentera des demi-pensées, que des métaphores bizarres rendent inintelligibles. Le modèle a parlé de tout avec chaleur^ parce que son âme était toujours' agitée ? le froid imitateur cachera son in-

différence sous des formes passionnées. Dans ces écrivains, les défauts tiennent souvent aux beautés ; ils ont la même origine et sont plus difficiles à distinguer; ce sont ces défauts que l'imitateur ne manque jamais de transporter dans ses copies. Veut-on les prendre pour modèles, il ne faut point chercher à saisir leur manière, il ne faut point vouloir leur ressembler, mais se pénétrer de leurs beautés, aspirer à produire des beautés égales, s'appliquer comme eux à donner un caractère original à ses productions, sans copier celui qui frappe ou qui séduit dans les leurs.

Il serait donc injuste d'imputer à ces grands écrivains les fautes de leurs enthousiastes, de les accuser d'avoir corrompu le goût, parce que des gens qui en manquaient les ont parodiés en croyant les imiter. Ainsi, ou aurait tort de reprocher à M. de Buffon ces idées vagues, cachées sous des expressions ampoulées, ces images incohérentes, cette pompe ambitieuse du style qui défigure tant de productions modernes, comme on aurait tort de vouloir rendre Rousseau responsable de cette fausse sensibilité , de cette habitude de se passionner de sang-froid , d'exagérer toutes les opinions, enfin de cette manie de parler de soi sans nécessité, qui sont devenues une espèce de mode et presque un mérite. Ces erreurs, passagères dans le goût d'une nation, cèdent facilement à l'empire de la raison et à celui de l'exemple ; l'enthousiasme exagéré, qui fait admirer jusqu'aux défauts des hommes illustres, donne à ces maladroites imitations une vogue momentanée, mais

à la longue il ne reste que ce qui est vraiment beau; et comme Corneille et Bossuet ont contribué à donner à notre langue, l'un plus de force , l'autre plus d'élévation et de hardiesse, M. de Buffon lui aura fait acquérir plus de magnificence et de grandeur,

comme Rousseau l'aura instruire à former des ac-

cents plus fiers et plus passionnés.

Le style de M. de Buffon n'offre pas toujours le même degré de perfection ; mais dans tous les morceaux destinés à l'effet, il a cette correction, cette pureté, sans lesquelles, lorsqu'une langue est une fois formée, on ne peut atteindre à une célébrité durable. S'il s'est permis quelquefois d'être négligé, c'est uniquement dans les discussions purement scientifiques, où les taches qu'il a pu laisser ne nuisent point à des beautés, et servent peut-être à faire mieux goûter les peintures brillantes qui les suivent. C'était par un long travail qu'il parvenait à donner à son style ce degré de perfection, et il continuait de les corriger jusqu'à ce qu'il eût effacé toutes les traces du travail, et qu'à force de peine il lui eût donné de la facilité. Car cette qualité si précieuse n'est, dans un écrivain, que l'art de cacher ses efforts, de présenter ses pensées comme s'il les avait conçues d'un seul jet , dans l'ordre le plus naturel ou le plus frappant, revêtues des expressions les plus propres ou les plus heureuses; et cet art, auquel le plus grand charme du style est attaché, n'est cependant que le résultat d'une longue suite d'observations fugitives et d'attentions minutieuses.

M. de Buffon aimait à lire ses ouvrages, non par

vanité, mais pour juger par l'expérience de leur clarté et de leur effet, les deux qualités peut-être sur lesquelles on peut le moins se juger soi-même. Avec une telle intention, il ne choisissait pas ses auditeurs .ceux que le hasard lui offrait, semblaient devoir mieux représenter le public, dont il voulait essayer sur eux la manière de sentir; il ne se bornait pas à recevoir leurs avis, ou plutôt leurs éloges, souvent il leur demandait quel sens ils attachaient à une phrase, quelle impression ils avaient éprouvée; et s'ils n'avaient pas saisi son idée, s'il avait manqué l'effet qu'il voulait produire, il en concluait que cette partie de son ouvrage manquait de netteté, de mesure ou de force, et il l'écrivait de nouveau. Cette méthode est excellente pour les ouvrages de philosophie qu'on destine à devenir populaires, mais peu d'auteurs auront le courage de l'employer. 11 ne faut pas cependant s'attendre à trouver un égal degré de clarté dans toute l'histoire naturelle ; M. de Buffon a écrit pour les savants, pour les philosophes et pour le public, et il a su proportionner la clarté de chaque partie au désir qu'il avait d'être entendu d'un nombre plus ou moins grand de lecteurs.

Peu d'hommes ont été aussi laborieux que lui, et l'ont été d'une manière si continue et si régulière! Il paraissait commander à ses idées, plutôt qu'être entraîné par elles. Né avec une constitution à la fois très-saine et très-robuste, fidèle au principe d'employer toutes ses facultés, jusqu'à ce que la fatigue l'avertît qu'il commençait à en abuser, son es-

prit était toujours également prêt à remplir la tâche qu'il lui imposait. C'était à la campagne qu'il aimait le plus à travailler ; il avait placé son cabinet à l'ex-

trémité d'un vaste jardin sur la cime d'une montagne ; c'est là qu'il passait les matinées entières, tantôt écrivant dans ce réduit solitaire, tantôt méditant dans les allées de ce jardin, dont l'entrée était alors rigoureusement interdite; seul, et dans les moments de distraction nécessaire au milieu d'un travail longtemps continué, n'ayant autour de lui que la nature, dont le spectacle, en délassant ses organes, le ramenait doucement à ses idées que la fatigue avait interrompues. Ces longs séjours à Montbart étaient peu compatibles avec ses fonctions de trésorier de l'Académie, mais il s'était choisi pour adjoint M. Tillet, dont il connaissait trop le zèle actif et sage, rattachement scrupuleux à tous ses devoirs, pour avoir à craindre que ses confrères pussent jamais se plaindre d'une absence si utilement employée.

