‹ Œuvres de CoquillartChapitre 6 sur 167 · SUR COQUILLART. XX · texte numérisé non relu

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temps pour les gens de noises et de brigues; les petites corporations, les associations des métiers moins riches, moins productifs, partant plus populaires, comftiençoient à séparer leurs vœux et leurs tendances du gouvernement des hauts bourgeois , aristocratie devenue presque héréditaire, bien que procédant de l'élection. Aussi, quoique le Conseil décrétât souvent « écrire à ceux de Paris que la ville est fidèle , et de ce ne fassent aucun doute», pourtant il se gardoit bien de suivre leurs exemples. Il se contentoit d'amuser le populaire en le réunissant souvent dans la Cathédrale, en la grande Chapelle des fonts baptismaux, pour lui cpmmuniquer les nouvelles qui n'étoient un secret pour personne, pour lui demander son avis lorsqu'on le connoissoit d'avance et dans les choses où il étoit indifférent d'agir en un sens ou en l'autre ; puis, dans les moments difficiles, il cédoit en paroles ce qu'il reprenoit en dessous. Le populaire restoit donc en réalité sous la domination de la Bourgeoisie; mais celle-ci avoit plus à faire contre les gens d'armes. C'étoit à grand'peine qu'elle pouvoit rester maîtresse de son avenir, c'est-à-dire libre de disposer d'elle aux meilleures conditions , libre de se donner à celui des partis qui l'emporterait bien définitivement et qui conviendrait à ses instincts ainsi qu'à ses intérêts. Elle ne vouloit céder qu'aux nécessités évidemment inévitables, et ne se livrait tout entière à personne.

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La Bourgeoisie avoit cependant à lutter contre une politique aussi adroite que la sienne et de même famille, la politique du duc de Bourgogne, en qui elle vouloit bien voir un ami et un protecteur, mais un ami discret et un protecteur éloigné. Elle s'étoit jetée, il est vrai, dans son parti avec enthousiasme, mais c'étoit dans cette circonstance qu'on avoit vu se développer curieusement et logiquement tous les ressorts de sa politique. Les gens de Reims savoient bien que les Bourguignons n'étoient pas plus compatissants ni chargés de moins de crimes que les Armagnacs. Ils savoient bien aussi que, partout où l'influence Bourguignonne s'étoit établie, elle avoit jeté les villes dans la plus profonde terreur. Us savoient tout cela, tout cela couroit dans les conversations de la cité ; pourtant ils avoient pris avec grand enthousiasme la croix de Saint- André, en criant Vive Bourgogne ! Il y avoit alors en effet répulsion générale, dans tout le nord, contre les croix blanches que portoient sur leurs étendards bleus à fleurs de lys d'or les Armagnacs partisans du Dauphin , et cette répulsion provenoit surtout d'un mouvement d'antipathie instinctive. Les Armagnacs, gens du midi, paroissoient prendre leur revanche de la guerre des . Albigeois. Ils ne pouvoient pas être plus cruels que tes autres, mais il y avoit dans leur cruauté quelque chose de particulièrement haineux : ils combattoient comme poussés par la vengeance

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contre une race étrangère et ennemie. Les Bourguignons, eux, étoientgens du nord. De plus, leur chef paroissoit moins un seigneur féodal que le protecteur d'une confédération des villes marchandes de Flandre et d'Artois. Il venoit de faire avec les propres villes de ses domaines des espèces de traités, comme si elles eussent été villes libres. Il leur promettoit mille privilèges commerciaux. Du reste il se montroit complètement docile aux observations que les grosses cités de Flandre lui faisoient, assez brutalement parfois, sur sa conduite politique. Enfin il paroissoit mettre tous ses soins à desserrer le lien féodal au profit de l'indépendance communale. Sa chancellerie elle-même, les lettres qu'il écrivoit, avoient cette bonne et empesée tournure de bourgeoisie importante et parvenue. C'était vraiment le chef qui convenoit à la vanité comme aux intérêts de la commune Rémoise, et le duc de Bourgogne avoit admirablement exploité , en même temps que cette vanité , les préjugés, les aveugles crédulités, de la petite bourgeoisie et du populaire.

En somme, Philippe avoit conquis cette position que son père avoit tant ambitionnée, et dont son aïeul avoit si hardiment jeté les fondements ; il étoit parvenu à ce but qui paraît avoir été l'objet de la politique équivoque et mystérieuse de la maison de Bourgogne: il alloit pouvoir monter au trône avec l'aide de la Bourgeoisie. Les

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esprits sages de ce temps dévoient en effet pré* voir que tel seroit, d'après la logique des ehoses humaines, la fin des troubles : la France brisée en deux, le midi restant au roi d'Angleterre après une lutte infinie, et le nord sagement gouverné par un roi bourgeois, Philippe de Bourgogne, qui ne seroit guère que le protecteur d'une foule de petites républiques municipales retenues par un lien de fédération. On ne pouvoit en effet compter sur le miracle par lequel Dieu ailoiî sauver l'intégrité de la France et la monarchie.

Il faut reconnoitre, du reste, que ce duc étoit de toute sa race le moins capable de mener à fin les projets d'une si haute ambition. Homme foible et irrésolu , il se montroit plus amoureux de la pompe et de l'apparence de l'autorité que de l'autorité elle-même. Aussi s'amusa-t-il aux fêtes et réceptions, aux noëls du populaire, aux conseils donnés à la Bourgeoisie, plutôt qu'il ne pensa résolument à prendre la couronne, malgré s^s propres velléités, malgré les conseils des seigneurs Wallons et les traditions de sa famille. C'étoit bien, après tout, ce mélange de qualités et de défauts qui le rendoit si agréable aux bourgeois de Reims. Ses manières courtoises et débonnaires flattoient leur vanité, sa foiblesse n'arrêtoit pas leurs empiétements et leur permettoit de continuer ce mouvement vers l'indépendance absolue qu'ils avoient commencé depuis les troubles. La guerre les avoit laissés seuls dans. la

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ville; la Féodalité, qui en" étoh sortie pour se battre en pleine campagne, tendoit à devenir ce qu'est en effet devenue la noblesse françoise, une force purement militaire, sans influence politique ou civile. Eux, au contraire, avoient fait de leur ville une sorte de république, avons-nous dit; ayant son gouvernement propre et sa volonté particulière. Chaque chef de parti, pour les attirer à soi, leur écrivoit avec force gracieusetés et promesses.

En résumé, la cité Rémoise avoit tellement profité de sa position qu'elle tenoit des ambassadeurs auprès du roi, qu'elle avoit réuni à Laon une convention où chaque ville de Champagne et de Vermandois envoyoit des députés , et où elle-même jouoit le rôle le plus important.

