III
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leur devons des ouvrages de genres bien différents, les Provinciales , le Triangle arithmétique et le Traité de la roulette.
Le docteur Antoine Arnaud, fils de celui qui avait dénoncé les jésuites à la France entière comme des ennemis du troue, de la morale et de la religion, était à la tète des jansénistes. Tandis que les autres théologiens se faisaient presque un devoir de conscience d'ignorer les sciences naturelles, et de combattre la philosophie de Descartes, Arnaud avait approfondi (i) les sciences, et s'était montré le disciple de cette philosophie nouvelle. Sa profonde érudition théologique; une éloquence incorrecte, mais véhémente, abondante, quoique diffuse; une réputation de science et de vertu, qui s'était étendue loin des bornes de l'école; un caractère inflexible, une âme qui, née pour les passions, Jes avait toutes sacrifiées à celle de dominer sur les esprits, et de soutenir contre les jésuites ce qu'il regardait comme la cause de sa famille; tout cela le rendait rennemi le plus redoutable de la société : elle résolut de le perdre. Les ouvrages d'Arnaud, sur les querelles du jansénisme, en furent le prétexte, et la Sorbonne allait le condamner, lorsque ses amis
(i) Approfondi, c'est trop fort. Arnaud savait très-peu de géométrie, d'astronomie, d'optique, d'anatomie; de son temps, les autres sciences naturelles étaient encore au berceau, ou étaient demeurées un secret entre les mains de leurs inventeurs.
Ce qu'Arnaud avait approfondi, c'était la partie systématique de la philosophie de Desrartes, c'est-à-dire, précisément tout ce qui n'en valait rien.
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espérèrent arrêter ce corps par la force de l'opinion publique. Cette espèce de tribunal, qui n'inflige point d'autre supplice que le ridicule ou le déshonneur, fait souvent trembler les tribunaux les plus redoutables; mais pour armer ce tribunal de l'opinion en faveur du savant qu'on cherchait à opprimer, il fallait faire entendre à un public frivole ce que c'était que le pouvoir prochain et la grâce suffisante, qui ne suffisait jamais; il fallait rendre ridicule la querelle suscitée à Arnaud, afin de rendre ses juges méprisables et ses ennemis odieux. Le projet était excellent. Ou en chargea Pascal, et ses premières lettres eurent un succès qu'on n'aurait pu espérer de l'espèce de matière qu'il était obligé de traiter. Cependant, ces lettres ne produisirent aucun effet. Arnaud fut condamné, malgré la voix publique, par des moines docteurs, dont les jésuites avaient rempli la Sorbonne, soit que celle voix n'eût pas eu le temps de se faire entendre, soit qu'elle ait moins de force sur les moines que sur les autres hommes. Pascal crut alors devoir consacrer quelques lettres à la vengeance d'Arnaud ; mais il connaissait trop le monde pour croire que l'apologie d'un innocent pût intéresser longtemps; il savait que la sensibilité des hommes se lasse plutôt que leur malignité; et la morale des jésuites lui parut propre à servir d'aliment à cette malignité.
Les rapports des hommes entre eux sont devenus si compliqués, que souvent il se présente des circonstances où la voix de la conscience ne suffit plus pour les guider, où leur devoir semble se contredire.
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Dès lors, l'homme ignorant et faible, craignant à (a fois Dieu et les remords, voulant être honnête, sans pourtant qu'il lui coûte de trop grands sacrifices , a besoin de guides qui puissent lui montrer ses devoirs et en fixer les limites.
Les scolastiques portèrent dans l'examen de ces actions douteuses toute la subtilité de leur philosophie. Au lieu de soutenir cette belle maxime de Zoroastre : Dans le doute, abstiens-toi (1), ils prenaient plaisir, pour faire briller la finesse de leur dialectique, à combiner des actions qui eussent toutes les apparences du crime, et ensuite à trouver des principes pour les justifier. Comme le but de leurs travaux était, non.de faire haïr le crime, mais de décider si telle action était ou n'était pas un péché , si elle devait être punie par l'enfer ou si elle méritait seulement des peines plus légères , ils voulurent tracer, entre le juste et l'injuste, une ligne imperceptible, sans songer que celui qui ne veut s'interdire que ce qui est injuste à la rigueur est bientôt emporté, par ses passions, bien loin des limites de la morale.
Il paraissait plus aisé de rendre ces casuistes odieux, que de faire rire à leurs dépens; mais ils avaient discuté si doctement les questions les plus niaises (a), et les plus burlesques; ils avaient donné,
(1) J'ajouterais volontiers à cette maxime: si tu as quelque intérêt à agir ; mais si tu n'en as point, agis, de peur que la paresse ou PindifTérence pour le bien ne soient la cause secrète de ton doute.
K%) Par exemple, ils demandent quelle espèce de péché il 7 a
avec tant de bonhomie, des moyens si plaisants pour trahir la vérité sans mentir, pour imputer à ses ennemis des crimes supposés sans les calomnier, pour les tuer sans être homicides, pour s'approprier le bien d'autrui sans voler, pour se livrer à tous les raffinements de la débauche sans manquer au précepte de la chasteté, qu'ils étaient encore plus ridicules que dangereux. Le corps entier des jésuites n'avait point enseigné toutes ces sottises, mais chaque particulier en avait adopté quelques-unes. Heureusement pour le projet de Pascal, que, selon la plupart de ces castrâtes, une action, que plusieurs docteurs graves regardaient comme indifférente, pouvait être suivie dans la pratique : de là, Pascal conclut que, tous étant des docteurs graves, il
à coucher avec le diable ? si le sexe sous lequel le diable juge à propos do paraître change l'espèce du péché? Ils répondent que non, mais qu'il y a complication ; et ils appellent celte espèce bestialité, quoique le diable ne soit pourtant pas si béte : ainsi, lorsque le diable prend la forme d'une religieuse, il y a bestialité, avec complication d'inceste spirituel. Ils demandent si une religieuse, qui donne un rendez-vous à son amant, sur la brèche du monastère, et qui a la précaution de n'avoir hors du couvent que la moitié du corps, échappe par ce moyen au crime d'avoir violé la clôture? si un homme, qui entretiendrait cinq filles, et qui, en reconnaissance de leurs services, aurait promis de dire un ave Maria pour chacune, pécherait en accomplissant ce vœu, ou en ne l'accomplissant pas, etc.?
Tout cela est fort curieux, et surtout fort important pour le bonheur de l'humanité. Cependant, c'est ce qu'on a appelé longtemps, et ce que, dans les écoles, on appelle encore la morale.