On doit mettre au nombre des services qu'il a rendus aux sciences, les progrès que toutes les parties du Jardin du Roi ont faits sous son administration. Ces grands dépôts ne dispensent point d'étudier la nature. La connaissance de la disposition des objets et de la place qu'ils occupent à la surface ou dans le sein de la terre, n'est pas moins importante que celle des objets eux-mêmes. C'est par là seulement qu'on peut connaître leurs rapports, et s'élever à la recherche de leur origine et des lois de leur formation; mais c'est dans les cabinets qu'où ap-

FLOGK Ofc AI. ht BUFFOA.

prend à se rendre capable d'observer immédiatement la nature; c'est là encore, qu'après l'avoir étudiée, on apprend à juger ses propres observations, à les comparer, à en tirer des résultats , a se rappeler ce qui a pu échapper au premier coup d'œil. C'est dans les cabinets que commence l'éducation du naturaliste, et c'est là aussi qu'il peu! mettre la dernière perfection à ses pensées. Le Cabinet du roi est devenu, entre les mains de M. de BufTon, non un simple monument d'ostentation, mais un dépôt utile, et pour l'instruction publique, et pour le progrès des sciences. Il avait su intéresser toutes les classes d'hommes à l'histoire naturelle; et pour le récompenser du plaisir qu'il leur avait procuré, tous s'empressaient d'apporter à ses pieds les objets curieux qu'il leur avait appris à chercher et à connaître. Les savants y ajoutaient aussi leur tribut, car ceux même qui combattaient ses opinions, qui désapprouvaient sa méthode de traiter les sciences, reconnaissaient cependant qu'ils devaient une partie de leurs lumières aux vérités qu'il avait recueillies, et une partie de leur gloire, à cet enthousiasme pour l'histoire naturelle qui était son ouvrage. Les souverains lui envoyaient les productions rares ou curieuses dont la nature avait enrichi leurs Etats. C'est à lui que ces présents étaient adressés ; mais il les remettait dans le Cabinet du roi, comme dans le lieu où, exposés aux regards d'un grand nombre d'hommes éclairés, ils pouvaient être le plus utiles.

Dans les commencements de son administration ,

il avait consacré à l'embellissement du Cabinet , une gratification qui lui était offerte, mais qu'il ne voulait pas accepter pour lui-même ; procédé noble et doublement utile à ses vues, puisqu'il lui donnait le droit de solliciter des secours avec plus de hardiesse et d'opiniâtreté.

La botanique était celle des parties de l'histoire naturelle dont il s'était le moins occupé; mais son goût particulier n'influa point sur les fonctions de l'intendant du Jardin du Roi. Agrandi par ses soins, distribué de la manière la plus avantageuse pour l'enseignement et pour la culture , d'après les vues des botanistes habiles qui y président , ce jardin est devenu un établissement digne d'une nation éclairée et puissante.

Parvenu à ce degré de splendeur, le Jardin du Roi n'aura plus à craindre sans doute ces vicissitudes de décadence et de renouvellement, dont notre histoire nous a transmis le souvenir; et le zèle éclairé du successeur de M. de Buffon suffirait seul pour en répoudre à l'Académie et aux sciences.

Ce n'est pas seulement à sa célébrité que M. de Buffon dut le bonheur de lever les obstacles qui s'opposèrent longtemps à l'entier succès de ses vues, il le dut aussi à sa conduite. Des louanges insérées dans l'histoire naturelle, étaient la récompense de l'intérêt que l'on prenait aux progrès de la science; et l'on regardait comme une sorte d'assurance d'immortalité , l'honneur d'y voir inscrire son nom. D'ailleurs, M. de Buffon avait eu le soin constant d'acquérir et de conserver du crédit auprès des mi-

E DE M. DE BLJFFON

nistres et de ceux qui , chargés par eux des détails , ont sur la décision et l'expédition des affaires une influence inévitable. 11 se conciliait les uns , en ne se permettant jamais d'avancer des opinions qui pussent les blesser, en ne paraissant point prétendre à les juger; il s'assurait des autres en employant avec eux un ton d'égalité qui les flattait, et en se dépouillant de la supériorité que sa gloire et ses talents pouvaient lui donner. Ainsi, aucun des moyens de contribuer aux progrès de la science à laquelle il s'était voué, n'avait été négligé. Ce fut l'unique objet de son ambition. Sa considération , sa gloire y étaient liées sans doute; mais tant d'hommes séparent leurs intérêts de l'intérêt général, qu'il serait injuste de montrer de la sévérité pour ceux qui savent les réunir. Ce qui prouve à quel point M. de Buffon était éloigné de toute ambition vulgaire, cest qu'appelé à Fontainebleau par le feu roi qui voulait le consulter sur quelques points relatifs à la culture des forets, et ce prince lui ayant proposé de le charger en chef de l'administration de toutes celles qui composent les domaines, ni l'importance de cette place, ni l'honneur si désiré d'avoir un travail particulier avec le roi, ne purent l'éblouir; il sentait qu'en interrompant ses travaux, il allait perdre une partie de sa gloire; il sentait en même temps la difficulté de faire le bien; surtout il voyait d'avance la foule des courtisans et des administrateurs se réunir contre une supériorité si effrayante, et contre les conséquences d'un exemple si dangereux.

36l ÉLOGE DE M. DE BUFFON.

Placé dans un siècle où l'esprit humain s'agttant dans ses chaînes, les a relâchées toutes, et en a brisé quelques-unes; où toutes les opinions ont été examinées, toutes les erreurs combattues, tous les anciens usages soumis à la discussion; où tous les esprits ont pris vers la liberté un essor inattendu, M. de Buffon parut n'avoir aucune part à ce mouveraeut général : ce silence peut paraître singulier dans un philosophe dont les ouvrages prouvent qu'il avait considéré l'homme sous tous les rapports, et annoncent en même temps une manière de penser mâle et ferme , bien éloignée de ce penchant à l'incertitude qui conduit à l'indifférence.

