BIAISE PASCAL
Biaise Pascal naquit àClermont, en Auvergne , le 9 juin i6a3, d'Étienne Pascal, premier président de la cour des aides, et d'Antoinette Begon.
Étienne Pascal était fort habile en géométrie, et savait sur la physique tout ce qu'on pouvait savoir de son temps. Il ne voulut pas abandonner à des mains étrangères le soin de l'éducation de son fils. Cette négligence si commune suppose, dans un père, bien de l'indifférence, ou bien de la modestie ; mais elle est moins nuisible que Ton ne croit communément. Il est probable qu'un homme capable de confier à d'autres le soin d'élever son fils, ne l'aurait pas mieux élevé qu'un étranger. Le jeune Pascal montra, dès son enfance, les dispositions les plus heureuses, et son père, croyant qu'il serait plus utile à son pays en formant un grand homme qu'en exerçant une charge, vint à Paris, et y vécut dans la retraite jusqu'en i638, uniquement occupé de l'éducation de son fils, et des nouvelles découvertes de la géométrie qu'il cultivait en silence , sans même pré-
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tendre à la gloire. Lié avec Fermât et Roberval , il s'unit quelquefois avec eux pour combattre Descartes; au reste, respectant un grand homme persécuté, il ne voulut point mêler sa voix à celle de Voétius, et de ces écrivains maintenant oubliés ou méprisés, mais alors écoutés et dangereux, qui ne pardonnaient pas à Descartes le bien que sa philosophie devait faire aux hommes. Etienne Pascal , après avoir combattu Descartes avec honnêteté, voulut devenir son ami; et il le fut jusqua la mort de ce grand homme.
Quoique Etienne Pascal eût entièrement renoncé aux affaires, il fut obligé de quitter Paris en i638. Un de ses amis s'était vu forcé de s'opposer au cardinal de Richelieu , alors tout-puissant, et qui savait également violer les formes, ou les faire servir à sa vengeance. Cette résistance de l'ami de Pascal fut regardée comme un crime, et punie par la prison. Pascal n'abandonna point un ami malheureux ; il osa même attester publiquement son inuoeence; il réfuta la basse calomnie, qui cherche toujours des crimes à ceux qui sont opprimés. 11 alla enfin jusqu'à défendre ceux qui avaient eu le même courage que son ami, et qu'on appelait ses complices. La conduite de Pascal fut présentée au chancelier Séguier comme un attentat contre l'autorité : car le mérite modeste et obscur a encore des ennemis; et Pascal, sachant que le plus sûr moyen de suspendre l'activité de la haine est de soustraire à ses regards l'objet qui l'excite, se retira à la campagne. Il n'y fut pas longtemps : les vices de Richelieu n'étaient
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pas sans un mélange de grandeur. Souvent petit et cruel dans les tracasseries de la cour et dans ses vengeances particulières, il avait de la hauteur et de la noblesse dans les affaires publiques.
Il ne vit dans Pascal qu'un homme courageux , mais honnête et simple, dont il n'avait rien à craindre ni pour sa vanité, ni pour sa place. Il le rappela à Paris, et l'intendance de Rouen fut le dédommagement de son absence volontaire et la récompense de ses vertus.
Son fils avait alors retiré de son séjour dans la capitale tous les avantages que le père en avait espérés , et d'ailleurs une ville qui avait produit le grand Corneille ne pouvait être regardée comme étrangère aux arts.