Néanmoins elle alloit bientôt apprendre que la monarchie une et forte pouvoit seule sauver la France de la domination étrangère , et que le gouvernement des Bourguignons n'étoit que là préface du gouvernement des Anglois. Un beau jour, en effet, Reims se trouva ville Angloise ; la vanité bourgeoise et la crédulité populaire l'âvoient conduite à cette extrémité, qu'elle avoit repoussée jusque là si vigoureusement et au prix de tant de sang. Il y eut alors dans la cité un moment de grand trouble. Les familles qui portoient les fleurs de lys dans leur cœur, selon l'expression <f alors, ces partisans des Armagnacs, qu'on avoit tant persécutés quelques années au-»

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paravant , se trouvoient vengés par la honte de leurs ennemis. Us rappeloient l'ancienne gloire de Reims. — Elle avoit toujours été fidèle , la vieille ville du sacre, disoient-ils; c'étoit dans ses murs qu'on avoit toujours trouvé les meilleurs soldats contre l'Anglois. A la dernière douloureuse bataille, à Azincourt, le grand bailly de Vermandois les avoit menés avec les soldats des autres communes de son bailliage , et tous y étoient restés étendus auprès de leur chef, plus braves et plus loyaux que bien des seigneurs de France. Plus loin encore, quand le roi Jean avoit été pris après la bataille de Poitiers, plus de soixantedix-ans en çà , nulle autre comme la bonne ville n'avoit montré sa douleur ; elle avoit fait cesser tous les jeux, empêché danses, fêtes et festins ; on eût dit, répétoient les vieillards, une ville excommuniée.

Il y avoit de plus quelque chose de particulièrement désagréable au génie national dans ce roi Henri, si complètement Anglois et formaliste, tergiversant, négociant, attendant, se fortifiant toujours et ne s'emportant jamais , entourant ses armées de pieux aigus et préférant prendre les villes par la famine que par l'assaut. Du reste, roide et brutal, c'étoit une sorte de prototype de puritain enthousiaste et dogmatique en même temps. Il paroissoit avoir une tendance instinctive à vexer la vanité des clercs et de l'Université de France. Il avoit aussi des doctrines de guerre

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qui faisoient frissonner les marchands et laboureurs : « Guerre sans feux, disoit-il, ne vaut rien , non plus que andouilles sans moultarde. » Aussi déplaisoit-il à la bourgeoisie de tous les degrés ; mais il étoit grandement craint, et à bon droit. C'étoit un profond politique , excepté en ceci , qu'il ne sut jamais dissimuler son orgueil, ni son mépris de la nation vaincue. Sa diplomatie , qui ressembloit assez à celle de Louis XI , ne reculoit devant rien : à la moindre apparence de mouvement populaire , il lançoit ses archers sur le menu peuple , qui en avoit une frayeur mortelle. Les gens de Paris avoient enfin trouvé un maître autrement terrible que les Armagnacs, contre lesquels ils s'étoient tant révoltés. Tout cela se disoit dans la cité, mais à voix basse , car il ne falloit point trop murmurer contre le terrible roi pendeur. Le moment n'étoit pas encore venu; les préjugés contre les Armagnacs restoient dans toute leur force , la populace étoit par là bien disposée en faveur des Anglois. Les Rémois prêtèrent donc le serment qu'on leur de* manda à tous , jusqu'aux porchers des abbayes et aux chambrières. A son passage à Reims, Henri V fut reçu avec enthousiasme de la part du peuple, avec une prudente courtoisie de la part de l'aristocratie municipale. Le peuple admirait fort cet homme robuste , au front haut , aux lèvres fines , aux fières narines ; il crioit Noël à ce teint brun, à ces moustaches noires, et il

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trouvoit qu'il y avoit dans ces yeux hardis quel* que chose de riant , une apparence de bonhomie franche et joviale, qui rachetait bien des crimes: Mais les gros bourgeois étoient blessés de voir cette pompe : tous ces insolents seigneurs étoient si richement parés de drap d'or, de joyaux et de pierres fines, qu'on ne savoit d'abord où une telle richesse pouvoit avoir été prise ; puis ils se rap* peloient bientôt que c'étoient eux et la France qui avoient payé toutes ces merveilles. Ils di*soient de Henri , avec haine, que c'étoit le chef de l'orgueil du monde ; mais toute la Champagne avoit été remise aux Anglois , et les bourgeois de Reims dévoient, pendant bien des années encore , subir le joug commun.

Ils tournèrent alors toute leur activité vers l'intérieur de la cité , et recommencèrent leur lutte habituelle contre messieurs du clergé , leurs vénérés seigneurs. C'étoit la querelle éternellement pendante, et, au moindre mot de levée, de de-^ niers, de logements de soldats ou de prise d'armes, on étoit sûr de voir les droits et usages féodaux, les exceptions et coutumes communales, entrer en champ-clos. Celles-ci , rendues ardentes et agressives par la vieillesse de leur ennemi, commençoient assez vigoureusement la guerre sous la conduite du sénat et du tribunat Rémois, l'Echevinage et le Conseil; mais les représentants de la Commune s'arrêtoient avant d'en venir aux dernières extrémités , pour ne pas

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révolter là piété du menu peuple. Ils redoutoient aussi l'excommunication , qui eût bouleversé la cité , brisé le respect de la hiérarchie et fourni aux mauvaises gens des métiers une occasion de se faire juges du différend en pillant impartialement les hôtels des Échevins et le cloître des Chanoines. Cette crainte du commun. peuple et des gens mécaniques étoit en somme le grand frein de la diplomatie bourgeoise. Toutefois ce frein ne Parrêtoit pas toujours, et au fond le Clergé cédoit fréquemment : les temps étoient rudes , il craignoit d'envenimer les haines , de perpétuer les discordes; puis la guerre se rapprochoit, ilfalloit alors chercher, comme il disoit, toute manière d'avoir paix , amour et bonne union ensemble.

; Ces petits événements que nous venons de retracer, ces petits conflits d'intérêts municipaux, mêlés souvent de tant d'angoisses et de troubles, tel fut le milieu dans lequel se passa renforcé de Coquillart. Ce furent ces exagérations, fiévreuses de l'activité bourgeoise , cette vie toute portée aux choses extérieures et bruyantes de la .cité qui lui donnèrent sa première éducation. Cette éducation parles événements est mconstestablement, dans les siècles agités et pour les natures impressionnables , celle à laquelle les» biographes doivent accorder le plus d'attention. C'est elle en effet qui est l'éducation de l'instinct , elle qui forme ce qu'on appellera plus tard notre manière

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de voir. C'est elle aussi qui nous fournit les points de comparaison de nos jugements , elle qui nous donne celles de nos idées sur lesquelles nous reviendrons le plus fréquemment , desquelles nous partirons comme point de départ pour former notre science, autour desquelles enfin nous viendrons rapporter toutes les observations et expériences que nous fournira l'avenir.

Ce fut du moins le rôle que ces premiers événements jouèrent dans l'intelligence du futur poète bourgeois. Du reste ils se prolongèrent pendant la première partie du siècle , et leurs conséquences dominent directement l'histoire de notre pays jusqu'aux guerres de religion : ils eurent donc le temps d'exercer toute leur influence sur son esprit. Nous retrouverons plus tard les principales idées qu'ils lui fournirent; mais nous pouvons constater dès maintenant qu'ils développèrent en lui le sens de la vue en littérature, c'est-à-dire l'observation matérielle et Vamour des images.

