OU DU GENDARME CASSE
ous avons indiqué dans notre préface le caractère particulièrement odieux de cette pièce, la grossièreté, la brutalité de satire, la franchise cynique et l'âpre effonterie qui la distinguent. Nous sommes obligé de reconnoître cependant qu'elle présente un grand intérêt pour l'histoire , et qu'elle offre , autant que toute autre partie de ce livre, des détails curieux et importants pour la connoissance des mœurs , des idées et des costumes de ces premiers enfans de la Renaissance. Toutefois nous recommandons au lecteur de ce Monologue de faire double part à la satire dans les observations historiques qu'il tirera de cette œuvre : la part du poète satirique, nécessairement porté
à exagérer, par la grandeur du mal, la nécessité de Pîndignation , et la part du Gendarme, du héros, du conteur, qui ne pouvoit, pour obéir à la loi de son caractère , connoître que des infamies. Je livre cette dernière remarque comme une légère excuse en faveur de Fauteur du Monologue.' Il ne faut pas oublier en effet cette loi d'observation sincère , de préoccupation de la réalité , d'exposition franche des caractères et de respect absolu pour la nature des personnages dramatiques, qui domine Part du Moyen Age. Au point de vue de la morale cet art est défendable seulement , je le crains, dans les âges naifs ; mais au point de vue de l'histoire littéraire , l'imbécile hypocrisie du langage précieux fait de la grossièreté de Coquiilart presque une chose de bon goût , et les vrais haillons du Gendarme cassé sont moins pénibles à voir que les bas de soie blanche, les chemises en dentelles et les rubans roses, seuls habits connus des bergers' du Lignon.
Les chroniques bourgeoises et les archives municipales du XVe siècle nous apprennent avec quelle vérité est dessiné le type du Gendarme. Les archives de Reims surtout sont curieuses à consulter sur ce sujet. Il faut tenir compte sans doute de ce caractère propre à la politique bourgeoise, qui se plaignoit con-
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stamment, qui haissoit toute organisation nouvelle, et qui exagéroit toute souffrance. Les Rémois, entre tous, savoient fort bien qu'on gagne toujours quelque chose par bien tancer, et qu'on perd tout par faulte de hault braire. Mais il est évident d'ailleurs qu'ils eurent fréquemment de graves sujets de plainte, et qu'ils eurent parfois raison dans les ambassades qu'ils envoyoient au Roi sur le fait des gens de guerre.
En 1478, après la paix faîte avec le duc de Bourgogne, les gens d'armes rentrèrent dans leurs lieux de garniâon, qu'ils ne tardèrent pas à traiter comme pays * conquis et villes gagnées. Les gens de Reims, qui avoient déjà logé treme-K:inq lances xle la compagn'e de M. de Saint-Just, et qui s'étoient mis au fait des habitudes de ces soldats , patientèrent pendant huit mois. C'étoit beaucoup , mais ils savoient qu'ils n'étoient pas en la grâce de Louis XI. Au bout de ce temps, les excès devinrent intolérables, et la bonne ville députa maître Denys Coquillart, accompagné de deux personnages notables, pour aller remontrer au Roi et au Connétable, capitaine de Reims, les maux que ces paillards gens d'armes faisoient dans le pays. Ils s'étoient partagé tous les villages des environs à sept ou huit lieues à la ronde, de telle sorte que le
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moindre archer avoit pour sa part deux villages, où il se livroil à toute manière de tyrannie. Ils forçoient les habitans à venir leur apporter en leur logis à Reims vin, blé, paille, avoine, bois, foin, vivres de toute sorte , en si grande quantité qu'ils en revendoient la plus grande partie. Ils alloient fourrager chez les paysans, contraignoient leurs hôtes à loger dix ou douze hommes, c'est-à-dire le double du nombre fixé par les ordonnances ; voloient les bestiaux, les vendoient, puis, après en avoir reçu le prix, les gardoient, les mangeoient, et extorquoient des quittances des acheteurs ou vendeurs ; faisant partout grands excès, battures, injures, se rebellant contre justice, de sorte qu'il falloit le tout endurer, sous peine de plus grands inconvénients.
Cette patience forcée étoit la chose entre toutes désagréable à la bourgeoisie Rémoise ; elle fait comprendre l'amertume des plaintes , et elle explique aussi Pâpreté particulière et la haine bien sentie dont on trouve des traces nombreuses dans le Monologue.
Dans cette pièce, en outre, Coquillart perd toute réserve au sujet des perruques, qu'il poursuit, pendant tout le cours de son œuvre, avec une si étrange indignation. Je ne sais expliquer par quelle combinaison mystérieuse d'idées il se trouve une si grande anti^
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pathie entre la race Rémoise et cet ornement , mais j'en trouve une belle et solennelle preuve, dès le XlIIe siècle, dans la Somme de maître Drogon de Hautvillers, chanoine de Reims, professeur de droit civil. C'est d'après cette Somme que le droit étoit professé dans les écoles du Chapitre de Reims, et dans le titre sur la position et les droits de la femme, qui est bien la plus curieuse, la plus brutale, la plus nàive et la plus amère diatribe qu'on puisse imaginer, se trouve ce passage peu bienveillant à l'égard des perruques : « Les ornements des femmes, ne sont-ce pas des incantations par lesquelles elles appellent le Diable à venir en leur compagnie, au fond de leur cœur, pour y combattre Dieu ! Tous ces affiquets qu'elles portent sur leurs têtes, après les avoir reçus de leurs amants, ne sont-ce pas les couronnes des triomphes nombreux que par elles le Diable a remportés ! Quand elles se peignent, quand leurs visages sont des masques derrière lesquels sont cachées les figures que Dieu leur a données, n'est-ce pas d'elles alors que parle Jérôme, disant: «Par quelle audace levezvous vers le ciel des visages que le Créateur ne reconnoit pas! » Et quand elles portent des perruques , des cheveux coupés à des cadavres, n'est-ce pas le Diable qui leur donne cette audace ^ à elles qui n'oseroient porter la
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chemise ou tout vêtement d'une personne morte, etc.!» ...
Ces graves, belles et bizarres paroles, ne sont pas sans doute une adroite, entrée en matière pour le monologue qui suit , mais elles serviront du moins à expliquer un peu ce côté du talent de Coquillart, le mépris de la femme, mépris qui ne s'est montré nulle part aussi cruellement que dans les vers qu'on va lire.
Cy commence le Monologue
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