Le jeune Pascal était déjà célèbre; son père n'avait pas cru qu'il pût être utile de surcharger la tète d'un enfant de mots auxquels il ne peut attacher que des idées fausses ou incomplètes. Il avait retardé jusqu'à douze ans le moment de commencer l'étude des langues : celle des sciences exactes, pour lesquelles son fils avait une espèce d'instinct, fut renvoyée à une époque encore plus reculée. Etienne Pascal avait éprouvé avec quel empire ces sciences s'emparent de l'esprit ; quelle fâcheuse incertitude elles font apercevoir dans tontes les autres; et il craignit que, si son fils s'y livrait trop tôt, il n'eût plus dans la suite que du dégoût pour l'étude des langues anciennes, dont la connaissance approfondie était alors regardée comme nécessaire. Ainsi, jusqu'à douze ans, on n'avait presque rien appris au
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jeune Pascal, et de tous les enfants célèbres , le seul peut-être qui Tait été à juste titre, a reçu une éducation tardive, ou plutôt n'en a point eu d'autre que son génie.
Etienne Pascal avait écarté de son fils tous les livres de géométrie. Ce jeune homme ne connaissait que le nom de cette science, et l'espèce de passion qu'avaient pour elle son père et les savants , parmi lesquels il était élevé. Son père, cédant quelquefois à ses importunités, lui avait donné quelques notions générales; mais on se réservait à lui en apprendre davantage quand il en serait digne.Toute l'ambition des enfants est de devenir hommes. Ils ne voient dans les hommes que la supériorité de leurs forces, et ils ne peuvent savoir combien les préjugés et les passions rendent si souvent les hommes plus faibles et plus malheureux que des enfants.
Pour Pascal , devenir homme , c'était devenir géomètre. Tous les moments où il était libre étaient employés à tâcher de deviner cette science des hommes, dont on lui faisait un mystère; il cherchait à imiter ces lignes et ces figures qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Son père le surprit dans ce travail , et vit avec étonnement que la figure que traçait son (ils servait à démontrer la trente-deuxième proposition d'Euclide. Cet événement a été rapporté par madame Perrier, sœur de Pascal : elle a joint à son récit des circonstances qui l'ont fait révoquer en doute. Mais si on examine Le fait en lui-même, si on songe qu'il est moins question ici d'une démonstration rigoureuse que d'une simple observation
laite (1} sur les figures que Pascal avait construites, on verra (a) qu'il n'y a plus de prodige.
Qu'on juge des sentiments que dut éprouver à cette vue un père sensible, qui préférait les mathématiques à toutes les autres sciences, et qui voyait le seul objet de ses soins donner une preuve si certaine de sa passion pour les sciences de combinaison, et d'une sagacité singulière. Dès ce moment, l'étude des mathématiques lui fut permise; et il y fit des progrès si rapides, que quatre ans après il composa un traité des sections coniques assez supérieur à son âge, pour qu'on crût cet ouvrage digne de la curiosité de Descartes. On mandait à cet homme illustre que plusieurs propositions étaient mieux démontrées que dans Apollonius. Descartes , qui prétendait avec raison que de nouvelles questions demandaient une analyse nouvelle, et qui aurait voulu hâter la révolution qu'elle devait opérer, vit, avec peine, qu'on attachait en France quelque
(1) Un enfant qui serait parvenu de lui-même à faire des multiplications de nombres composes, ne l'aurait pu sans faire, pour chaque exemple, des raisonnements qui, étant généralisés, donneraient les règles de la multiplication algébrique. Cependant, on ne pourrait pas dire qu'il eût inventé ces règles. De même Pascal apercevait , sur la figure qu'il avait construite , la vérité de la trente-deuxième proposition d'Euclide, sans avoir une démonstration générale de cette proposition.
(a) N'est-ce pas trop dire? Un génie aussi singulier que Pascal, n'est-ce pas lui-même un prodige ? D'ailleurs, l'auteur de l'éloge, qui paraît très-familiarisé avec les idées de la géométrie, n'est peut-être pas assez étonné qu'un enfant soit parvenu sans secours à acquérir ces idres.
prix au mérite d'avoir démontré, avec un peu plus d'élégance, ce qu'Apollonius avait découvert quinze siècles auparavant. D'ailleurs, le traité des sections coniques pouvait n'être qu'une compilation que le jeune géomètre aurait faite des leçons de son père et de Desargues, et c'est ainsi qu'en jugea Descartes. Il s'obstina à le regarder comme un ouvrage des maîtres de Pascal, où il lui était impossible de distinguer ce qui appartenait à leur écolier.