Alors en effet c'étoit l'accident de chaque jour qui étoit l'école de la jeunesse, et c'étoit le bruit de la ville qui étoit le maître professeur. Que de fois l'enfanu ne vit-il pas la guerre se rapprocher des murailles , toute la ville dans la terreur, tous les habitants dans les rues ! Des escouades des gens des métiers s'en alloient , sous la conduite des Connétables , couper les bois jusqu'à une demi-lieue , nettoyer les fossés , réparer les brèches. Tous les bestiaux rentraient en grand tu-

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roulte. Les portes de la ville se fennoient, irai ne pearoit plus sortir. LesDizainierscouroient dans testes les maisons faire provision de claies, de tonnelets pleins de terre pour garnir les murs. Puis c'étoit la montre des habillements de guerre, la revue des arbalétriers et de tous les hoquetons. Le Lieutenant , accompagné du Clerc de la ville , alloit. en toute hâte visiter les tavernes et les quartiers habités par les mendiants; onexpulsoit les étrangers, les truands les plus insoumis , les nouveaux venus parmi les varlets des métiers. Les chaînes étoient tendues partout en grand trouble et avec grand bruit. Les craintes du dedans, les défiances nécessaires, venoient encore compliquer la situation. Le Capitaine n'alloit-il pas livrer la ville aux gens de guerre? Les Quarteniers étoient-ils fidèles , et les clefs remises en bonnes mains? On n'entendoit parler que de villes assaillies, vendues, horriblement pillées. Ceux du menu peuple qui avoient été autrefois soupçonnés et punis relevoient la tête ; ils s'en alloient criant par les tavernes que le moment étoit venu où ils alloient reprendre les armes qu'on leur avoit enlevées , que le Conseil étoit composé de traîtres , qu'il étoit temps de faire de tous ces gens-là des cardinaux à tête rouge. Alors sonnoit la grosse cloche des convocations populaires. Mille ou douze cents personnes s'assembloient place de l'Archevêché, pendant qu'en l'église des Cordeliers on réunissoit deux cent

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cinquante des plus notables et des plus puissants pour les prier et induire à prêter l'argent nécessaire à la guerre. Parfois les assemblées étoient interrompues par un effroi soudain. Vite aux portes et aux murailles! celui-ci à la Porte-à-Vesle, pour garder le bourg avec Guillaume de Condé; celui-là à la Porte-Mars avec Benoit de Saint- Remy; ces autres à la Porte-Chaçre avec mon* seigneur d'Ogé, le chanoine; ceux-là, les plus foibles, avec Cauchonnet, sur la place du Marché, pour recueillir les blessés 1 .

Quand la guerre s'éloignoit un peu, restaient, toujours les pillards, les soldats en garnison dans les châteaux voisins. Tandis qu'on gar* doit les champs afin de protéger les travaux de la moisson , ces pillards s'avançoient parfois jus* qu'à la prairie qui est devant la ville pour enlever les troupeaux. La cloche de Saint-Sympho-*

i . Nous n'avons pas besoin de dire que ces noms sont au- , thentiques. Tels étoient, en effet, les postes que dévoient occuper ces importants personnages, d'après une délibération du conseil de ville, 21 août 1426. — Nous ne songeons pas a annoter chacune des observations et des dates, chacun des noms et des faits que nous serons obligé d'énoncer dans le cours de ce travail sur la vie bourgeoise. Le lecteur voudra bien croire, nous l'espérons , que nous ne faisons pas ici un roman. Nous avons réuni les documents fournis par une étude attentive de Coquillart , des archives Rémoises , des chroniques, des mémoires des écrivains du XVe siècle ; nous avons disposé ces renseignements dans un ordre vraisemblable, nous en avons çà et là tiré quelques conséquences. C'est là tout notre travail.

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rien appeloit Ja Commune aux armes; tousse précipitoient à la rescousse de leurs biens, met* toient en fuite les larrons , les poursuivoient avec des mots insultans et des injures piquantes : « Tourne , crioient-ils , homme d'arme , tourne 1 » Mais au milieu de leur victoire ils tomboient en une embuscade où l'on en faisoit un carnage horrible , et il falloit une grande somme de deniers. pour racheter ceux des plus importans qui avoient été épargnés. La Commune alors se décidoit à couper le mal dans sa racine : elle envoyoit les plus courageux faire le siège des forteresses^ Moymet, La Folie-Mareuil , Tours-sur-Marne et. autres. Les bourgeois y alioient de bon cœur, escortant leur grosse bombarde, le Couillard, qui devoit faire merveille. Ainsi faisoit-elle , et bien souvent l'enfant vit revenir ces braves assiégeans escortant une grande masse de prisonniers qui, s'avançoient la corde au col, accouplés deux. à deux, comme des chiens qu'ils étoient, pour avoir causé tant de maux au commerce de Reims. Ceux d'entre eux qui étoient gentilshommes tenoient leur épée nue en la main droite, par le milieu de la lame, la pointe contre leur poitrine, en signe de gens rendus à discrétion , et il falloit entendre les acclamations et les injures!. D'autres fois on voyoit arriver sur la place du Marché de grandes troupes d'hommes , de femmes et d'enfans , les uns blessés , d'autres mourais, presque tous sanglans et dépouillés , les. Coiuillart. — 1. c

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femmes presque nues, traînant à grand'pehi* leur» petits enfans, les hommes portant quelque* misérables restes de pauvre mobilier, les prêtre* en tête , le chef nu, et hr plupart noyant d'autre^ vêtemçns que des lambeaux d'orneméns d'église ; c'étoient les habitans fugitifs des villes et bourgs : pillés et incendias. Ils s'en venaient pleurant leur misère présente et le bonheur passé, se lamentant sur leurs enfans, sur leurs amis qu'ils avorent vq tuer, sur-leurs filles restées aux mains des ennemis, et ilsdemeùroientau milieu de la ville, indifférena à l'avenir comme des troupeaux de bêtes. Hélas ! c'étoient là les spectacles que la fortune présentait le. plus souvent à Coquillart enfant , car les maux s^toient accrus avec les années. La peste e( la famine Soient entrées dans la yîlle ; il n'y restoit que seize cents personnes taillables, lorsqu'un rayon de cette foi qui sauve les âmes et lés empires tomba sur Jeanne d'Arc.