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n'y avait pas une seule action justifiée par deux casuistes, qui, selon tous les autres, ne dût être regardée comme permise.
Cette maxime générale devenait par là un vaste champ pour le ridicule; et en présentant cette opinion comme un système adopté par la société des jésuites, il était aisé de la faire passer pour le résultat d'un projet formé de corrompre le genre humain. Ce probahilisme, qui a causé tant de disputes, contre lequel on s'est élevé avec tant de force, et dont il était si facile d'abuser, devait peut-être son origine à cette observation très-simple et très-vraie : on ne dispute sur la légitimité des actions que lorsqu'elles sont presque indifférentes. Ainsi, en permettant ces actions, on tendait inoins à détruire la morale qu'à guérir des scrupules, qui, à la vérité, ne produisent pas des crimes, mais qui empêchent d'agir et de vivre. Au reste, quand le probabilisme (i) n'aurait pas été dangereux par lui-même, il le serait
(i Celle r<Mi)ar<|ii(- me paraît juste : si l'on pouvait faire qu'il n'y eut pas de méchants, la morale, qui empêche de faire le mal, serait suffisante; mais puisque l'on ne peut empêcher qu'il n'y ait des méchants, il faut que les bons agissent; et toute morale qui tend à les faire rester dans l'inaction devient dangereuse pour la société. Voilà pourquoi une morale austère, minutieuse, qui, en détruisant les passions, détruit l'activité, me paraît mauvaise. De tous les écrivains français du siècle de Louis XIV, la Fontaine est le seul qui ait senti combien les passions pouvaient être utiles. Son itistinct a devance la philosophie du siècle suivant. Voyez la fable du Philosophe scvilu qJ du Jardinier.
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devenu par les subtilités des casuistes, qui avaient étendu leurs doutes sur la légitimité de beaucoup d'actions, que le simple bon sens et la conscience abandonnée à ses mouvements n'auraient pas hésité à mettre au raog des crimes.
Pascal, en attaquant ces jésuites, si scandaleux et si sots, eut Fart de placer continuellement le ridicule à côté du crime, sans que l'horreur que l'un excite empêchât jamais de rire de l'autre. Par cet art heureux de mêler la plaisanterie à l'éloquence , ses lettres devinrent le livre de tous les états, de tous les esprits, de tous les âges. Les jésuites furent immolés à la risée de tous ceux qui savaient lire.
Toute puissance fondée sur l'opinion est perdue sans ressource, dès l'instant où l'on a pu s'en moquer publiquement, et quelques bonnes plaisanteries peuvent briser les pieds d'argile du colosse le plus effrayant; mais sa chute peut être lente ( i). Tel fut l'effet des Provinciales. Si, cent ans après la mort de Pascal, les jésuites ont été chassés de France, et bientôt détruits dans toute l'Europe, c'est dans les lettres de Pascal que leurs ennemis ont appris à les haïr et à les mépriser, et que ceux
(i) L'auteur aurait pu remarquer que les plaisanteries ne font rien contre la vérité. Celles des Cartésiens n'ont pas empêché la gravitation universelle d'être regardée, par tous les gens instruits, comme une loi de la nature. Celles de Despréaux et de Gui-Patin n'ont point empêché l'usage de 1 emétique de s'établir : c'est pour cette raison que, malgré des plaisanteries sans nombre, la religion catholique se soutient toujours dans le mènie état.
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qu'animaient des intérêts particuliers ont cherché un prétexte pour justifier le mal qu'ils voulaient faire aux jésuites. Lorsque les Provinciales parurent, Descartes était le seul qui eût écrit en français d'un style à la fois naturel et noble. Pascal joignit au même mérite celui de la finesse et d'une correction dont il a été le premier, et pendant longtemps l'unique modèle. Ce qui est encore plus étonnant, c'est que dans un ouvrage de plaisanterie f sur les matières théologiques, il n'y ait peut-être pas un seul mot de mauvais goût, excepté le titre : Lettres à un Provincial. Mais ce titre est l'ouvrage de l'imprimeur, et Pascal a eu soin d'en avertir (i).
Si on osait trouver des défauts au style des Provinciales, on lui reprocherait de manquer quelquefois d'élégance et d'harmonie; on pourrait se plaindre de trouver dans le dialogue un trop grand nombre d'expressions familières et proverbiales, qui maintenant paraissent manquer de noblesse {i\ \a
(i) Dans les pensées manuscrites on trouve ce passage : « Nul ne dit courtisan que ceux qui ne le sont pas. . . pédant, « qu'un pédant : provincial , qu'un provincial ; et je gagerais « que c'est l'imprimeur qui l'a mis au titre des Lettres au Pro- « vincial. »
(a) Ce jugement paraîtra peut-être trop sévère. Voici cependant quelques passages qui pourraient le justifier : • Je les viens « de quitter sur cette dernière raison pour vous écrire ce récit, « par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, « et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre.
* De sorte qu'il n'y a plus que le mot de prochain sans aucun << sens qui court risque.
« Mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de
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cour polie et délicate de Louis XIV ne sentit pas ce défaut; et Ton voit par beaucoup d'écrits, postérieurs à Pascal , que les auteurs se plaisaient alors à placer dans leurs ouvrages ces tournures familières,
« rendre la Sorbonne moins considérable parce procédé, qui « lui ôtera l'autorité qui lui est si nécessaire en d'autres ren- « contres.
« Le bon Père se trouvant aussi empêché de soutenir son opi- « nion au regard des justes qu'au regard des méchants, ne
• perdit pourtant pas courage.
« Comme je fermais la lettre que je vous ai écrite, je fus visité
• par M. N***, notre ancien ami, le plus heureusement du « monde pour ma curiosité, car il est très-informé des questions « du temps; il sait parfaitement le secret des jésuites, chez qui « il est à toute heure, et avec les principaux. »
J'ajouterai que quand Pascal, après avoir cité un passage des casuistes jésuites* demande sérieusement si ce sont des Chrétiens ou des Turcs qui parlent? si leurs textes sont des inspirations de l agneau, ou des abominations suggérées par le dragon ? quand, après avoir rapporté je ne sais quelles sottises du père le Moine, il s'écrie: Cette comparaison vous paratt-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus- Christ? quaud il fait un long parallèle de Jésus et du diable; quand, pour s'excuser d'avoir plaisanté les jésuites, il rapporte : Que Dieu le Père s'est moqué d'Adam dans le paradis terrestre, et qu'au jour du jugement il plaisantera les damnés, etc.; on est obligé de convenir que ces traits ne sont ni d'assez bon goût ni d'assez bon sens. Il ne faut pas accuser notre auteur de manquer de respect à Pascal, en remarquant quelques défauts. Le respect superstitieux, qui ne voit pas les fautes des grands hommes, ou les dissimule, ne peut convenir qu'à des esprits petits et froids. L'enthousiasme qu'un grand homme inspire a de grandes âmes, ne le leur fait point voir comme parfait, mais comme supérieur à ses défauts.