Pascal était alors à Rouen , où bientôt il se montra digne de sa réputation par une invention brillante; et ce n'était plus l'ouvrage d'un enfant qui donne des espérances. A dix-neuf ans, il conçut Vidée d'une machine arithmétique , et la fit exécuter. On sait que les règles d'arithmétique réduisent à des opérations techniques tous les calculs de cette science, et que l'addition, la soustraction et la multiplication des nombres simples sont les seules opérations qui restent à faire à l'esprit. Mais la simplicité de ces opérations devient elle-même un inconvénient. L'esprit se lasse bientôt de ces opérations tant répétées et si monotones ; elles ne peuvent ni se passer de l'attention de celui qui les fait, ni la captiver. Une machine arithmétique n'a pas les mêmes inconvénients : toutes les opérations y sont purement techniques , à peu près comme dans la méthode de calculer par les jetons, et dans celle que le Gentil a trouvée chez les brahmes, et par laquelle ils exécutent, avec tant de promptitude et de sûreté, les calculs les plus compliqués. Avec une de ces machines, le géomètre, l'astronome feraient eux-mêmes, avec
facilité et sans dégoût, tous leurs calculs numériques; et ils seraient dispensés de recourir à la ressource moins sûre et plus dispendieuse des calculateurs subalternes. Ce fut la vue de cette utilité qui arrêta longtemps l'esprit de Pascal sur cette idée, et qui engagea Leibnitz à s'en occuper après lui ; mais les machines arithmétiques, proposées jusqu'ici, sont d'une construction trop compliquée et d'un usage trop embarrassant pour être employées. Il faut attendre leur perfection du temps, et surtout de cette énorme complication des calculs numériques, que le progrès de l'astronomie rationnelle rend inévitable, et qui déjà nous fait sentir le besoin de nouvelles ressources.
Pascal avait éprouvé, dès l'âge de dix-huit ans, les premières atteintes de ces maux, qui le conduisirent au tombeau après plus de vingt ans de souffrances. Il disait que depuis dix-neuf ans il n'avait passé aucun jour sans souffrir. Cependant , son goût pour les sciences était toujours le même; et jusqu'à vingt-cinq ans ou environ , il y consacra tous les moments de relâche que ses douleurs lui laissaient. Ce fut dans ces intervalles qu'il fit ses expériences célèbres sur la pesanteur de l'air. Elles furent l'occasion de son traité sur l'équilibre des liqueurs; et c'est le premier ouvrage français où cette science ait été appuyée sur des principes solides. Galilée avait remarqué que l'eau ne montait pas dans les pompes au delà de trente-deux pieds, et il en conclut que la force, qui la soutenait à cette hauteur, n'était pas une force indéfinie , telle que l'horreur
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du vide des scolastiques, mais qu'elle était déterminée et égale au poids d'une colonne d'eau de trente-deux pieds.
Galilée s'arrêta à cette remarque. Il savait cependant que l'air est pesant, et qu'un ballon rempli d air pèse davantage que lorsque cet air en a été chassé.