Alors il se passa dans la cité tout un drame historique qui mit en relief (es instincts des diverses clauses , qui émut tous les intérêts et donna Un moment d'activité inouïe à tous les rouages qui faisoient mouvoir la Commune, ta jeune fitle , qui paroissoit un personnage légendaire et qui partait ainsi à tous les instincts du Moyen Age , prenoit toutes les imaginations par le merveilleux: L'enthousiasme combattait chez le populaire les préjugés enracinés contre les Armagnacs, et tantôt montoit, tantôt dçscendoit, se-

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Ion l^s détails que donnoient suriaPyçelle les gens de l'un ou ^ePautre parti. i«çs anxiétés duClerjgé, Jes quçrèlles des théologiens sur la vérité de sa irossion,.lçS'Ç$ptrancesTéve!Hées; à grqnrtd'perne contenues; dès failles-dévouées kiii)aaphni, les antipathies nationales regsûiscltânt , les insolences des Anglcnsf se tèprésetitant à tous les esprits, çéux-ej entrèvoyam pour la première fois ?vec rage et étonnement h probabilité de la dé^ faite, et obligés d'abaisser leur orgueil jusque 4 la ruse, tout cela jetoit dans ta ville une animation inouïe, pendant ce temps, la diplomatie J bourgeoise, déployQit ses plus profondes et ses plus alertes' qualités, Ejle manœuvroit au milieu de eetteerTërvesdsnce j de tes haines , de cet er** thoùslasme , de manière à garder sa neutralité , à conserver ion libre arbitre, et déhfayoît pourtant chacune des routes qui poûvoient l'amener proroptement, c'est-à-dire avantageusement, entre les bras du vainqueur définitif; elle entretenohles espérances de tous les partis , mettoit ' discrètement un pied dans chaque camp, et, avec toute prudence, avânçok ou reçuloit à chaque victoire qui faisoit pencher la balance tantôt vers les Anglois , tantôt vers le Dauphin.

Enfin, le vendredi 6 juillet 1429, Charles VII ' entra dans la ville pour y être sacré , et le spectacle qui frappa alors les yeux des Rémois peut nous expliquer encore un des côtés du talent de Çoquillart. Reims, (a ville des Sacres, la ville

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aux fabriques de riches étoffes, elle qui , de génération en génération , avoit vu passer devant ses yeux les plus brillans costumes de tous les siècles, Reims devoit avoir légué à ses habitans l'amour de la splendeur extérieure. C'est elle qui devoit , entre toutes, représenter ce que j'ap* pellerai le côté vivement coloré et brillamment babillé du Moyen Age. Son poète est en effet celui de tous les écrivains de la vieille littérature qui prodigue les plus vives couleurs et les plus brillans vêtemens. Il n'oublia jamais ces grands et riches habillemens qui avoient défilé devant ses yeux à l'entrée du roi, ces chevaux couverts jusqu'aux pieds de draps de damas , de satin et de velours de toutes couleurs, brodés et semés d'ornemens d'argent, tous ces seigneurs parés d'écharpes d'or fin et portant des manteaux de velours garnis de pierres précieuses , brodés de houppes de fil d'or ou fourrés d'hermine et de martre zibeline. L'un d'eux ne portoit-il pas même une épée ornée de tant de pierres précieuses qu'elle valoit vingt mille écus !

Ce luxe extravagant étoit la moralité que la première partie du siècle alloit léguer à la seconde, moralité que Coquillart recueillera et qui sera le résumé de ses poésies. Ce luxe étôit le résultat de la guerre civile , et c'est le résultat ordinaire. Ne faut-il pas que les uns dépensent le butin, que les autres oublient, s'enivrent et jouissent ?

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L'éducation bourgeoise.

|es événemens que nous venons de [ rapporter, les anxiétés journalières, , l'activité fiévreuse de la vie , produii sent dans les siècles comme dans les individus deux résultats tout à fait distincts, l'abattement ou l'exaltation v la concentration obstinée en soi-même et le retour à Dieu , ou le mépris de la réflexion causé par la conscience de son inutilité et le besoin de la vie frivole. Sous de telles influences, les deux mobiles qui avoient jusque là dirigé concurremment tout le Moyen Age et qui en expliquent toutes les contradictions, je veux dire la rêverie et l'activité corporelle, avoient pris au XVe siècle un développement excessif. La rêverie étoit devenue le mysticisme, qui est son extrême, et c'étoit là, — c'est-à-dire dans leur exagération et dans leur délire , — que s'étoient réfugiés les sentimens de la vie intime, devenus impossibles dans leur action régulière. De son côté, l'activité physique s'étoit précipitée dans tous les excès de la vie sensuelle.

La fantaisie littéraire n'avoit donc à cultiver que ces deux extrêmes : la métaphysique ou l'obscénité, £a effet» la Bourgeoisie, qui prit en ce

mvitf Btuds

temps la direction de la littérature, mafia sel propres qualités à ces deux tendances de son siècle ) et elle créa ainsi deux écoles distinctes et fort curieuses dans leur exagération réciproque. L'une ne prédîa que la morale la plus pure et là plus convaincue, mai» la prêcha lourdement et ennuyeuseroènt} l'autre né connut que la bru* talité la plils hardie et la plus obscène. Et cette brutalité, tantôt triste et plaintive comme rabattement du siède , tantôt folle et joyeuse comme l'exaltation de l'époque i cette brutalité , c'est la source d'où sortent les deux plus originaux poètes de ce temps : Villon et Coquillaiî. ; •

Coquillart naquit dahs une de ces familles de la Bourgeoisie qui étoient en chemin d'arriver sur le seuil de l'aristocratie municipale. Une ou deux générations de. gens probes, économes, la* borieux, l'avoiènt tait sortir de la chasse des métiers ; ime ou deux générations de gens habiles et intelligens aHoient ht pousser au Conseil de ville, au Chapitre ou à l'Echevmage. Arrivée là y cette famille pouvoit attendre la sanction du temps et de Phérédité , continuer pendant plusieurs générations iVxercice des charges publiques, et par là s'inscrire à son tour dans le Livre d'or de la bourgeoisie Rémoise.— Ge livré n'é-; toit guère tenu que par l'opinion publique , mais il avoit pour preuves authentiques et pour documens ineffaçables chacun des combats que la Commune avoit livrés à la Féodalité. — La fa-

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ftnlle devenue illustre re$toit alors à la tête de là cité> gouvernant les affaires, soit indirectement ï>ar la richesse) les conseils, Influence, soit directement par. l'élection , qui ne l'eût jamais ou* bliée. C'eût été eh effet l'annonce de quelque graftd malheur aux yeux du populaire S'il hV voit pas trouvé à l'Echevinagè, à la Commission des fortifications) au Conseil, quelqu'un de ces Grammaire, La Barbe, Bezannes, Moïitfaucoft et autres, dont on tfouvoit les noms à côté de treux des archevêques dans l'histoire communale) et qui depuis sj longtemps s'étoient toujours tant travaillés pour le profit de la bonne ville. Alors on eût dit dans la cité les anciens Coqiiillart comme on disoit dans lès chroniques de France les anciens barons > et ils fussent restés à la tête de quelqu'un des partis qui luttoient pour la direction politique ou administrative de la Commune ; Ou bien* s'ils préféraient décidément les étoffes de soie, de velours, et les chaînes d'or* aux draps dé laine et aux bonnets fourrés, ils pouVoient chercher à Couvrir leur grande bourgeoisie du manteau dé petite noblesse, et saisir quelque océasion favorable, charges particulières, achat de terres nobles ou quelque exploit guerrier, pour entrer dans la Classe nobiliaire» toutefois, il n'y avoit guère que l'anoblissement par les chargés qui fût désirable aux bourgeois de vieille.race. 11 étoit en effet là route naturelle, la seule qui permit de rester bourgeois tout en

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devenant noble , c'est-à-dire de conserver l'influence dans la cité. C'étaient là les divers degrés que parcourait la Bourgeoisie pour monter quelquefois, comme la famille rémoise des Colbert, jusqu'à une illustration historique , mais le plus souvent jusqu'aux plus puissantes positions municipales. C'étoit là que devoit parvenir la famille Coquillart; mais au moment où nous la prenons, dans la première moitié du XVe siècle , elle ne faisoit qu'entrer dans la moyenne bourgeoisie.