Mais peut-être a-t-il cru que le meilleur moyen de détruire les erreurs en métaphysique et en morale était de multiplier les vérités d'observation dans les sciences naturelles; qu'au lieu de combattre l'homme ignorant et opiniâtre, il fallait lui inspirer le désir de s'instruire. 11 était plus utile, selon lui, de .prémunir les générations suivantes contre l'erreur, en accoutumant les esprits à se nourrir des, vérités même indifférentes, que d'attaquer de front les préjugés déjà enracinés et liés avec l'amour-propre , l'intérêt ou les passions de ceux qui les ont adoptés. La nature a donné à chaque homme son talent , et la sagesse consiste à y plier sa conduite : Tua est fait pour combattre, l'autre pour s'instruire; l'un pour corriger et redresser les esprits, l'autre pour les subjuguer et les entraîner après lui.

D'ailleurs, M. de Buffon voulait élever le, monument de l'histoire naturelle, il voulait donner une

nouvelle forme au Cabinet du roi ; il avait besoin et de repos et du concours général des suffrages : or, quiconque attaque des erreurs, ou laisse seulement entrevoir son mépris pour elles, doit s'attendre à voir ses jours troublés, et chacun de ses pas embarrassé par des obstacles. Un vrai philosophe doit combattre les ennemis qu'il rencontre sur la route qui le conduit à la vérité, mais il serait maladroit d'en appeler de nouveaux par des attaques imprudentes, .i j-

Peu de savants, peu d'écrivains ont obtenu une gloire aussi populaire que M. de Buffon , et il eut le bonheur de la voir continuellement s'accroître à mesure que les autres jouissances, diminuant pour lui celles de l'amour-propre, lui devenaient plus nécessaires. Il n'essuya que peu de critiques, parce qu'il avait soin de n'offenser aucun parti, parce que la nature de ses ouvrages ne permettait guère à la littérature ignorante d'atteindre à sa hauteur. Les savants avaient presque tous gardé le silence, sachant qu'il y a peu d'honneur et peu d'utilité pour les sciences à combattre un système qui devient nécessairement une vérité générale, si les faits le confirment, ou qui tombe de lui-même s'ils le contrarient.

D'ailleurs, M. de Buffon employa le moyen le plus sûr d'empêcher les critiques de se multiplier; il ue répondit pas à celles qui parurent contre ses premiers volumes. Ce n'est point qu'elles fussent toutes méprisables. Celles de M. Haller, de M. Bonnet, de M. l'abbé de Condillac, celles même que plusieurs savants avaient fournies à l'auteur des T.et-

très américaines, pouvaient mériter des réponses qui n'eussent pas toujours été faciles. Mais eu répondant, il aurait intéressé Famour-propre de ses adversaires à continuer leurs critiques, et perpétué une guerre où la victoire, qui ne pouvait jamais être absolument complète, ne l'aurait pas dédommagé d'un ' temps qu'il était sûr d'employer plus utilement pour sa gloire.

Les souverains, les princes étrangers qui visitaient la France s'empressaient de rendre hommage à M. de BufFon, et de le chercher au milieu de ces richesses de la nature rassemblées par ses soins. L'impératrice de Russie , dont le nom est lié à celui de nos plus célèbres philosophes, qui avait proposé inutilement à M. D'Alembert de se charger de l'éducation de son fils, et appelé auprès d'elle M. Diderot, après avoir répandu sur lui des bienfaits, dont la délicatesse avec laquelle ils étaient offerts augmentait le prix, qui avait rendu M. de Voltaire le confident de tout ce qu'elle entreprenait pour répandre les lumières, établir la tolérance et adoucir les lois; l'impératrice de Russie prodiguait à M. de BufFon les marques de son admiration les plus capables de le toucher, en lui envoyant tout ce qui , dans ses vastes Etats, devait le plus exciter sa curiosité, et en choisissant, par une recherche ingénieuse, les productions singulières qui pouvaient servir de preuves à ses opinions. Enfin , il eut l'honneur de recevoir, dans sa retraite de Moutbart, ce héros en qui l'Europe admire le génie de Frédéric, et chérit l'humanité d'un sage, et qui vient aujourd'hui mêler ses

regrets aux nôtres, et embellir par l'éclat de sa gloire la modeste simplicité des honneurs académiques.

M. de Buffon n'était occupé que d'un seul objet , n'avait qu'un seul goût; il s'était créé un style, et s'était fait une philosophie par ses réflexions plus encore que par l'étude ; on ne doit donc pas s'étonner de ne trouver ni dans ses lettres, ni dans quelques morceaux échappés de sa plume, cette légèreté, cette simplicité qui doivent en être le caractère : mais presque toujours quelques traits font reconnaître le peintre de la nature, et dédommagent d'un défaut de flexibilité, incompatible peut-être avec la trempe mâle et vigoureuse de son esprit. C'est à la même cause que l'on doit attribuer la sévérité de ses jugements et cette sorte d'orgueil qu'on a cru observer en lui. L'indulgence suppose quelque facilité à se prêter aux idées et à la manière d 'autrui, et il est difficile d'être sans orgueil, quand, occupé sans cesse d'un grand objet qu'on a dignement rempli , on est forcé en quelque sorte de porter toujours avec soi le sentiment de sa supériorité.

Dans la société , M. de Buffon souffrait sans peine la médiocrité, ou plutôt, occupé de ses propres idées, il ne l'apercevait pas, et préférait en général les gens qui pouvaient le distraire sans le contredire, et sans l'assujettir au soin fatigant de prévenir leurs objections ou d'y répondre. Simple dans la vie privée, y prenant sans effort le ton de la bonhomie, quoique aimant par goût la magnificence et tout ce qui avait quelque appareil de grandeur, il avait con-

366 KLOGF. DE M. DK BUFFON.

serve cette politesse noble , ces déférences extérieures pour le rang et les places , qui étaient dans sa jeunesse le ton général des gens du monde, et dont plus d'amour pour la liberté et l'égalité, au moins dans les manières, nous a peut-être trop corrigés, car souvent les formes polies dispensent de la fausseté; et le respect extérieur est une barrière que l'on oppose avec succès à une familiarité dangereuse. On aurait pu tirer de ces déférences, qui paraissaient exagérées, quelques inductions défavorables au caractère de M. de Buffon, si dans des circonstances plus importantes il n'avait montré une hauteur dame et une noblesse supérieures à l'intérêt comme au ressentiment.