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comme un moyen de ne point passer pour pédants , et pour se donner un air cavalier. Depuis, on a senti que le style devait être plus élevé et plus soutenu que la conversation, puisque Fauteur a plus de temps pour écrire, et le lecteur plus de temps pour juger. La conversation même a pris un ton plus noble, sans cesser d'être naturelle; et c'est peutêtre encore plus à la nécessité, à l'habitude de bien parler, qu'à l'étude des grands modèles que nous devons l'avantage d'avoir, à cette époque de notre littérature , un plus grand nombre de gens de lettres qui écrivent avec agrément et avec élégance.
On pourrait dire encore que les plaisanteries de Pascal perdent une grande partie de leur prix pour les lecteurs à qui les matières de théologie sont étrangères; que la crainte d'être accusé d'impiété et de profanation l'oblige d'émousser se$ plaisanteries, et de les resserrer dans un cercle plus étroit; qu'il parle souvent des hérésies desjésuistes sur la grâce, avec une chaleur qui ne pouvait échauffer que les théologiens de son parti; qu'enfin, en attaquant la morale relâchée des jésuites, et leur acharnement dans les disputes de jansénisme, il a respecté leur intolérance et leur fanatisme, et qu'il n'a vengé que les jansénistes, au lieu de venger le genre humain. Le plus grand défaut des Provinciales, c'est d'avoir été écrites par un janséniste; et si Pascal l'a été, c'est la faute de son siècle.
Les jésuites ont reproché aux Provinciales quelques infidélités; mais elles doivent moins être imputées à Pascal qu'aux théologiens qui lui ont fourni
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des mémoires. 11 se serait fait un scrupule d'en avoir la moindre défiance. Ces taches légères, que quelques corrections eussent fait disparaître, ne méritaient pas le bruit qu'en firent les jésuites, et ne les rendaient pas innocents. On doit savoir gré sans doute à ceux qui, en examinant l'ouvrage d'un homme de génie, y observent des défauts; mais ils doivent se souvenir que le soleil, malgré ses taches, a aveuglé les yeux qui les ont découvertes.
Un autre reproche grave, c'est que Pascal a présenté, comme un système formé par les jésuites, ce qui n'était qu'un abus de la scolastique, commun aux jésuites et aux autres ordres. Peut-être même que, dans la pratique, les jésuites n'en avaient guère plus abusé que les autres; pourquoi donc donner, pour le crime d'un seul ordre, ce qui était celui de tous ? C'est que quelquefois on va rechercher les crimes oubliés d'un coupable insolent et dangereux, tandis qu'on pardonne à ses complices, méprisés ou repentants : c'est que Pascal avait besoin, pour perdre les jésuites, de ménager les autres moines, ou même de les attirer dans son parti.
Il y a peut-être, dans cette conduite, plus de politique que de justice rigoureuse; mais c'est ici un de ces cas où la faiblesse oppose un peu de ruse à la force; et Pascal eut été absous, du moins par les maximes des casuistes jésuites. D'ailleurs, en relevant la turpitude de tous les scolastiques , ou catholiques, ou réformés, il eût élevé un scandale nuisible à tout le christianisme, et si le zèle des
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jansénistes leur ordonnait de mettre au jour les scandales des jésuites, la charité leur prescrivait d'étendre un voile sur ceux des autres ordres.
La fureur des jésuites éclata de toutes les manières dont peut éclater la fureur d'une société de moines.
Pascal fut accablé d'injures grossières, auxquelles il répondait par d'excellentes plaisanteries. On rendit aux jansénistes leurs calomnies, et même avec usure.
L'auteur des Provinciales fut accusé d'hérésie, d'impiété, de sédition; il était peut-être hérétique, mais il n'était ni impie ni séditieux; et ces accusations, qui pouvaient compromettre sa sûreté, firent dire que les jésuites suivaient, dans la pratique, les maximes de leurs casuistes ; enfin, ils portèrent l'aveuglement jusqu'à faire un crime à l'auteur des Provinciales y de ce qu'il avait révélé dans ses lettres, des opinions que l'utilité publique devait ensevelir dans le silence : mais si le livre où Pascal ne parlait de ces opinions que pour les combattre et les rendre ridicules, était encore dangereux, combien donc n'étaient pas coupables ces auteurs contre qui Pascal s'était élevé, et qui avaient sérieusement soutenu ces mêmes opinions ? C'est cependant sur ce prétexte que les jésuites sollicitèrent la condamnation des Provinciales à Rome, et dans ceux des tribunaux de France où ils croyaient avoir du crédit. Enfin, ces lettres furent condamnées par l'inquisition de Rome, par le parlement d'Aix et le conseil d'Etat. Un siècle après, Rome a détruit les jésuites ; le parle-
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mentd'Âix, en faisant brûler leurs livres, comme les Provinciales, et en chassant les jésuites, a pris dans ces mêmes Provinciales le motif de ses arrêts (i). Exemple instructif et qui montre quelle force a le génie, lorsque, dans une nation éclairée, il s'élève contre une puissance qui ne doit sa force qu'à Ter* reur et à l'habitude de la craindre. Rien ne prouve mieux l'utilité des lumières et ne donne une espérauce mieux fondée, que le temps n'est pas éloigné, peut-être, où les erreurs, qui ont fait si longtemps le malheur des hommes, disparaîtront enfin de la terre (a).
C'est en i656 que parurent les Provinciales ; et les questions proposées à Pascal par Fermât, et discutées dans les lettres de ces deux grands géomètres, avaient produit, en i654, le traité du triangle arithmétique, ouvrage très-court, mais plein d'originalité et de génie.
(0 J'aurais désiré que, eu applaudissant à la destruction des jésuites, l'auteur se fût élevé contre l'horrible dureté avec laquelle on a traité tant d'individus, la plupart innocents du fanatisme et des intrigues de leur ordre. On a trop oublié qu'ils avaient été des hommes et des citoyens, avant d'être des jésuites; et l'opération la plus utile à la raison et au bonheur de l'humanité a été souillée par les emportements de la vengeance et du fanatisme.