Porteur de coquilles, pèlerin ou mendiant, homme pieux et hardi, ou vagabond et détrousseur de passants, l'ancêtre qui lui laissa son nom occupe, comme on le voit , une position ambiguë dans l'histoire. Nous avouons, du reste, que malgré toutes nos recherches,.nous n'avons rencontré ce nom avant 143$ dans aucun des actes de la ville. Peut-être, après tout, n'étoh-ce pas celui qu'elle avoit porté jusque là. Les nobles gardoient le nom de leurs aïeux parcequ'ft étoit illustre; les bourgeois, bien qu'ils eussent aussi leur noblesse et s'occupassent beaucoup de ce qu'on appelle aujourd'hui généalogie, changeoient leur nom à chaque génération, suivant le caprice d'un sobriquet, la volonté du père ou du parrain, et ne le conservoient que quand H étoit devenu célèbre. Quoi qu'il en soit, nous voyons apparaître pour la première fois le nom de Coquillart en 1438. A cette époque, maistre

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Guillaume Coquillart ! , Conseiller de ville, reçoit six livres douze sols parisis pour frais d'un voyage qu'il venoit de faire à Nesle par devers Guillaume de Flavy. Il avoit été envoyé par le Conseil , et il s'agissoit de conclure avec ce capitaine pillard un traité dans lequel ce dernier s'engageroit à empêcher ses gens d'armes d'inquiéter dorénavant le commerce de Reims. Ce maistre GuiHaume Coquillart, que nous devons regarder comme le père du poète, étok, selon toute apparence , quelque avocat. Le titre de maistre ne se donnoit en effet qu'aux gradés de l'Université ou aux chefs des corporations, et c'étoient surtout lés hommes de loi , gens experts et habiles, que la Commune employoit dans ses négociations. Cette part qu'il prit aux événemens de son temps peut nous faire comprendre l'influence qu'ils exercèrent sur l'esprit de son fils.

Cette éducation par les événemens fut du reste corrigée et complétée en même temps par une autre branche importante de la pédagogie du Moyen Age, par l'enseignement dans la famille, par l'éducation du coin du feu , si je puis dire. C'était cette dernière qui avoit jusque là joué le

T. Ce nom est écrit tantôt Coquillard , tantôt Cocquillard, ou CocquiUart. Foulquart, dans son journal, qui relate des faits contemporains de notre poète, l'écrit presque toujours de cette dernière façon. Nous avons pensé qu'en cette circonstance il étoit puéril de lutter contre l'usage, qui avoit imposé à ce nom l'orthographe moderne.

xKj t/ Etuôjè . ...

plus gïand rôte dans la direction non ieulêfflènfc des moeurs, mais aussi de la littérature) et, si elle avoit à Reims et au XVe siècle une apparence particulière, elle- a,voit pourtant encore gardé quelques traits de sa physionomie antique.

Combien de fois en effet, dans la famille oit gîandissoit le poète, les Légendes et les Contes, tt'avoiènt-ib pas réveillé tous les esprits 1 Combien de fois, après le gros coup de la fermeture des portes sonné en l'église de Reiras, maistre Guillaume, le Conseiller, n'étoit-U pas sorti tout anxieux pour aller en quelque secrète réunion des puissans bourgeois aviser au fait de la chose publique et deviser sur Peut des murailles et des habillemens de guerre ! Il avoit laissé la maison, triste et la mère inquiète ; on n'entendoit point l'antique Complainte aux cent couplets, le Noël aux vives allures, qui commençoient autrefois si gaillardement les contes de là veillée. Le bonhomme, Païeul, quelque vieux Dizainier ou Connétable du temps de ^archevêque Pierre de Craon, sommeilloit dans son roide fauteuil à bras, au coin du petit feu de sarmerts, attendant le retour du fils elles nouvelles de la guerre; les chambrières filoient les toiles de la famille pour qu'elles fussent belles et blanches et sentissent « doux cwm pervenches »>.et les var~ lets aiguisoient les socs, affiloient les faux et les serpettes, pour le cas où il plairoit aux damnés gens d'armes de permettre le labourage, la vên*

son CoqjjIllaat. *1HJ,

<fottge 4t h moJssoû. U mère y pour chasser les, soucis du temp* présent, peûdant qu'elle déshabilloit l'enfantet pour le préparer k la prière dit ^âr > la mère lui racontoit auelque Légende ; les, marteaux s'arrétoient , les fuseaux descendoient plus lentement; c'étoit quelque- miracle de Nostre«-Dame.: « Gomment le. roy Çlovîs se, fit cres* Ùauur à Reims »; « Comment Nostre-Dame sauva la femme innocente d'estre brûlée », ou tout autre.

C'étoit toujours la douce Dame dont on racontait les merveilles, libelle Vierge, comme disoient| les marchands venus des marches de Lorraine, celle qui est le port des dévoyés et dont le sein est plein du lait des deux. Et le chant des fuseaux *ccompagnoit comme d'un. lointain applaudisse*, ment la poésie de la douce Vierge : )

Tu es rozkr qui porte roze

Blanche et veftfieille; Tu as en ton saint chef l'oreille Qui les desconseillés conseille

Et met à voie.

Hat douce Vierge nette et pure, Toutes femmes par ta figure

Doit-on amer,

C'étoit par elle en effet, avoient dit tous les poêles du temps passé, par .elle seulement, que les femmes sont dignes de respect et d'amour ; c'étoit elle qu'on devoit aimer en les aimant, et Dieu sait que jamais, à aucune époque, elles n'a-;

xiiv Etude

voient eu autant besoin de cette pure et resplen-* dissante figure pour y cacher leur honte , pour retrouver derrière cet abri le respect des hommes et d'elles-mêmes. Pourtant, en ce siècle où Dieu paroissoit avoir fait taire sa miséricorde pour n'être plus que le Dieu sévère et justicier, la Vierge elle-même sembloit être devenue grave et avoir abandonné ce pauvre peuple des persécutés, pour lequel elle avoit autrefois prodigué tant de miracles. Il doit en être ainsi : le peuple revêt toujours l'objet de son culte des nécessités de son besoin et des formules de son amour.