Il avait épousé, en 1762, mademoiselle de Saint- Bel in, dont la naissance, les agréments extérieurs et les vertus réparèrent à ses yeux le défaut de fortune. L âge avait fait perdre à M. de Buffon une partie des agréments de la jeunesse; mais il lai restait une taille avantageuse, un air noble, une figure imposante, une physionomie à la fois douce et majestueuse. L'enthousiasme pour le talent fit disparaître aux yeux de madame de Buffon l'inégalité d'âge; et dans cette époque de la vie, où la félicité semble se borner à remplacer, par l'amitié et des souvenirs mêlés de regrets, un bonheur plus doux qui nous échappe, il eut celui d'inspirer une passion tendre, constante, sans distraction comme sans nuages. Jamais une admiration plus profonde ne s'unit à une tendresse plus vraie. Ces sentiments se montraient dans les regards, dans les manières, dans les dïs-

cours de madame de Buffon , et remplissaient son cœur et sa vie. Chaque nouvel ouvrage de son mari, chaque nouvelle palme ajoutée à sa gloire était pour elle une source de jouissances, d'autant plus douces, qu'elles étaient sans retour sur elle-même, sans aucun mélange de l'orgueil que pouvait lui inspirer l'honneur de partager la considération et le nom de M. de Buffon. Heureuse du seul plaisir d'aimer et d'admirer ce qu'elle aimait , son âme était fermée à toute vanité personnelle comme à tout sentiment étranger. M. de Buffon n'a conservé d'elle qu'un fils, M. le comte de Buffon , major en second du régiment (fAngoumois, qui porte avec honneur, dans une antre carrière, un nom à jamais célèbre dans les sciences, dans les lettres et dans la philosophie.

M. de Buffon fut longtemps exempt des pertes qu'amène la vieillesse; il conserva également et toute la vigueur des sens et toute celle de l'âme. Toujours plein d'ardeur pour le travail, toujours constant dans sa manière de vivre, dans ses délassements comme dans ses études, il semblait que l'âge de la force se fût prolongé pour lui au delà des bornes ordinaires. Une maladie douloureuse vint troubler et accélérer la fin d'une si belle carrière; il lui opposa la patience, eut le courage de s'en distraire par une étude opiniâtre; mais il ne consentit jamais à s'en délivrer par une opération dangereuse. Le travail, les jouissances de la gloire, le plaisir de suivre ses projets , pour l'agrandissement du Jardin et du Cabinet du roi, suffisaient pour l'attacher à la

vie ; il ne voulut pas la risquer contre l'espérance d'un soulagement souvent passager, et suivi quelquefois d'infirmités pénibles, qui, lui ôtant une partie de ses forces, auraient été pour une âme active plus insupportables que la douleur. Il conserva, presque jusqu'à ses derniers moments, le pouvoir de s'occuper avec intérêt de ses ouvrages et des fonctions de sa place, la liberté entière de son esprit, toute la force de sa raison, et pendant quelques jours seulement, il cessa d'être l'homme illustre, dont le génie et les travaux occupaient l'Europe depuis quarante ans.

Les sciences le perdirent le 16 avril 1788.

Lorsque de tels hommes disparaissent de la terre, aux premiers éclats d'un enthousiasme, augmenté par les regrets, et aux derniers cris de l'envie expirante, succède bientôt un silence redoutable, pendant lequel se prépare avec lenteur le jugement de la postérité. Ou relit paisiblement, pour l'examiner, ce qu'on avait lu pour l'admirer, le critiquer, ou seulement pour le vain plaisir d'en parler. Des opinions conçues avec plus de réflexion , motivées avec plus de liberté, se répandent peu à peu, se modifient, se corrigent les unes les autres, et à la fin une voix presque unanime s'élève et prononce un arrêt que rarement les siècles futurs doivent révoquer.

Ce jugement sera favorable à M. de fiuffon : il restera toujours dans la classe si peu nombreuse des philosophes dont une postérité reculée lit encore les ouvrages. En général, elle se rappelle leurs noms,

éloge de m. de buffon. 369

elle s'occupe de leurs découvertes, de leurs opinions : mais c'est dans des ouvrages étrangers qu'elle va les chercher, parce qu'elles s'y présentent débarrassées de tout ce que les idées particulières au siècle, au pays où ils ont vécu, peuvent y avoir mêlé d'obscur, de vague ou d'inutile; rarement le charme du style peut compenser ces effets inévitables du temps et du progrès des esprits. Mais M. de Buffon doit échapper à cette règle commune, et la postérité placera ses ouvrages à côté des dialogues du disciple de Socrate et des entretiens du philosophe de Tusculum.

L'histoire des sciences ne présente que deux hommes, qui, par la nature de leurs ouvrages, paraissent se rapprocher de M. de Buffon , Aristote et Pline, tous deux infatigables comme lui dans le travail, étonnants par l'immensité de leurs connaissances, et par celle des plans qu'ils ont conçus et exécutés; tous deux, respectés pendant leur vie et honorés après leur mort par leurs concitoyens , ont vu leur gloire survivre aux révolutions des opinions et des empires, aux nations qui les ont produits, et même aux langues qu'ils ont employées; ils semblent, par leur exemple, promettre à M. de Buffon une gloire non moins durable.

Aristote porta sur le mécanisme des opérations de l'esprit humain , sur les principes de l'éloquence et de la poésie, le coup d'œil juste et perçant d'uu philosophe; dicta au goût et à la raison des lois auxquelles elles obéissent encore ; donna le premier exemple, trop tôt oublié, d'étudier la nature, dans III. 24

la seule vue de la connaître, et de l'observer avec méthode et précision.

Placé au milieu d'une nation moins savante, Pline fut plutôt un compilateur de relations qu'un philosophe observateur; mais comme il avait embrassé dans son plan tous les travaux des arts et tous les phénomènes de la nature, son ouvrage renferme les mémoires les plus précieux et les plus étendus que l'antiquité nous ait laissés pour l'histoire des progrès de l'espèce humaine.