(a) Je crains que l'auteur ne se trompe ici, et que la destruction des jésuites n'ait plus été l'ouvrage du jansénisme que de la raison. Peut-être le genre humain est-il condamné à être toujours esclave des préjuges, et ne fera-t-il que changer d'erreurs. Cela peut tenir à la prodigieuse inégalité des esprits, de laquelle il résulte nécessairement qu'il y aura toujours des opinions que la multitude adoptera sans les eutendre.
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Les problèmes dont Pascal y donne la solution, consistent à sommer les nombres naturels, triangulaires, pyramidaux, et à trouver aussi les sommes de leurs carrés et de toutes leurs puissances. Ces questions, que l'habitude de l'algèbre a rendues faciles, et que Fermât a aussi résolues, ont été traitées par Pascal selon une méthode ingénieuse et singulière. Il forme des cases dans un triangle équilatéral, en le divisant par des lignes parallèles à chacun de ses deux cotés, et également distantes entre elles. 11 place dans les cases les plus voisines de chaque côté les nombres constants, et ensuite, successivement dans chaque case de l'intérieur, la somme de tous les nombres écrits dans la suite des cases qui la précèdent, depuis le sommet de ce rang, jusqu'au terme correspondant à la case qu'on veut remplir. D'après cette formation, on voit que tous les nombres figurés se trouveront successivement inscrits dans ces cases ; et puisque chaque case est déterminée par deux uombres , relativement à chaque côté du triangle, un des deux inarquera le rang que le nombre figuré occupe dans la suite à laquelle il appartient, et l'autre Tordre qu'occupe cette suite parmi celle des nombres figurés.
Pascal déduit ensuite, de la formation de sou triangle, le rapport de chaque nombre avec celui qui le précède dans les deux rangs qui lui sont supérieurs , chacun par rapport à un des côtés du triangle. Ce rapport une fois trouvé , il applique cette connaissance à la détermination de la somme de chaque suite de nombres figurés, à celle de leurs
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puissances, à la doctrine des combinaisons, et enfin celle-ci au calcul dés probabilités.
Les formules trouvées par Pascal conduisent à celles du binôme de Newton, lorsque l'exposant du binôme est positif et entier. Aussi la découverte de Newton consiste-t-elle principalement à avoir étendu la formule du binôme aux exposants négatifs ou fractionnaires, par lesquels Wallis avait appris à exprimer les radicaux et les dénominateurs. Celte considération de Wallis , qui semble d'abord n'être autre chose qu'une manière différente d'écrire ces quantités , a été une des principales causes des grands progrès de l'analyse moderne ; et l'on peut même dire, en général, que les découvertes qui ont paru plus d'une fois changer la face de cette partie des sciences, n'ont presque jamais consisté qu'à imaginer des notions nouvelles, par lesquelles on pût exprimer, sous une manière simple et susceptible d'être soumise au calcul, une classe très-étendue de quantités , qu'auparavant on ne pouvait exprimer que par des formules très-compliquées. Cette remarque ne doit point diminuer la gloire de Wallis, ni celle de Newton. En effet, si le moyen de déduire, des recherches de Pascal, la formule du binôme nous paraît très-simple maintenant, il faut observer que, indépendamment des progrès de la théorie, l'habitude d'employer l'algèbre a rendu cet instrument d'un usage si simple , qu'il n'y a point de jeune homme qui, après six mois d'étude, ne sache s'en servir avec plus de facilité que Newton ou que Descaries. Pascal n'a considéré qu'un seul cas du
calcul des probabilités; c'est celui où Ton propose de partager un enjeu donné, 4êrsque les joueurs veulent cesser de jouer, et que la probabilité de gagner n'est point égale entre eux.
Les principes que Pascal a employés reviennent à ceux de Huygbens, qui s'occupait de ce calcul à peu près dans le même temps, et il me semble que Pascal les appuie sur des fondements encore moins solides.
S'il était question de donner ici l'histoire de ce calcul , je ferais observer que ces principes ne sont pas incontestables , qu'ils supposent une égalité parfaite entre deux cas essentiellement différents, celui d'un homme qui est sûr de gagner une somme, et celui d'un autre homme qui n'a qu'une petite probabilité de gagner une somme beaucoup plus forte; que, a la vérité, la différence entre l'état de ces deux hommes diminue, si on multiplie le nombre des coups où les deux joueurs feraient entre eux cette convention ; en sorte que le principe, qui fait regarder semblable l'état des deux joueurs, n'est surtout applicable, en aucune manière, au cas où le jeu ne pourrait être joué qu'une seule fois. Celte condition rappelle une application singulière que Pascal fît du calcul des probabilités. Il observa qu'il y avait une différence infinie entre le sort qui attend les impies, s'il y a des peines éternelles , et le peu qu'ils ont à gagner, s'ils subissent un anéantissement total; et il en conclut qu'il y a un avantage infini à préférer, dans sa conduite, l'opinion de l'éternité des peines, pour peu que la probabilité ne soit pas in-
finiment petite : c'est-à-dire , en langage ordinaire, pourvu qu'elle ne soit pas absurde.
On est étonné que Pascal se soit permis, dans une matière si respectable, un raisonnement qu'il est si aisé de prendre pour une plaisanterie; mais il est plus étrange encore que ses éditeurs aient pu le croire sérieux. Les jésuites mêmes, qui avaient commencé par en parler comme d'une dérision impie, finirent par la proposer aux incrédules comme une raison sans réplique. Un des sectateurs du parti de Pascal, mais qui n'était pas un Pascal, a fait à cette occasion un ouvrage curieux. Il soutient qu'il y a des démonstrations d'un autre ordre que celles de la géométrie, et plus certaines encore; l'auteur prétend, par exemple, qu'il est plus sûr de l'existence de la ville de Rome, que.de cette vérité : deux et ('eux font quatre.
Pascal, tourmenté par une longue insomnie, se permit d'abréger l'ennui de ses veilles en méditant sur la théorie des cycloïdes. C'est l'excuse que sa sœur donne à cette violation du vœu qu'il avait fait de renoncer aux occupations profanes. Buillet prête à ce travail un motif plus religieux. On croyait alors en France que l'étude des sciences naturelles, et des mathématiques surtout, menait à l'incrédulité ; c'était principalement aux géomètres et aux physiciens, à ces hommes qui doivent être les plus difficiles en preuves, que Pascal avait destiné son ouvrage; et il voulait les prévenir d'avance en sa faveur, et leur montrer que celui qui avait entrepris de les éclairer sur la foi, aurait pu les ins- III. 39
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truite, même sur les objets dr. leurs occupations.