Ainsi , dans les premiers temps du Christianisme, dans la première tradition, toujours plus positive, la sainte Vierge étoit représentée sous des traits plus en rapport avec l'austérité des premiers chrétiens, sous les traits d'une vieille femme. Elle devint de plus en plus jeune et belle à mesure que s'avançoh le Moyen Age. Aux XI le et XI Ile siècles, pendant le temps du respect amoureux et de la pureté relative de la Chevalerie, elle étoit commerevêtued'amour;maisauXVesiècle,la crainte, le besoin d'autorité, la misère, lui avoient donné un vêtement de puissance : elle étoit surtout emperière (impératrice), et elle portoit la haute et puissante couronne. C'est ainsi que Coquillart l'avoit vue, dans sa jeunesse, au porche des églises et au coin des rues nouvelles ; pourtant elle étoit encore la douce Dame. Aussi, dans les veillées du soir, c'étoit après son nom

SUR CûQUILLART. xlv

prononcé et ses miracles racontés que venoient, comme un parfum sorti de ce nom virginal, les plus merveilleux récits de la sainte légende dorée ,. les plus touchans des enseignemens maternels,, et c'est dans les lettres de Gerson , dans les naïves réponses de Jeanne d'Arc, qu'on peut apprécier la puissance de ces enseignemens.

Parfois aussi , quand la mère s'arrêtoit oppressée par la pensée soudaine des incertitudes de l'avenir en ce pays désolé , quelque vieille servante , posant discrètement sa quenouille sur ses genoux , racontoit au milieu de l'émotion de tous les vénérables légendes de la nation Rémoise. Puis le père rentroit ; il a voit recueilli sur les, armées belligérantes toutes les nouvelles apportées par les espions et les mendians, par les marchands venus en grande frayeur de Liège et de Soissons, par les moines qui parcouroient les divers couvens de leur ordre. On parloit à demivoix de la politique du Conseil , de la mauvaise volonté de quelques uns, de la frayeur des autres. C'est alors que le bonhomme , se réveillant, rappeloit, comme la honte et la leçon du présent, les vieilles traditions politiques et guerrières de la ville de saint Remy; mais tout cela étoit du temps passé : maintenant tout alloit de mal en pis depuis que nul ne savoit plus où étoient les droits du Roi et ne vouloit plus savoir où sont les droits de Dieu. Et, pour se consoler, le vieillard , prenant l'enfant sur ses genoux, lui répé-

jrtvj Etubb

toit lçs antiques légendes dé la fondation de U ville vers le temps dé la destruçtioir de Troie 1* grande, jqng-temps, bien longTtemp? avant la venue dç Notre-Seigneur. Puis, en descendant le cours des traditions populaires, il trôuvqit le? histoires parfois si dramatiques et si naïves de$' luttes c[ue les ancêtres avûjeqt soqtemjes contre {es seipmifs.

C'était ainsi que sç foimoit dans te cœur de: Goquittart l'amour de la bonne ville, le patriotisme communal et la fierté bourgeoise. Le poète devoit profiter de toutes ces narrations belln * queuçes : il étofr destiné à représenter tous les côtés de la bourgeoisie Rémoise, et, quoiqu'il n'ait pas été en assauts de ville ou en traits d*ép£e$, pourtant il devoit parler de la guerre, car Reims fut guerrière , et eri parler d'une grande façon.

Les Légendes et les souvenirs marchoient de pair, on le voit, dans les entretiens de la famille, avec les nouvelles de la guerre. Il faut le reconnottre toutefois, et c'est ce qui sépare surtout le XVe siècle du reste du Moyen Age , les événemens avoient alors sur les âmes un bien plus grand pouvoir que les traditions et les Légendes. Les bourgeois de ce temps, quand la vie étoit autour d*eux si puissante et si animée , n'avoient pas besoin d'offrir à leur imagination l'appât de cette vie lointaine et factice qu'ils trouvoient dans les Romans, et/de tous les enseignemçns

SUR COQUILLARV. Jtlvfj

Apportés car l'éducation , ijs retenoient ceux-là surtout qui étoiçnt en rapport avec la. tournure «l'esprit Myc et sceptiaue que leur avaient faite le? evénémens, Cpcjuillart n'àvoit pas tion plu^ complètement reçu cette éducation çheYaleres-? que et légendaire des classes nobles et populaires ; d a n* î* s familles des, gens de loi, |e côté' positif de la pensée &oît souvent cultivé aux dé-i pens du cœur, et Pesprit au détriment de imagination. Il y avoit aussi dans la ville de Reims une espèce caractéristique d'esprit qui devoif singulièrement agir sur l'instruction de ses enfai»* ç'étoit une sorte de brutalité ^ive , hardie et sajv çastique, unç grossièreté ingénieuse, vis*à-vhr (les femmes surtout, et qui se retrouve dès le XHe siècle dans les chansons rémoises. C'était cet amour des proverbes qui semble inhérent à/ la puissance de la Bourgeoisie, au développe-* ment des idées communales, et qui , dès le XI Ile siècle encore, donne à la Chronique de Reims* une si originale physionomie. Tous ces hasards nous expliquent comment Coq^illart devoit peu profiter de la partie grave et touchante de l*£du-? cation du Moyeh Age.

Ce côté moral et sévère étoit alors, du reste, fort ennuyeusement représenté par les lourdes allégories de maistre Alain Charrier et de dame Christine de Pisan, par les longues et verbeuses; moralités du XI Ve siècle , par le Roman du Pèlerin, de Guillaume de Guilleville, le Champ ver-*

xWij. Etude

tueux de Bonne VU, de Jehan du Pain, du Bourbonnois, le Respit de la Mort, de Jehan Le Fèvre. Pourtant il y a dans ces deux derniers une vivacité de forme, dans Jehan Le Fèvre une suite de vives et sanglantes satires , qui ne laissèrent pas d'exercer une certaine influence sur le génie de Coquillart.