Dans un siècle plus éclairé, M. de Buflbn a réuni ses propres observations à celles que ses immenses lectures lui ont fournies; son plan, moins étendu que celui de Pline, est exécuté d'une manière plus complète : il présente et discuté les résultats qu'Aristote n'avait osé qu'indiquer.

Le philosophe grec n'a mis dans son style qu'une précision méthodique et sévère , et n'a parlé qu'à la raison.

Pline, dans uu style noble, énergique et grave, laisse échapper des traits d'une imagination forte , mais sombre, et d'une philosophie souvent profonde , mais presque toujours austère et mélancolique.

M. de BufTon, plus varié, plus brillant, plus prodigue d'images, joint la facilité à l'énergie, les grâces à la majesté ; sa philosophie , avec un caractère moins prononcé, est plus vraie et moins affligeante. Aristote semble n'avoir écrit que pour les savants, Pline pour les philosophes, M. de Buffon pour tous les hommes éclairés.

Aristote a été souvent égaré par cette vaine métaphysique de mots, vice de la philosophie grecque, dont la supériorité de son esprit ne put entièrement le garantir.

La crédulité de Pline a rempli son ouvrage de fables, qui jettent de l'incertitude sur les faits qu'il rapporte, lors même qu'on n'est pas en droit de les reléguer dans la classe des prodiges.

On n'a reproché à M. de Buffon que ses hypothèses : ce sont aussi des espèces de fables, mais des fables produites par une imagination active qui a besoin de créer, et non par une imagination passive qui cède 3 des impressions étrangères.

On admirera toujours dans Aristote, le génie de la philosophie : on étudiera dans Pline, les arts et l'esprit des anciens; on y cherchera ces traits qui frappent l'âme d'un sentiment triste et profond; mais on lira M. de Buffon pour s'intéresser comme pour s'instruire; et tandis qu'il continuera d'exciter pour les sciences naturelles un enthousiasme utile, les hommes lui devront lougtemps et les doux plaisirs que procurent à une âme jeune encore les premiers regards jetés sur la nature , et ces consolations qu'éprouve une âme fatiguée des orages de la vie, en reposant sa vue sur l'immensité des êtres paisiblement soumis à des lois éternelles et nécessaires.

Benjamin Franklin naquit à Boston , le 6 janvier 1 706 , de Josias Franklin et d'Abiah Folger.

Son père s'était établi à Boston vers 1682; attaché à la religion presbytérienne par un zèle héréditaire, il avait quitté l'Angleterre, où elle n'était que tolérée, pour chercher un pays où elle fût libre.

Ce sont les atteintes portées à l'indépendance des opinions religieuses qui, en Europe, ont réveillé l'esprit de liberté et peuplé l'Amérique. C'est la persécution qui a forcé les hommes à s'apercevoir enfin de leurs véritables droits, méconnus même dans les républiques anciennes; et le genre humain a dû son affranchissement et ses lumières à ce qui n'avait été inventé que pour achever de l'enchaîner et de l'abrutir.

Josias Franklin avait eu quinze enfants de deux femmes. Benjamin était le dernier de ses fils. Son goût naturel pour la lecture le fit destiner à l'état ecclésiastique ; mais son père ne put soutenir la dépense de cette éducation (1), et le jeune Franklin,

(1) D'abord teinturier, il était devenu fabricant de chandelles; mais dans un pays où la propriété de la terre, à quiconque voulait la cultiver, semblait appeler tous ses habitants à cette première occupation de l'homme civilisé , et où la vie indépendante qu'elle procure était le premier des biens et l'objet de tous les travaux, la rareté des ouvriers , et le haut prix des salaires qui en était la suite , ne laissaient espérer aux entrepreneurs de manufactures qu'un succès incertain et borné.

obligé de se destiner à une profession mécanique, choisit d'être admis comme élève dans une imprimerie que son frère aine dirigeait. Il avait quinze ans, lorsque le hasard lui procura un volume dépareillé du Spectateur. Enchanté de la philosophie et du style de cet ouvrage, il résolut de le prendre pour modèle; il y choisissait un sujet, en écrivait les principales idées, essayait ensuite de le traiter, et comparait son travail à celui du maître qu'il s'était ainsi donné. Par cet exercice , auquel il ne pouvait se livrer qu'aux dépens du temps destiné au sommeil ou au repos, il acquit bientôt assez de facilité pour oser faire aussi des articles du Spectateur. Son frère imprimait une gazette; il lui fît parvenir ses premiers essais, en cachant son nom et en déguisant son écriture; ils furent lus devant leurs amis assemblés , et Franklin jouit du plaisir de les entendre applaudir, et de voir qu'on en cherchait l'auteur parmi les plus célèbres de ceux qui faisaient honneur à la littérature, encore naissante, de la Nouvelle-Angleterre. Il ne put garder longtemps son secret, et devint, en le révélant, l'objet de l'estime et presque de l'admiration de sa petite société; mais son frère, naturellement impérieux, jugea qu'un jeune homme de dix-sept ans, qui était auteur, ne serait pas un ouvrier imprimeur bien docile. Peu de temps après, son honneur força Franklin à se séparer de lui. Il quitta sa famille , se rendit à New- York, où il ne trouva point d'ouvrage, partit pour Philadelphie, et arriva , n'ayant que deux schellings pour toute fortune , dans cette

ville dont il était destiné à devenir le législateur, et d'où, cinquante ans après, il devait partir chargé de la destinée des deux mondes.

Après un séjour très-court à Philadelphie , il s'embarqua pour Londres, trompé par le gouverneur de Pensylvanie, qui lui avait promis lès moyens d'acquérir les caractères et les presses nécessaires pour établir une imprimerie en Amérique. Arrivé en Angleterre, il s y trouva sans aucune ressource que son art, qui, pouj* lui, n'était encore qu'un métier. Mais il avait senti de bonne heure les avantages qu'il pouvait retirer de la sobriété et du travail. 11 était accoutumé à un régime économique, mais sain, propre à réparer ses forces, mais qui conservait à sa téte une liberté entière. Ce que gagnait un ouvrier anglais était beaucoup pour un philosophe américain, et lui donnait la facilité de consacrer à son instruction une partie de son temps et de ses salaires.