Roberval et Descartes avaient déjà fort avancé la théorie de la cycloïde , celle de toutes les courbes , après les sections coniques, sur laquelle les géomètres avaient le plus travaillé, et celle, sans exception, qui leur a fourni le plus de vérités curieuses ou utiles. Ou sait que la cycloïde est égale à quatre fois le diamètre de son cercle générateur, et que son aire est triple de celle du même cercle; que tous les solides, et toutes les surfaces courbes, que produit la cycloïde, les centres de gravité de ses arcs, «le son aire, des solides qu'elle engendre, et de leurs surfaces, sont déterminés en supposant la quadrature du cercle; on sait que la développée de la cycloïde est une cycloïde égale , et que cette courbe enfin réunit les deux propriétés* d être la courbe de la plus vite descente, et celle où les oscillation *. sont isochrones.
Pascal avait écrit d'abord un petit ouvrage latin , intitulé : Historia IrochoXdes : c'est un factura pour Roberval, contre Toricelli et Descartes, plutôt qu'une histoire.
Roberval avait été Tarai de Pascal le père, et sou fils était très-capable de prévention ; il avait à la fois un esprit vif et une âme simple; il crut Roberval sur le compte de Toricelli, comme il avait cru les Solitaires de Port- Royal sur les jésuites. Il serait à désirer qu'on pût excuser aussi facilement la conduite de Pascal dans les démêlés avec Wallis et le jésuite Laloubère. Pascal s'était engagé à donner cent pistoles à chaque géomètre qui résoudrait ,
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avant le Ier octobre 1657, les problèmes proposés sous le nom de Détouville. Wallis les résolut avant ce terme : un certificat d'un notaire d'Oxford le prouvait, et Pascal avait même reçu cette solution avant le jour prescrit. Mais Détouville exigeait, dans son programme, que la solution fut remise à un notaire de Paris, ou à M. de Carcavi , dépositaire des cent pistoles; et c'est uniquement sur le défaut de cette formalité que le prix fut refusé à Wallis. Laloubère, dont la solution avait été trop tardive, ne pouvait prétendre au prix; mais il avait résolu les problèmes proposés; Pascal ne voulut pas en convenir.
Nous avons dit que son projet, en publiant ces problèmes, était de gagner de l'autorité auprès de ce qu'on appelait alors esprits forts ( 1). Sans doute il crut que, pour l'intérêt de la bonne cause , il ne fallait pas qu'un jésuite partageât sa gloire. Quelques fautes de copiste, que Laloubère avait laissées dans le manuscrit envoyé à Pascal , furent le prétexte de cette injustice. Pascal , dans les écrits qu'il publia à
(1) C'est le nom que, dans le siècle dernier, on donnait à ceux qui ne croyaient pas la religion chrétienne, comme si c'était là une preuve de force d'esprit. Ce mot devenu de mauvais goût, les noms de libertins, d'incrédules, de matérialistes , de déistes, d'athées, ont passé rapidement , et on s'est arrêté à celui de philosophes, ou d'encyclopédistes, dont l'un signifie ami de la vérité, et l'autre coopéra leur de l'Encyclopédie; ces mots dureront plus longtemps, parce que, les reudant ainsi synonymes d'incrédules, on peut espérer de trouver le moyen de nuire aux véritables philosophes, et aux savants célèbres qui ont travaillé à l'Encyclopédie.
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ce sujet, eut encore, comme dans les autres querelles avec les jésuites, le secret d'être plaisant, et d'avoir le public pour lui. Peut-être Pascal s'imaginait-il n'avoir été que juste envers Laloubère, et qu'il haïssait trop les jésuites, pour imaginer qu'il pût y avoir chez eux de bons géomètres. Il serait cruel d être obligé de soupçonner Pascal de mauvaise foi; disons plutôt qu'il se laissa entraîner à l'esprit de parti, seule tache qu'il faille reconnaître dans cet homme célèbre, et qu'on doit pardonner, surtout dans un siècle où la raison, réduite à quelques disciples isolés et cachés, n'avait point encore de parti. Pour ce qui regarde Wallis, comme il n'était point question de gloire, mais d'intérêt , il est impossible qu'un motif si bas pût animer un homme qui avait dissipé sa fortune en aumônes. Mais ce dé£ de Détouville avait été une espèce de bravade adressée aux ennemis des jansénistes, encore plus qu'aux géomètres. L'honneur de ce parti demandait que l'auteur des Provinciales n'eût pas de rivaux dans les sciences, et surtout qu'il n'eût pas un hérétique pour rival. Or, quand l'intérêt d'une secte est compromis, on ne peut plus compter sur la justice de personne.
Pascal ne survécut que trois ans à l'impression du traité de la Roulette. Il y avait vingt ans que la vie n'était pour lui qu'un supplice; on trouva, sur des feuilles volantes, le peu qu il avait pu ramasser des matériaux de son grand ouvrage, quelques pensées sur la méthode géométrique, et des notes informes qui paraissaient avoir été faites dans le temps de la
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composition des Provinciales. 11 y a dans ces notes une pensée d'une vérité frappante, à l'occasion de cette persécution , qui, suscitée par les jésuites contre les Solitaires de Port-Royal , attira à ses auteurs la haine de tous ceux qui cultivent les lettres , de ces hommes chez qui les générations futures vont apprendre ce qu'elles doivent penser, et qui par là deviennent bientôt les maîtres de l'opinion. Ils sont bien peu politiques en persécutant Port-Royal, dit Pascal; chacun des Solitaires, une fois dispersés, osera dire ce que la crainte de causer la ruine de Port-Royal l'obligeait de dissimuler. Que ceux qui se croient intéressés à mettre des bornes à la liberté de penser, apprennent, de cette réflexion, que le seul moyen qui leur puisse réussir est de protéger les sociétés savantes , et de laisser à ces sociétés assez de liberté pour que ceux de qui le génie est à craindre puissent désirer d y occuper une place.
Je m'arrêterai peu aux pensées sur la méthode de démontrer, selon Pascal , que, hors de la géométrie, il n'y a point de véritables démonstrations. En cherchant ce qui donne à la géométrie cet avantage, on voit qu'elle n'emploie aucun terme qu'elle ne l'ait défini, que jamais le sens de ce terme ne varie, et qu'ainsi on peut dans chaque proposition, en substituant à chaque terme sa définition, parvenir à des propositions évidentes par elles-mêmes, et à des notions simples, qu'il ne faut plus ni prouver ni définir. Sans cela, on tomberait dans une fausse subtilité, qui deviendrait une nouvelle source d'erreurs. Cette méthode est applicable aux sciences même de
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faits , parce qu'alors une propriété donner par l'expérience, ou un fait observé, y tient lieu des notions simples, des propositions évidentes par elles-mêmes, qui ne doivent plus être ni définies ni prouvées.