Ce génie se trouvent en tout semblable à celui de la ville natale du poète , et il alloit chercher la direction de son avenir aux mêmes sources où venoit s'ébattre depuis si long-temps la fine fleur de l'esprit Rémois. Nul n'écoutoit d'une oreille plus attentive tous ces proverbes à qui les gens de Reims donnoient de si vives et piquantes tournures, ces sobriquets qu'ils peignoient de si brillantes couleurs, tous ces caquets et commérages qui, dans ces bouches friandes de mots gaillards, devenoient de vrais petits drames, pleins de vie, de malice bourgeoise et de réalisme brutal. Ses fêtes à lui et sa véritable école, c'étoient ces jours des hautes féeries où le vieil esprit populaire se réveilloit, aiguisé et comme rafraîchi par le travail journalier et le silence des jours ouvrables. Il trouvoit là ces Noëls si naïfs où l'on maudissoit la femme qui , « pour un morceau , las ! si petit », nous avoh fait chasser du Paradis, ces Chansons champenoises, ces vieilles rimes de Gobin de Reims, de La Chèvre de Reims, dignes et grossiers jongleurs qui ne paraissent pas avoir rencontré dans leur ville natale

SUR COQUILLART. xllX

ni ces pudiques pastourelles, ni ces solennels amours, que Thibaut de Champagne avoit sans doute inventés. Il trouvoit là enfin les ballades du grand poète Eustache Deschamps, non point peut-être celles qu'il avoit composées sous l'influence des gens de Cour, mais celles-là qui sortoient plus directement des vieilles traditions trouvères et des tendances primitives du génie Champenois, la Chartre des En/ans de Vertus, les ballades de la Moustarde, sur le Bien d f Autrui , de l'Ordre du Cordier, contre les Mariniers, etc. Par-dessus tout régnoit en grand triomphe le Roman de la Rose , qui concordoit parfaitement avec les inclinations sceptiques du siècle et la position où étoit descendue la femme. Aussi étoit-ce un bonheur sans pareil quand, pour compléter une joyeuse veillée , on alloit chercher rue Saint-Pierre-le-Vieil quelque ménétrier à longue mémoire, qui récitoit, au milieu des éclats de rire, les fabliaux consacrés à la malice des femmes.

L'esprit de Coquillart dut être aussi singulièrement frappé par la vive allure de quelques personnages des Mystères ; il n'oublia pas plus tard Espringallant, Jabot, Mammissart, Guilleri, jeunes galans de Jérusalem qui dansoient en 1 bonne et gorgiase vesture avec Louppette, Argine, Agrippine et Delbora, jeunes beautés fringantes du même pays, tous chantant, sous les yeux

, Coquillart. — 1. d

1 Etude

paternels du bonhomme Çalphe , 1? ronde « K4 vogue la galée ! »

Y avoit trois filles, Toutes trois d'un grande pisoient l'une à l'aultre ; Je n'ay point d'amant.

EtbéMié!

Vogue la galéer Donnez lui du vent.

Cette poésie hébraïque jouissoit d'une grande faveur auprès de& bourgeois de Reims.

A ces premières années passées à Reims , où Çoqujllait fit sans doute ses études de grammaire dans un des trois injportans collèges , des Bons- Enfans , des Crevés ou de Saint-Denis, succéda vraisemblablement le séjour de Paris, où les jeunes Rémois venaient alors étudier le droit , l'université de Reims n'ayant été reconstituée qu'un siècle plus tard. N'étoit-ce pas .à Paris, d'ailleurs, comme disoit Fazio degii Uberti , que les sciences sacrées et humaines chantoient nuit et jour de leurs voix divines ? Et puis, ce qui éjtoit beaucoup plus important , ne disoit-on pas en toute province : Il est sage et bon clerc, car il a longtemps jétudié à Paris ? — Donc

Il alla gaudir â Paris,

Et hanta tous legiers esprits,

Joyeux enfans de plaisance.

€*étoh là dans une certaine mesure la prophétie de son avenir. Il entra dans cet amoureux vergïer en marmousant ses rêyes d'qr, çornme parle Eustache Deschamps, et en chantait la ronde des jeunes fringantes de Jérusalem ;

$é ! vogue la galée !

Donnez-lui du vent; Hé ! vogue la galée, Nuit et four sans cesser l

It n*eut pas sans doute de peine à. payer sa bienvenue, qui nesemontoit qu'à vingts©^ puisqu'il n'étoit ni noble ni pourvu de bénéfices , et à prouver qu'il rie méritoit guère cette qualification de brute et d'imbécille que les dictpps de l'Université donnoient à ceux de sa nation. Il étoit là libre comme l'émerillon sauvage; il n'avoit pas pour bandeaux à son imagination ces murs épais que maudissoit Villon , et il pouvoit dès maintenant préparer en quelque sorte çon avenir en choisissant ses compagnons.

Coquillart rencontroit en effet dans l'élite de ses camarades les trois sortes d'écoliers qui dévoient, à des titres divers, dominer la littérature du siècle. Les uns, graves et pieux, studieux et savans, recevroient quelque bénéfice, récompense de ces longs labeurs théologiques qui les retenoîent aux écoles jusqu'au seuil de l'âge mûr; puis dans les canonicats, les monastères ou à la cour des princes, ils alloient , comme les

lij Etude

Molinet , les Crestin , les Lemaire de Belges et les Martin Franc, composer les Chroniques, traduire les auteurs latins , inventer les longs Poèmes allégoriques. En somme, après avoir fort ennuyeusement fait manœuvrer pendant un siècle dame Vénus et Cupidon, son garçonnet, après avoir pendant ce même temps fort laborieusement écorché la peau de ce povre latin, ils dévoient livrer la langue et l'esprit François aux poétiques expériences de la Renaissance. Les autres, esprits vifs et hardis, moitié laborieux, moitié amis du plaisir, mais ennemis de la débauche, dévoient retourner dans leurs villes natales. Là, gens de loi , fonctionnaires de la Commune ou grands bourgeois, ils iraient, en s'inspirant du génie de leur province , réveiller quelques échos de la littérature du Moyen Age; ils réciteraient dans les réunions joyeuses les Ballades gaillardes ou les Rondeaux satiriques, les Complaintes grivoises ou les Chansons équivoques , et célébreraient ainsi les scandales et commérages de la cité. La troisième classe se cornposoit de pauvres hères qui avoient apporté à l'Université le prix de quelque bon lopin de terre gagné à grand'peine par la charrue paternelle, maintenant traineurs de coutelas et orateurs de tavernes. Ceux-là se trouvoient destinés à devenir les poètes de la Cour des Miracles, à traîner par toute la France les plus mauvaises traditions des vieux jongleurs, à égayer les enfans perdus,

SUR COQUILLART. liij

les truands, les tire-laine, en leur chantant la chanson du Pauvre Escolier :

Les dyables m'ont rompu ma houppelande.

Et ma chappe est par vin toute perdue ; Mieux m'eust valu chasser en une lande.

Le jeune étudiant Rémois tenoit de son origine bourgeoise une tendance à se garder prudemment des extrêmes. Sa nature d'esprit, son éducation , la voie qui lui étoit tracée par la position paternelle , ne lui permettoient pas de se ranger dans la première de ces trois classes : il s'en consoloit en disant que, si les chevaux courent après les bénéfices, ce sont les ânes qui les attrapent. Mais il étoit l'enfant de la bonne et riche bourgeoisie, et c'est, malgré une certaine ressemblance de gaieté et d'esprit, ce qui constitue une grande différence entre lui et Villon , qui touchoit au peuple. Il ne lui falloit pas, comme à celui-ci, inventer les plus étranges expédiens et fouiller parfois dans (es poches sans défiance pour trouver les vingt sols que l'Université exigeoit chaque année de ceux qui suivoient ses cours , et les cinquante sols qu'ils dévoient payer pour l'examen de Licence. Le fils de maistre Guillaume, Conseiller de Reims, n'avoit pas non plus, comme le pauvre Villon, besoin de vendre ses livres et ses robes fourrées de l'hiver pour, au printemps, donner une aubade à sa belle.