Il lut alors les ouvrages de Collins et de Shaftesbury; ils lui inspirèrent les principes de ce scepticisme qui, dans les écoles grecques, avait dégénéré en une ridicule cbarlatanerie , mais qui, ch« les modernes, dégagé de ces subtilités pédantesques, est devenu la véritable philosophie, et qui consiste, non à douter de tout , mais à peser toutes les preuves, en les soumettant à une rigoureuse analyse , non à prouver que l'homme ne peut rien connaître, mais à bien distinguer et à choisir pour objet de" sa curiosité ce qu'il est possible de savoir.

f 'aimer, chez qui Franklin travaillait, imprimait

KLOGK DK FRANKLIN. ^5

alors X Ébauche de la religion naturelle (le ft'ollaston. Le jeune élève , mécontent des principes de cet ouvrage, essaya d'en combattre quelques-uns, et publia une petite Dissertation sur la liberté et la nécessité, le plaisir et la peine.

Bientôt son goût pour la philosophie, son ardeur pour l'étude, sa naïveté piquante, sa sagesse prématurée, le firent admettre dans la société de plusieurs hommes alors très-célèbres, Mandeville, Lyons, Pemberton , Sir Hans Sloane.

Peu de temps après son retour en Amérique, deux de ses amis, MM. William Colleman et Robert Grâce, lui avancèrent des fonds pour acheter une imprimerie. Leur nom mérite sans doute d'être conservé par la reconnaissance; ils ont rendu à leur patrie un grand homme que la nature lui avait préparé, mais que la nécessité pouvait lui ravir. L'histoire des sciences es^remplie de ces exemples ; elle nous montre souvent le génie aux prises avec l'adversité; et, par l'exemple de ceux à qui un heureux basard a permis d'en triompher, elle fait voir tout ce que l'humanité a perdu, et ce qu'elle pourrait espérer d'une forme d'institution publique qui , assurant aux premières lueurs du talent les moyens de se faire remarquer, lui offrirait ensuite ceux d'atteindre toute la hauteur à laquelle la nature lui a permis d'aspirer.

Franklin avait observé en Angleterre les avantages des papiers-gazettes, des associations connues sous le nom de club, et des souscriptions volontaires : il se proposa d'en faire jouir sa patrie. D'abord il pu-

ÉLOGF DE FRANKLIN.

blia une gazette qu'il soutenait, lorsque les nouvelles lui manquaient, par des morceaux où la morale était presque toujours présentée sous la forme d'apologue; où la raison était animée par une plaisanterie douce et naïve; où la philosophie, sans cesser d'être à la portée des hommes simples, pour qui elle était destinée, se trouvait au niveau de celle de l'Europe. C'était le Spectateur, mais avec plus de naturel , de simplicité et de grâce, avec un but plus vaste et surtout plus utile. Au lieu de l'espérance incertaine de corriger quelques-uns des vices d'un peuple corrompu par la richesse et l'inégalité, c'était celle de rectifier les idées, d'épurer et d'agrandir les vertus d'un peuple naissant. Plusieurs des morceaux imprimés alors par Franklin ont été conservés ; il en est quelques-uns que Voltaire et Montesquieu n'auraient pas désavoués.

Jamais il ne permit que cette gazette fât souillée par des inculpations personnelles. Ce moyen facile d'attirer la haine populaire sur ceux à qui l'on veut nuire, lui paraissait aussi vil que dangereux. Il n'y voyait qu'une arme perfide, dont les hypocrites et les factieux se servent avec adresse pour appeler la défiance sur les talents et sur les vertus, rendre incertaines toutes les réputations, détruire l'autorité de la renommée, guide si nécessaire à un peuple encore peu éclairé qui se prépare ou naît à la liberté, et livrer ainsi la confiance publique aux obscurs intrigants qui sauront la surprendre.

Il publiait en même temps un alraanach qu'il cherchait à rendre utile par un petit nombre de

préceptes dont il remplissait le vide des pages.

H y plaçait des conseils d'économie, des leçons de bienfaisance ou de justice propres à diriger la conduite d'une vie simple et laborieuse; et il avait soin de les terminer par un proverbe vulgaire , afin de les graver plus sûrement dans la mémoire. Cet alroanach était destiné surtout à ceux qui , placés aux extrémités de la colonie, absorbés par le travail et les soins domestiques, ne connaissaient guère d'autres lectures. Il voulait qu'aucune classe de citoyens ne restât sans instruction, qu'aucune ne fût condamnée à ne recevoir que des idées fausses par des livres destinés à flatter sa crédulité ou à nourrir ses préjugés. Un simple imprimeur faisait alors pour l'Amérique ce que les gouvernements les plus sages avaient eu l'orgueil de négliger ou la faiblesse de craindre. 11 a depuis recueilli toutes ces leçons dans l'ouvrage si connu sous le titre du Bonhomme- Richard, modèle unique, dans lequel on ne peut s'empêcher de reconnaître l'hpmme supérieur, sans qu'il soit possible de citer un seuf trait où il se laisse apercevoir. Rien dans les pensées ni dans le style n'est au-dessus de l'intelligence la moins exercée ; mais la philosophie y découvre aisément des vues fines et des intentions profondes. L'expression est toujours naturelle, souvent même commune, et tout l'esprit est dans le choix des idées. Pour que ses leçons soient plus utiles, il n'avertit pas ses lecteurs qu'un savant de la ville veut bien s'abaisser jusqu'à les instruire , *iï se cache sous le nom du bonhomme Richard , ignorant et pauvre comme eux.

iLOGh. DE FRANKLIN.