Toricelli confirma, par de nouvelles expériences, l'observation de l'ascension de l'eau dans les pompes; il prouva que celte force élevait l'eau dans les tuyaux inclinés à la même hauteur perpendiculaire; que le mercure ne montait qu'à vingt-huit pouces, hauteur proportionnelle au rapport des pesanteurs des deux fluides. Le père Mersenne avait été témoin de ces expériences dans un voyage d'Italie; il en rendit compte à Pascal, et vraisemblablement d'une manière assez vague, puisqu'il ne lui dit pas même que Toricelli en fût l'auteur. Pascal les répéta de plusieurs façons, ce qui était important dans un temps où ces premières vérités d'expérience étaient offertes à des hommes remplis de tous les préjugés des philosophes scolastiques : ces expériences furent publiées en 1647. Alors Pascal attribua la suspension des liqueurs à l'horreur limitée du vide. Il se préparait même à soutenir la possibilité du vide contre Descartes, qui avait déjà aperçu que c'était à la pesanteur de l'air qu'était due l'élévation du mercure, et qui même avait indiqué les expériences qu'il fallait faire pour le démontrer. Jamais peut-être l'esprit humain ne fit, en si peu de temps, d'aussi grands progrès que dans cette époque. Trente ans
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s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Descartes, que déjà Newton avait deviné le secret de la nature qui avait échappé à Descartes , et corrigé les fautes de ce philosophe. L'histoire même des travaux de Pascal nous présente une observation qui prouve à la fois et combien la marche des sciences fut alors rapide, et combien ceux qui parlent en juges des sciences qu'ils n'entendent pas, s'exposent à se rendre ridicules. Pascal avait reconnu, en 1647, l'horreur du vide pour une cause naturelle ; cependant , lorsque le traité de l'équilibre des liqueurs fut imprimé, en i663, les éditeurs, qui, comme tous les hommes animés de l'esprit de parti, ne veulent pas reconnaître la moindre imperfection dans leurs héros, disent, dans leur préface, que Pascal n'avait garde de soutenir une doctrine aussi absurde que celle de l'existence du vide. Ils ne pouvaient pas deviner que vingt ans après seulement (en j 687), l'opinion de l'existence du vide reparaîtrait dans Newton avec une nouvelle force ; en sorte que s'il n'y a point de preuve convaincante qu'il existe dans la nature un vide absolu , du moins est-on trop avancé maintenant pour croire que des raisonnements métaphysiques puissent en prouver l'impossibilité. Cependant, Pascal apprit enfin que Toricelli avait eu la même idée que Descartes sur la cause de la suspension des liqueurs. Il crut alors devoir s'assurer, par des expériences, de la vérité de ces conjectures. Descartes lui avait proposé de porter un baromètre au haut d'une montagne, et l'avait assuré que le mercure y serait sensiblement
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plus bas que dans la plaine, parce qu'alors la coîoiinc d'air qui pèse sur le mercure serait devenue plus courte. Pascal, avant de tenter cette expérience, qui demandait des apprêts considérables , en imagina une non moins convaincante. Près de l'extrémité supérieure d'un baromètre simple , dont le haut du tube était fermé avec un bouchon, Pascal avait scellé un tuyau coudé, communiquant par la partie supérieure de sa plus petite branche avec le haut du baromètre; la plus haute branche était fermée hermétiquement , et le coude était rempli de mercure , qui se tenait de niveau dans les deux branches, tandis que dans le baromètre il était élevé de vingt-sept pouces au-dessus. Ainsi, Ton voyait le mercure de niveau toutes les fois que la colonne d'air pesait ou ne pesait pas en même temps sur les deux surfaces du mercure; au lieu que, toutes les fois que l'air ne pesait que sur une des deux surfaces, le mercure s'élevait dans l'autre branche au-dessus du niveau.
Encouragé par ce succès, Pascal voulut encore essayer dans sa maison , et sur le clocher de Saint- Jacques-du-Haut-Pas, l'expérience que Descartes lui avait proposée : il vit qu'elle avait un succès sensible : alors il se détermina, pour achever de lever tous les doutes, à la répéter sur une montagne d'Auvergne, haute de cinq cents toises. Perrier, son beau-frère, l'exécuta d'après ses instructions; car l'admiration qu'inspirait le génie de Pascal avait subjugué toute sa famille/et il avait fait de tous ses parents des physiciens et des savants aussi facilement que dans la suite il en fit des jansénistes et des dévots. I,a même
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expérience réussit à Descartes en Suède, et, dès ce moment, la cause de ce grand phénomène fut connue ; une foule d'effets , et de ces effets qui se présentent journellement, dépendait de cette cause. Telle est la résistance qu'on éprouve en ouvrant un soufflet, dont le tuyau est bouché; l'adhérence d'une clef à la lèvre qui la suce ; la cohésion de deux corps polis que l'on veut séparer. Ainsi, cette découverte de la philosophie nouvelle, qui substituait une cause physique et lumineuse aux causes obscures et vagues de la physique ancienne , fut bientôt une connaissance populaire. Bientôt l'ancienne physique devint susceptible de ridicule, et il fut du bon ton de s'en moquer. C'est peut-être ce qui contribua le plus à hâter en France la décadence des chimères de l'école, et le triomphe de la bonne philosophie.