Si l'application de cette méthode est facile dans presque toutes les sciences naturelles, elle devient difficile dans les sciences morales, parce que la plupart des termes de celles-ci sont employés, dans l'usage ordinaire, avec un sens vague et confus, et qu'il faut, après en avoir fixé le sens, veiller toujours à ce qu'il n'arrive jamais de les employer dans le sens vulgaire. Mais il est temps de venir à ce qui a mérité à Pascal le nom de philosophe, et augmenté encore la réputation de l'écrivain des Provinciales , je veux dire à ses Pensées sur r homme»
Pascal croyait que les preuves de l'existence de Dieu, tirées des considérations métaphysiques, ne donnent de l'Être suprême qu'une connaissance inutile à la morale. Il croyait que les preuves que l'on déduit de l'ordre du monde, quelque imposantes qu elles soient par elles-mêmes, quelque force qu'elles aient sur le!» bons esprits, ne sont pas suffisantes contre des athées endurcis, qui peuvent y opposer avec quelque avantage et le désordre apparent du monde, et ces phénomènes dont l'ordre ou le désordre nous échappe, et dont le nombre est immense, eu égard au petit nombre d'objets dans lesquels l'ordre a pu nous frapper. Pascal ne se flattait pas de pouvoir résoudre ces difficultés; et l'eûtil pu, il ne s'en fût pas occupé : ce n'aurait été que livrer aux disputes îles gens intruits et des philoso-
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phes une vérité dont la croyance est nécessaire a tous les hommes. Il crut donc qu'il fallait chercher des preuves d'un autre genre, et il pensait de même sur les preuves historiques de la religion chrétienne. 11 restait toujours, selon lui, des* objections assez fortes pour rendre impossible la conviction de tout homme dont le cœur ne sentirait pas qu'il a besoin d'un Dieu.
C'est dans la connaissance de l'homme qu'on doit trouver ces preuves palpables, et qui doivent parler au cœur de tous les hommes. Pascal s'était souvent plaint, dans ses profondes spéculations géométriques, de ue pouvoir faire partagera personne l'intérêt qu'elles lui inspiraient. Quand il se mit à étudier l'homme, il trouva qu'il y avait encore plus de gens qui étudiaient la géométrie qu'il n'y en avait qui s'étudiaient eux-mêmes. 11 fut aisé à Pascal de prouver combien l'homme est faible et corrompu; peut-être il eût été plus philosophique de chercher comment il Test devenu, puisque c'est le seul moyen d'apprendre ce qui pourrait le corriger. Mais Pascal attendait tout de la religion, et il ne voulait que bien convaincre les hommes de leur faiblesse, et surtout la leur faire fortement sentir. Selon Pascal , l'homme est tellement soumis à l'empire de l'habitude, que ce qu'on uomme nature n'est peut-être qu'une première coutume.
L'homme est faible et vain à la fois, parce que sa faiblesse lui faisant éprouver à chaque instant te besoin qu'il a des autres, il veut leur donner une opinion de sa force : toutes les folies, toutes les in-
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conséquences qu'on lui reproche sont les conséquences nécessaires de sa faiblesse ou de sa vanité : les marques extérieures de respect sont toujours, en dernier ressort, un hommage que la faiblesse rend à la force ou réelle, ou imaginaire; et moins elle est réelle , plus elle attache de prix aux marques extérieures, plus elle se distingue par des ornements ou des cérémonies Ainsi, les magistrats de justice, les médecins, les docteurs qui doivent la véuératiou publique, non à leurs connaissances réelles, mais à X opinion quon en a ; ainsi, toutes les puissances qui ne doivent qu'aux erreurs de l'imagination Vidée qu'on a de leurs forces, sont jalouses à l'excès de leurs étiquettes et de leurs ornements; tandis que la milice les dédaigne, parce qu'elle sent combien sa force est réelle.
Si l'opinion, c'est-à-dire la croyance de la multitude, est la reine du monde, c'est parce qu'elle dirige la force qui réside dans le plus grand nombre : Comme la mode fait l agrément, aussi fait-elle la justice. La justice change selon les pays. Ce qui est jus^e sur le bord d'un fleuve, est injuste de F autre côté : et cette instabilité est encore un effet de la faiblesse humaine; car il fallait que la justice fit unie à la force pour conserver la paix, qui est le souverain bien. On sait facilement où est la jorce, ton ignore où est la justice; et il est plus aisé de faire dire que ce qui plaît à la force est justice , que d assujettir la force à céder à la justice. Iji justice na donc été, chez les différentes nations , que Perpression de fa volonté du plus fort. Ainsi , il ne
faut pas dire au peuple que ses lois sont injustes; car il est quelquefois nécessaire de le tromper; U ne faut pas même lui dire qu'il doit obéir aux bis parce quelles sont justes; il n'aurait qu'à vouloir les examiner : il faut lui dire qu'il doit leur obéir parce qu'elles sont établies ; car il faut surtout éviter les séditions. Ainsi, le sage doit parler comme le peuple, en conservant cependant une pensée de derrière.
Si l'homme, soumis de toutes partsà l'empire de la force, rentre ensuite en lui-même, il y trouve d'autres preuves de sa faiblesse. S'applaudira-t-il d'avoir fait le destin des États? Un grain de sable , placé ilans l'urètre de Cromwell, a décidé du sort de l'Europe, et si le nez de Oéopâtre eût été plus court , la face de la terre eût été changée. S'enorgueillira-t-il de la force de son esprit? Le bourdonnement d'une mouche l'empêche dépenser. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet insecte importun qui trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Sera-ce de la connaissance de ta vérité? Placé entre deux inBnis en grandeur et en petitesse , et tous deux également incompréhensibles, ne trouvant qu'ignorance à chaque pas qu'il veut faire dans l'étude de la nature ; entouré partout ailleurs d'obscurité et de contradictions, il ne reste doue à l'homme de science réelle que la géométrie ; et dans cette science même , il voit devant lui une immensité de vérités que jamais la race humaine ne peut épuiser, quelle que soit sa durée ; et derrière lui , des principes qui le ramènent à une métaphysique impénétrable. Cependant, loin d'être
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abattu sous tant de faiblesse, cet être misérable semble sentir que ce n'est point là son état naturel ; il cherche à en imposer à ses semblables par une fausse idée de sa force, et à se rendre maître, par l'opinion, de la force réunie de plusieurs. Il cherche à s'en imposer en s'efforçant de se distraire de luimême ; de là naissent en lui l'amour des plaisirs et la vanité ; tout son bonheur, toute sa force se fondent sur l'erreur, et c'est la source de cette haine contre la vérité, fruit nécessaire de l'amour-propre.