Les Américains n étaient point alors ce peuple de philosophes qui, par la sagesse de ses institutions, a depuis étonné l'Europe. La religion et les travaux nécessaires pour former des établissements dans un pays sauvage, avaient occupé uniquement les premières génération» européennes. Franklin voyait dbmbien ils avaient besoin des lumières dè la philosophie; mais il fallait le leur faire sentir sans annoncer une intention qui aurait trop averti de sa supériorité. Il forma un club parmi ceux des habitants de Philadelphie dont la fortune se rapprochait de la sienne. Il n'était composé que de douze personnes, et le nombre n'en fut jamais augmenté. Mais, par son conseil , la plupart des membres établirent bientôt d'autres associations semblables. Par là, il s'assurait qu'elles seraient animées du même esprit. Il se garda bien de les lier par une confédération solennelle, et encore moins par une dépendance de la première société. Il voulait établir entre les citoyens une communication plus étroite de lumières et de sentiments, leur ftire prendre l'habitude de se concerter pour leurs intérêts communs, et non propager ses opinions ou se donner tin parti. Il croyait que si une association privée ne dôit jamais se cacher, elle doit encore moins se montrer ; qu'utile, lorsqu'elle agit par l'influence séparée de ses membres, par le concert de leurs intentions * par le poids que leurs vertus on leurs talents donnent à leurs opinions, elle peut devenir dangereuse, si, agissant en massé et formant en quelque sorte umt nation au milieu de la nation, elle parvient à créer

une volonté publique qui ne soit pas celle du peuple, et à placer entre les individus et la puissance nationale une force étrangère qui , dirigée par Un fourbe ambitieux , menacerait également et la liberté et les lois.

Il est d'usage, dans les clubs d'Angleterre, de condamner à une légère amende ceux qui S'écartent des lois de la société. Dans celui de Philadelphie , on en payait une toutes les fois qu'on se permettait une expression tranchante. Les hommes les plus intrépides dans leur certitude étaient obligés d'employer les formules du doute , et de prendre dans leur tangage l'habitude d'une modestie qui , si même elle s'arrêtait aux paroles, aurait déjà l'avantage de ne pas choquer l'amour-propre d autrui , mais qui , par l'influence si puissante des mots sur les idées , doit finir par s'étendre sur les opinions mêmès (i).

En même temps Franklin faisait adroitement la guerre au fanatisme qui devait avoir poussé de

(i) Déclarer qu'on n'avait aucun sentiment d'animosité contre aucun des membres de l'assemblée;

Professer un égal amour pour tous les hommes, quelle que fôt leur croyance;

Regarder comme un acte de tyrannie tonte atteinte à l'indépendance des cultes ou des opinions ;

Aimer la vérité pour elle-même; chercher à la connaître; se plaire à l'étendre; s'efforcer de la propager;

Telle était la profession de foi de cette société, qui rendit de grands services aux assemblées dation a les de la Pensylvanie, et no prétendit jamais à les gouverner.

profondes racines dans un pays que la persécutioti avait peuplé. Ces sentiments d'une bienveillance universelle, qui entrent si aisément dans des âmes douces et pures; ces maximes d'une vérité simple, que le bon sens ne rejette pas, lorsqu'il n'est point corrompu par une fausse doctrine, conduisaient peu à peu à l'indulgence et à la raison , et du moins réduisaient à l'impuissance de nuire un ennemi qu'il eût été imprudent d'attaquer de front. Ainsi, à la même époque, dans les deux parties du globe, la philosophie vengeait l'espèce humaine du tyran qui l'avait longtemps opprimée et avilie; mais elle combattait avec des armes différentes. Dans Tune, le fanatisme était une erreur des individus; fruit malheureux de leur éducation et de leurs lectures. 11 suffisait de les éclairer, de dissiper les fantômes d'une imagination égarée. C'étaient surtout les fanatiques eux-mêmes qu'il fallait guérir. Dans l'autre, où le fanatisme, guidé par la politique, avait fondé sur l'erreur un système de domination, où, lié à toutes les espèces de tyrannie, il leur avait promis d'aveugler les hommes, pour qu'elles lui permissent de les opprimer, il était nécessaire de soulever l'opinion , et de réunir contre une puissance dangereuse les efforts des amis de la raison et de la liberté. Il n'y s'agissait pas d'éclairer les fanatiques, mais de les démasquer et de les désarmer. L'on peut ajouter à ce rapprochement unique dans l'histoire de la philosophie, que les deux hommes qui avaient séparément conçu ce projet salutaire, Voltaire et Franklin , ont pu se réunir à Paris dans leur vieil-

lesse , jouir ensemble de leur gloire , et se féliciter de leur triomphe.

Encouragé par la confiance de ses concitoyens , • Franklin crut pouvoir se livrer à des vues d'une exécution plus difficile, mais d'une utilité plus directe. Au moyen de souscriptions libres qu'il proposait, et auxquelles, grâce à la sagesse de ses plans, tous s'empressèrent de concourir, Philadephie eut une bibliothèque publique, un hôpital, une chambre d'assurance contre les incendies , un collège et bientôt une académie. Quand il donnait le projet d'un établissement, il évitait soigneusement de s'en attribuer l'idée. L'expérience lui avait prouvé combien il importe au succès de ne pas mettre les petitesses de Pamour-propre en concurrence avec le zèle du bien public. Tout homme qui veut influer sur l'opinion marche entre l'enthousiasme et l'envie; et sachant combien il est difficile de soutenir l'enthousiasme ou de le conduire, il préférait de désarmer l'envie, même aux dépens de sa gloire.