Dans le cours de ses expériences, Pascal eut occasion de remarquer l'élasticité de l'air, et de voir que cette élasticité tient l'air en équilibre avec le poids dont il est chargé. Un ballon , flasque au bas du Puy-de-Dôme , reprit en haut toute sa rondeur, et redevint flasque au bas de la montagne; un autre ballon, qu'on avait rempli d'air au sommet, s'aplatit en descendant.
Pascal observa aussi que les variations du baromètre, qui répondaient au poids de l'atmosphère, avaient quelques rapports avec les changements de temps. Descartes avait eu la même idée. Il avait imaginé le baromètre double pour observer ces rapports sur une échelle plus grande. Le baromètre devait se tenir plus haut lorsque l'atmosphère était
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plus pesante. Il était naturel d'imaginer que, dans le temps de pluie, l'air est plus pesant. Aussi Pascal trouvait-il, d'après quelques expériences équivoques, que le baromètre baissait lorsque l'air était chaud , agité et serein , et qu'il haussait lorsqu'il était froid , calme et pluvieux.
L'erreur était d'autant plus difficile à reconnaître, qu'on ignorait alors que les variations du baromètre prédisent souvent celles du temps plutôt qu'elles ne les accompagnent.
Nous n'avons garde de faire à Pascal un reproche de cette erreur, nous la rapportons seulement comme une preuve de la lenteur à laquelle sont nécessairement assujettis les progrès des systèmes fondés sur les faits. Cette lenteur est la source de bien des jugements injustes; ne pouvant suivre la chaîne des progrès insensibles de l'esprit humain, au milieu des erreurs de chaque siècle et des inutilités dont chaque âge embarrasse la philosophie, la plupart des hommes méconnaissent la lente circonspection du génie, et n'admirent que les sophistes éloquents et prodigues de promesses ( 1 ).
A ces expériences sur les fluides, Pascal joignit
(1) La justice nous oblige d'observer que dans tout ce récit, l'auteur de l'éloge accorde beaucoup à Descartes, tandis que les éditeurs de Pascal lui ont presque tout refusé. Maison a rapporté dans cet éloge les faits tels qu'ils résultent des lettres de Descartes, et de sa vie écrite par Baillet.
Les savants italien* trouveront sans doute qu'on est ici trop farorable aux deux philosophes français, et peut-être auront-ils raison.
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des recherches profondes sur la théorie de l'équilibre des liqueurs.
Archimède, qui, le premier des anciens, traita de la théorie des fluides , n'avait considéré que l'équilibre des solides plongés dans un fluide. Il avait déterminé le poids des corps pesés dans un fluide plus léger, le degré d'enfoncement où ils restaient en équilibre dans un fluide plus pesant, la force avec laquelle ils tendaient à s'élever lorsqu'on les avait forcés de s'y plonger tout entiers, et la position qu'ils y prenaient relativement à leur figure.
Stevin, mathématicien flamand, paraît avoir prouvé le premier, par l'expérience et la théorie, que les fluides pèsent dans la direction de leur pesanteur, en raison de leur base et de leur hauteur, et qu'ainsi le cylindre et le cône fluide, qui ont une base et une hauteur égales, pèsent également sur cette base.