Nous ne pouvons souffrir le bien qu'on nous mit en nous avertissant de nos défauts. Aussi la société n'est-elle qu'un commerce de fausseté et de dissimulation. Ou se brouillerait avec son meilleur ami , si on savait ce qu 'il pense de nous , ou ce quil en dit , lorsqu'il en parle sans prévention; et il n'y aurait pas quatre amis dans le monde , si tous les hommes savoient ce qu'ils disent les uns des autres.
Plaignons Pascal d'avoir assez peu senti l'amitié , pour croire qu'on peut juger son ami sans prévention, et de n'avoir connu des erreurs des hommes que celles qui les divisent, et non celles qui font qu'ils s'aiment davantage. Les éditeurs n'ont point imprimé la pensée que nous venons de citer; elle aurait donné une trop mauvaise idée des amis de Pascal.
Ce mépris profoud que Pascal sentait si fortement pour la bassesse et la fausseté humaine, il voulait l'inspirer à l'homme pour l'homme même. C'est là ce qu'il voulait opposer au sentiment que l'homme a de sa grandeur. En montrant ainsi , dans un con-
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t ras te effrayant, tant de grandeur avec tant de bassesse, en faisant observer que l'ordre des sociétés n'est fondé que sur notre faiblesse et sur dos vices* que nos découvertes sublimes dans les sciences nous ont laissé toute notre méchanceté , que nos actions les plus sublimes sont corrompues par le désir qu'elles soient connues, que le sentiment du juste et de l'injuste, si général et si prompt, n'en est que plus propre à uous égarer, et ne peut être assujetti par la raison à une règle invariable et solide; Pascal espérait faire sentir à l'homme qu'il est sous la main d'un Être tout-puissant qui l'a créé pour un état de grandeur, mais qui le punit; et lorsque, sentant le poids de cette main toute-puissante, notre âme, accablée de l'idée de la grandeur de son Dieu et de sa propre faiblesse, aurait cherché, avec crainte et avec amour, dans le sein de ce Dieu, des connaissances et des consolations que la nature n'avait pu lui donner, alors Pascal lui aurait présenté la religion chrétienne, dont elle aurait embrassé avec ardeur l'économie toute miraculeuse et les consolations surnaturelles.
Tel était le projet de Pascal; son ouvrage devait être également éloigné de la méthode sèche et fatigante de Charron et de la liberté de Montaigne, plus propre à délasser l'esprit et à l'inviter à chercher en lui-même les vérités qu'on lui indique, qu'à le forcer à croire une vérité dont on veut le convaincre. Le style devait être celui de la pensée de Pascal : La nature y qui seule est bonne, disait-il, est tout à fait familière et commune; et l'on peut juger, par ce qui
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lions reste de ses pensées , que le style de son ouvrage eût été conforme à cette règle. Les pensées énergiques et fortes y sont exprimées par des mots communs; et ce qui blesserait dans un homme qui aurait moins de génie et de goût, devient, dans Pascal, piquant et sublime. Il n'a pas songé à l'harmonie : ses phrases ont une gravité, et quelquefois même une espèce d'aspérité convenable à l'austérité de son sujet. Jamais on n'a démêlé, avec plus de finesse, tous les détails de la corruption et de la vanité. Jamais on n'a su fouiller avec tant de profondeur dans le cœur de l'homme, et jamais uu mépris plus froid et mieux exprimé n a montré la supériorité du génie qui a su pénétrer sa propre misère.
Ces pensées n'ont pas été toutes imprimées. Les amis de Pascal en ont fait un choix dirigé malheureusement par les vues étroites de l'esprit de parti. Il serait à désirer qu'on en fit une nouvelle édition , où l'on imprimerait plusieurs de ces pensées qui ont été supprimées, soit par une fausse délicatesse pour la mémoire de Pascal, soit par politique; mais ii faudrait en retrancher un plus grand nombre , que les dévots éditeurs ont publiées, tout indigues qu'elles sont de Pascal.
S'il m'était permis de hasarder mon opinion sur le projet de cet homme célèbre, je dirais que ce projet me paraît digne de son génie. Persuadé de la vérité de la religion chrétienne, son but était moins de la prouver que de la faire croire. Il ne faisait pan à la nature humaine l'honneur de penser que ,
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dans les sciences morales, où l'intérêt, les passions, l'amour delà vertu même, se mêlent à nos jugements et les corrompent, on pût attendre de la raison seule la chute des erreurs; il croyait que, dans les sciences naturelles même, la vérité ne triomphe qu'avec une lenteur extrême , lorsque les causes morales n'en accélèrent point les progrès (i).
Ainsi Pascal, convaincu que les vérités morales ne germent que dans une terre bien préparée, crut qu'il fallait n'offrir qu'à l'homme effrayé de sa faiblesse et tourmenté des terreurs de l'avenir, ces preuves de la vérité du christianisme; selon lui, des esprits plus calmes n'en seraient frappés que trop faiblement; peut-être même ils négligeraient ou dédaigneraient de les examiner (a).
(i) Pascal a dit lui-même qu'il n'y a de véritables démonstrations qu'en géométrie : donc dans toutes les autres sciences, il restera toujours un fondement au doute; donc on ne peut jamais être sùr de convaincre, toutes les fois que le doute favorisera nos passions, nos erreurs, ou seulement notre paresse. Voilà pourquoi ceux qui veulent influer sur les opinions des hommes, sur la morale, la politique, etc., doivent imiter Pascal, Montesquieu, Voltaire, et disposer ceux à qui ils présentent la vérité à se passionner pour elle. Il faut séduire les hommes pour les rendre raisonnables.
(a) Ceux qui aiment la religion doivent bien regretter que Pascal n'ait pas rempli son projet. Les nombreux apologistes que la religion chrétienne a eus dans ce siècle, comptant sur la bonté de leur cause, ont trop négligé les moyens humains. En vain un livre contient-il les raisonnements les plus forts, pour qu'il soit utile, il faut qu'on le puisse lire. Pourquoi s'obstiner à combattre les idées de tolérance, d'humanité, de bienfaisance
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Cette méthode d'aller à la raison, en ébranlant d'abord l'imagination, n'a qu'un inconvénient, terrible à la vérité : c'est que l'homme intimidé, qui cherche un appui dans la religion, doit naturellement se jeter dans les bras de celle dont l'habitude de son enfance lui cache les absurdités et les inconséquences; aussi cette méthode esl-elle surtout propre à raffermir en général les hommes dans leur religion, fausse ou vraie. Mais le but principal de Pascal était de ramener au christianisme les incrédu-
universelle , qui sont dans le cœur de tous les gens de bien ? Pourquoi affecter tant de mépris pour ces sciences physiques, qui ont donné à l'homme tant de ressources à opposer aux rigueurs de la nature ?