11 s'était formé une méthode à l'aide de laquelle on pouvait espérer de parvenir à se rendre meilleur, au moyen d'un petit nombre de règles dont l'observation journalière devait détruire insensiblement ces habitudes de la faiblesse et des passions qui nuisent au bonheur et corrompent la morale , et donner ensuite à la sagesse et à la vertu toute la force d'un penchant naturel. Il savait que l'économie, un travail réglé, une vie simple, en contribuant au bonheur personnel, éloignent l'intérêt ou la tentation de troubler celui d'autrui, et que la paix

38l Ji LOGE DE FRANKLIN.

de I ame, qui en est la suite, rend les vertus faciles. II avait observé que celui qui , dans sa conduite de

tous les jours, indiffèrent au bien ou au mal, s'abandonne à l'empire des circonstances et de la coutume, ne peut être sur de lui-même, dans les moments où ses devoirs lui imposent des sacrifices. Lame, comme l'intelligence, se perfectionne, se fortifie, s'épure par un exercice continuel. Mais le système général des êtres offre à l'esprit une carrière immense, où il peut agir avec liberté, varier ses efforts, où son activité trouve un aliment toujours nouveau, toujours inépuisable. L'exercice des facultés morales , au contraire, est soumis aux événements, aux circonstances de chaque jour, et il faut une sorte d'art pour en faire naître les moyens de développer, détendre ces facultés, d'en augmenter l'énergie. n.rrf ^.t '

De ces préceptes capables d'améliorer l'individu qui les prendrait pour règle de conduite, Frankttn s'éleva bientôt à l'idée d'une institution destinée an perfectionnement moral de l'espèce humaine. Il avait formé le plan d'une association répandue sur toute la terre, dont chaque membre en ferait l'objet spécial de ses travaux et de sa vie. Elle devait être composée de jeunes gens, dont lame plus pure, plus flexible , est capable de plus d'efforts, et dont la raison naissante peut s'allier avec la docilité et l'enthousiasme, sans s'affaiblir et sans s'égarer. C'était le projet que Pythagore avait conçu et même exécuté il y a plus de deux mille ans, mais avec des moyens opposés. Le philosophe grec voulait, par U

force de l'habitude, substituer aux sentiments, aux impulsions naturelles, les principes qu'il croyait nécessaire d'inspirer aux hommes; le philosophe d'Amérique voulait seulement épurer, fortifier, diriger les mouvements de la nature. L'un s'était proposé d'asservir l'homme et de le transformer; l'autre n'aspirait qu'à l'éclairer et à le perfectionner; l'un avait formé un système qui pouvait, dans une nation, à une époque donnée, produire une heureuse révolution , étonner les peuples par de grandes vertus, et qui bientôt, anéanti par la force irrésistible de la nature, dont il avait contrarié les lois, ne devait plus exister que dans leur mémoire. Les moyens de l'autre, conformes à ces lois , convenant à tous les pays comme à tous les temps, tendaient à une perfection lente, mais durable, et, sans faire la gloire d aucun siècle, pouvaient contribuer au bonheur de tous.

Mais le philosophe qui préparait la félicité de son pays, en éclairant les hommes pour en faire des citoyens, était destiné à lui rendre des services plus directs et non moins utiles. Le temps n'était plus où la pauvreté des colonies anglaises suffisait pour empêcher les guerres de l'Europe de s'étendre jusqu'à elles. Déjà elles pouvaient tenter l'avidité d'un ennemi, et il devenait également dangereux, pour leur repos et pour leur liberté, d'être abandonnées par la Grande-Bretagne, ou défendues par ses soldats. Franklin qui, depuis 1736, était secrétaire de l'assemblée de Pensylvanie, jugea qu'il fallait profiter d'un moment de guerre où l'Angleterre était inté-

ressée à permettre aux Pensylvaniens de prendre , pour la défense de leur territoire , ces armes qui deviendraient un jour nécessaires au maintien de leurs droits, et il forma en 1 744 > le plan d'une milice nationale. Le peuple l'accepta. Dix mille hommes furent armés ; Philadelphie seule en fournit mille. On offrit à Franklin de les commander; il refusa, et servit comme soldat sous M. Laurence, que luimême avait proposé pour général. Il fallait bâtir des forts, et on manquait d'argent; il y pourvut par

une loterie dont il donna le projet.

Le succès de ces mesures éprouvait une difficulté

singulière. Les quakers sont en grand nombre dans la Pensylvanie; et dans la pureté des principes de leur secte , ils regardent comme un péché de contribuer, même de leur argent, à une guerre défensive. L'effet naturel d'une morale exagérée, adoptée par enthousiasme, est de mettre ses sectateurs dans la nécessité d'en violer les préceptes, ou d'y sacrifier les conseils de la raison et les sentiments de la morale naturelle. Alors ils cherchent à éluder leurs propres lois, ils en dissimulent la violation. par des distinctions subtiles, par d'adroites équivoques. Par là ils évitent de soulever contre eux les fanatiques ou les hypocrites de leur secte , et ils ne blessent point le peuple, qui, dans toutes les religions, n'attache sa morale qu'aux mots ^onsacré^^^;^^.

(1) C'est ainsi que les quakers, sollicités d'accorder une somme d'argent dont on avait besoin pour acheter de la poudre, en donnèrent pour acheter du blé, du seigle et d'autres graines.

L'indulgence philosophique de Franklin, et l'a dresse de son esprit , lui servirent souvent à concilier le patriotisme des quakers avec les bienséances de leur secte.

Jamais un homme d'un esprit plus élevé, d'une âme plus indépendante, ne sut respecter avec plus de scrupule les faiblesses religieuses et les petitesses d'une conscience trompée; il avait pour les esprits débiles et malades ces soins délicats, ces recherches d'égards , que les hommes d'une bonté peu commune ont pour l'infirmité et l'enfance.

L'éducation de Franklin ne lui avait pas ouvert la carrière des sciences, mais la nature lui en avait donné le génie. Ses premiers essais sur l'électricité annoncent qu'il connaissait très-peu même cette partie de la physique. Loin de l'Europe , il n'avait que des machines imparfaites. Cependant il devina bientôt la cause immédiate des phénomènes électriques. Il les explique par l'existence d'un fluide insensible, tant qu'il reste en équilibre, et qui se manifeste, soit lorsqu'on rompt cet équilibre, soit pendant qu'il se rétablit. Son analyse de la bouteille de Leyde est un chef-d'œuvre de sagacité, de justesse et de finesse à la fois. Les phénomènes variés et presque merveilleux qu'elle présente, dépendent d'un seul fait, la différence d'électricité qui existe

Aussi les dunkars, plus sages que les quakers, n'ont jamait voulu consacrer, par des formules publiques, ni leurs dogmes, ni leurs préceptes. Ils ont craint, comme un de leurs chefs le dit on jour à Franklin , de s'exposer au danger de professer ce qu'ils ne croyaient plus, ou à la honte de changer d'avis.

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