Pascal démontra la même vérité dans son ouvrage ; et il employa de même et l'expérience et lu théorie, dont le concours est si nécessaire, lorsque les sciences ont à combattre à la fois les préjugés du peuple et les erreurs des savants.
Des deux démonstrations de Pascal, lune est fondée sur ce principe de mécanique, connu de Toricelli , que si , en supposant un changement dans la position de deux corps liés ensemble, il arrive que leur centre de gravité ne doive pas changer de place, ces deux corps seront en* équilibre ; ce principe ne s'applique immédiatement qu'à l'équilibre des fluides pressés par deux pistons de masses pro-
portionnelles à leurs bases; il faut donc, pour l'appliquer à l'équilibre des fluides en général, les considérer comme divisés en canaux de figure quelconque, à l'extrémité desquels on suppose que la force des pistons soit appliquée : cette même considération de canaux de figure quelconque, et supposés en équilibre, a conduit de savants analystes à déterminer en général les lois de l'équilibre des fluides, que D'Alembert a démontrées ensuite d'une manière encore plus directe et moins hypothétique. La seconde démonstration de Pascal est fondée sur l'égalité de pression, et il déduit cette égalité de l'incompressibilité des fluides. Dans ce siècle , une géométrie nouvelle devait apprendre aux analystes le moyen de déduire de ce principe les lois générales du mouvement des fluides. Ces recherches sur les fluides furent les derniers efforts de ce génie, à qui la nature n'avait refusé que des organes proportionnés à sa force; ramené sans cesse à lui-même par la douleur, l'étude de l'homme fut la seule à laquelle son esprit, absorbé par la mélancolie, put alors se livrer. Cette mélancolie avait encore été augmentée par un accident singulier. Pascal était allé se promènera quatre chevaux, et sans postillon, comme c'était alors l'usage. En passant sur le pont de Neuilly, qui n'avait pas de garde-fou, les deux premiers chevaux se précipitèrent. Déjà ils entraînaient la voiture dans la Seine; mais heureusement les traits se rompirent, et Pascal fut sauvé. Son imagination , qui conservait fortement les impressions qu'elle avait une fois reçues, fut troublée le reste de
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sa vie par des terreurs involontaires. On dit que souvent il croyait voir un précipice ouvert à côté de lui. Pascal, ne pouvant ni chercher des ressources dans les sciences, ni trouver de repos en luimême , n'eut plus d'espoir qu'en la religion. Jamais il n'avait cessé de l'aimer; et elle fut, dans ses infirmités, sa consolation et son appui.
L'Église de France était alors divisée en deux partis. L'un avait pour chefs les jésuites, et l'autre les hommes de France les plus savants (0. Le premier était tout-puissant, l'autre était opprimé. C'était celui que Pascal devait préférer ; les chefs de ce parti affectaient de mépriser les sciences humaines , tandis qu'ils étaient avides de passer pour y exceller. Pascal y renonce de bonne foi : mais comme il fallait toujours à ce génie ardent et profond de grands objets et des routes nouvelles, il se proposa d'établir la vérité de la religion, et de l'appuyer sur une connaissance plus approfondie de ia nature humaine. Ce projet, qu'il suivit tout le reste de sa vie, ne fut interrompu que par quelques distractions, et nous
(i) Dans la grammaire, dans les langues, dans l'histoire ecclésiastique, dans la théologie, car la France avait alors des hommes bien supérieurs dans les sciences humaines. On aurait dû faire ici une distinction, d'autant plus nécessaire que l'enthousiasme ignorant des jansénistes a souvent mis Nicole et Arnaud à côté de Descartes ou de Pascal ; à la vérité, dans un siècle où l'on attachait tant de prix à la scolastique, les solitaires de Port-Royal pouvaient être regardés comme de grands hommes; mais la postérité n'a point confirmé ce jugement. L'auteur nous paraît trop favorable aux jansénistes.