Pascal méprisait les sciences ; mais les successeurs de Pascal ont-ils le même droit que lui ? Surtout il ne fallait pas dire que l'amour des sciences naturelles est un indice d'irréligion : cette assertion, injurieuse à la religion même, est combattue par de grands exemples que ceux qui osent la faire sont eux-mêmes obligés de respecter.
La première chaire de physique expérimentale établie en France est due en grande partie aux soins de M. le cardinal de Rochechouart, et l'estime qu'il fait des sciences naturelles a seule empêché l'étude de la physique d'être abolie dans le collège de sa ville épiscopale. Il n'y a qu'un seul collège en France où les jeunes gens puissent recevoir une éducation raisonnable, où ils n'apprennent que ce qu'il est utile de savoir, et ce collège est l'ouvrage de M. Pévèque de Rhodez. Il ne fallait pas se fatiguer à prouver que les plus grands hommes de ce siècle sont ennemis du christianisme : ce peut être un bon moyen de leur nuire; mais sûrement c'est une fort mauvaise preuve de la vérité de la religion. Enfin, il fallait ne jamais permettre que la cause de Dieu fût défendue par des échappés de Bicêtre> et que .... succédât à Pascal.
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les élevés dans son sein, et il suffirait de leur faire sentir vivement les horreurs du doute» et la paix qui accompagne une foi soumise, afin que, fatigués de leur incertitude, ils se rendissent moins difficiles sur les preuves de la religion chrétienne. D'ailleurs, le christianisme doit à ses nombreux enuemis, et à la supériorité de lumières qui règne dans les pays chrétiens, l'avantage d'être la seule religion qui puisse parler de ses preuves. Les autres régnent sur des peuples abrutis et crédules , et leurs ministres n'ont jamais connu d'autre manière de raisonner que de menacer au nom du ciel, d'ordonner des pratiques et d'inventer des miracles. Ainsi l'homme, convaincu du besoin d'une religion, et qui cherche la véritable, sera plus naturellement porté vers celle dont les sectateurs ont daigné raisonner. Enfin , Pascal, fortement convaincu de sa religion, croyait que pour la faire embrasser à l'univers, il suffirait d'inspirer aux hommes le désir violent et durable de n'être point trompés sur cet objet.
Un tel ouvrage, écrit avec une éloquence forte et passionnée, eût été sans doute utile au christianisme; il eût encore servi à rendre en général les hommes religieux. Cela même devait être un graud avantage aux yeux d'un philosophe, qui ne voyait dans la morale humaine aucune base fixe sur laquelle on pût appuyer la distinction du juste ou de l'injuste.
La nature de l'ouvrage que Pascal méditait , la réputation de sainteté unie à celle du génie, l'adoration d'un parti, les clameurs de l'autre, tout inspira pour ses pensées une sorte de culte ; et lorsqu'un
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homme célèbre , rivât digne de Pascal, comme philosophe et comme écrivain , et aussi grand poète que Pascal avait été grand géomètre, osa attaquer quelques-unes des pensées, et avoir presque toujours raison , on regarda cette entreprise comme un sacrilège. Il faut pourtant oser le dire : quoique en général le tableau que Pascal a fait de l'homme soit aussi vrai qu'il est fortement tracé , cependant dans ses pensées , jetées au hasard , et que Pascal devait revoir, il lui en est échappé beaucoup de fausses. D'ailleurs , si Pascal a toujours raison lorsqu'il peint la corruption des hommes, il cesse de l'avoir lorsqu'il regarde cette corruptiou comme générale, et surtout comme naturelle et incurable. Des philosophes plus doux, peut-être plus raisonnables, ne voient dans l'homme qu'un être faible et sensible, plutôt bon que méchant, puisque les maux d'autrui sont des maux pour lui , lorsqu'il est sans passion et sans intérêt. De longues erreurs l'ont abruti et corrompu; les maux qu'elles ont accumulés sur lui l'ont rendu méchant; mais on ne doit pas désespérer trop tôt de lui rendre , en l'éclairant , le courage de devenir meilleur et plus heureux (i).
(i) Espérons donc; mais j'ai peur que l'auteur ne se trompe encore ici. Je suis mal; mais pour être mieux» il faudrait commencer par me mettre plus mal encore : et ce mieux est-il donc si sûr? Voilà ce que peuvent se dire tous les hommes. Voilà ce qui retient dans l'avilissement et la misère ceux même qui osent envisager les moyens d'en sortir.
Sans doute l'homme souffre quand il voit souffrir un autre homme; mais que peut produire ce sentiment affaibli par l'ha-
Nous avons une vie de Pascal écrite par sa sœur : on y chercherait en vain les mots profonds ou fins qui devaient échapper souvent à l'auteur des Provinciales et des Pensées ; on y trouvera encore moins le caractère de cet homme illustre; cette vie est l'ouvrage d'une dévote janséniste, plus occupée de prouver que son frère était un saint, que de faire connaître un grand homme.
Il paraît qu'il était peu sensible; du moins sa sœur admire ce parfait détachement de tout lien profane, qui rendait son frère indifférent aux soins qu'elle lui prodiguait pendant sa longue et cruelle maladie. Il ne pleura point la mort de sa sœur, religieuse de Port-Royal, qui avait termiué une vie sainte par une fin digne de sa vie. On a de lui une lettre de consolation sur la mort de son père, adressée sans doute à quelqu'une de ses sœurs ; et cette lettre est plutôt un sermon , que l'épanchement d'une âme abattue par une perte si grande et si irréparable. On est étonné, en lisant cette lettre, que, sur un sujet qui lui offrait tant de réflexions touchantes ou profondes, Pascal ait pu trouver tant d'idées mystiques, qu'il assure modestement être bien supérieures à tout ce que Séuèque ou Épictète ont dit sur la mort.
Cependant un héros ou un philosophe, dans le mal-
bitutle, par la dissipation, depuis que, dans nos grandes sociétés, les hommes sont devenus des machines dont on calcule le produit, et que nous avons trouvé l'art infernal décomposer nos plaisirs des larmes et des souffrances de nos semblables ?