En outre, Coquillart avoit bien une imagination

liv Etude

aussi vive, mais moins rêveuse, une nàtufë))itf$ positive et moins paresseuse. Il voyoit devait! lui sa carrière ; il n'étoit point mordu par cette mélancolie c}uè donne l'incertitude de l'avenir, par le besoin de jouir d'une vie qui sera p'èût ^tre et si courte et si misérable. Quoiqu'il fût horVdè la Cité Rémoise , il se sentoit toujours tenu par cet amour de Tordre , presque déjà classé dans cette forte hiérarchie qui faisoit le bonheur de la Bourgeoisie <lu MDyen A^e. Malgré les entraSrtemeins, il s'arfêtoit toujours à cette limite extrême et périlleuse où le plaisir cesse pour devenir la débauche irrémédiable et l'abandon de soimême. Ainsi il connoissoit bien ces insignes débauchés, Perrenet le Bastard, Jehan le Loup, Chollet i cjui savoient si adroitement voler les canards dans les fossés de Paris ; mais il n'étoit pas leur ami-, il arrêtait sa camaraderie à Michault du Four, le Prince des Sots. Il se sentoit entraîné seulement vers ces gracieux galans que Villon devoit suivre aussi aux temps de sa splendeur, danseurs, sauteurs, vifs comme dards * aigus comme aiguillons, gens d'esprit, « un petit estoutdiz ». Rien ne nous prouve qu'il montrât urt profond dégoût pour ces femmes galantes , ces grandes jonthere^ses, comme il les appellera , ces Parisiennes ai subtiles et si vives langagières qui se tenoient aux portés des écoles ; il fera même plus tard le portrait le plus simple et le plus vrai de la grisette de Paris > — g rosse.

SUR COQtnU-ÀRT. lv

courte , bien entassée, avec la hanche bien troussée , le bec ouvert pour recevoir dons et baisers, pour dire aussi le gentil mût de-gueule-, l'œil comme taillé et lançant des étincelles ainsi qu'un diamant à facettes, toujours prête > avec son petit mus^uin éveillé , à chasser à la pipée , c'est-àdire à poursuivre de ses regards aigus tous ces gros niais chargés de bijoux et contrefaisant les gaillards à bonne fortune. — Toutefois il se gardoit bien de se faire le compagnon de la belle Heaulmière. Sans doute aussi , comme Villon > il âimoit , le soir venu , à aller voir en quelque église ces vives commères Parisiennes, assises sur le bas de leur robe, et là, pour se reposer des longues patenôtres des hautes fêtes , devisant sur les merveilleuses vertus des voisins et voisines. H y éntendort des jugemens plus beaux que ceux de Salomon-, des dictons plus réjouissans que les Distiques du sage Caton. Ces fêtes populaires de la parole, ces naïfs dèbridemens de langue , dévoient être toujours ses inspirations et son bonheur*

A cette époque du reste , il se faisort une sorte de transformation dans la partie bruyante des écoliers. Ils n'étoieftt plus ces sicaires contre lesquels POfficial de Paris -avok dû lancer tant d'excommunications ; ils ne portaient plus vers la politique cette fièvre turbulente qui les avoit rendus si redoutables au commencement du siècle; ils dirigeoient maintenant leur activité vers

lvj Etude

la galanterie légère et brillante. Coquillart, datts sa vieillesse, accablera de ses satires cet amour du luxe extérieur, et bien fera-t-il , car il le trouvera installé, en place des vieilles mœurs, au foyer domestique de la Bourgeoisie ; néanmoins il dut subir un instant son influence , et il se laissa enivrer par toutes ces énervantes douceurs de la vie Parisienne qui civilisent au profit dei femmes les grossières et provinciales natures.

C'étoit une grande fête pour lui quand il pouvoit rencontrer Tapissier, Carmen , Cesaris, qui chantoient à la vieille mode , et Verdelot , le plus habile joueur de doulcine et de flageolet. Ils ne valoient pas , à vrai dire , Guillaume du Fay et Binchois, qui venoient d'inventer une nouvelle et mélodieuse méthode pour déchanter, c'est-àdire chanter à deux voix. On les disoit pourtant eux-mêmes dépassés par les Anglois, qui suivoient, en haute et basse musique, la méthode de Dunstable et faisoient l'étonnement de la cour de Bourgogne. Il semble nous indiquer aussi combien souvent on le voyoit errer par les rues vêtu de vert comme l'arbre du Mai, la toque ornée d'une branche de verdure , symbole d'amourettes. Il marchoit, musant aux fenêtres, regardant avec un gracieux sourire les jeunes filles qui arrosoient d'une main nécessairement tremblottante les giroflées, la parure du prochain bal. Quelquefois il fréquentoit les gens de Cour, et cultivoiî la littérature à la mode , du moins il le

SUR COQUICLART. Ivîj

laisse entendre dans le Monologue du Puys et le Blazon des Dames. Quelquefois aussi, pour plaire à ses protecteurs, il composoit ces ballades , ces rondeaux où il

Mettoit chevaux et lévriers, Hérauts, échansons, escuyers.

Il falloit le voir, quand il avoit passé les nuits à chercher les mots nouveaux, les nouvelles ri-r mes sur la gracieuse prison d'amour, partir dès le matin avec Henriet et son compagnon Jacquet, musiciens ordinaires des riches écoliers. Ils s'en alloient tous trois donner l'aubade à quelque riche et bienveillante bourgeoise. Combien plus tard il trouvera ce temps plaçant et cette musique jolie!

Où estes-*ou$ , chantz de linottes , De chardonneretz ou serins', Qui chantiez de sj plaisans notes Soubz les treilles de ses jardins ?

Où estes-vous , les tabourins , Les doulcines et les rebecz , Que nous avions tous les matins Entre nous aultres mignonnetz ?

Il ne parolt pas que ni le siècle , ni les écoliers, ni Coquillart, fussent fort enthousiasmés d'amour platonique. Il passojt vingt fois par jour dans la rue où demeurojt sa Dame , mais c'étoit moins pour saluer langoureusement ses fenêtres, adorer la porte et baiser en grande 4étre$se la cliquette

iVilj ËTUdè

de Phute que pbur montrer ses béatix habile Aussi , quand il rencontrait ses joyeux compagnons : — Bona d'us -soit aux mignons I — Où allez-vous? D'où venez-vous? — Peut-être re^ venoient-ils de quelque honnête festin , mais à 'coup sûr ils se trouvoient sur la route de quelque amoureux banquet. Qu'y pouvoit-on faire sinon danser ? et le diable sait si l'on sefaîsôit fêle de mener sauter ces commères de si fadle humeur. Le corps bien fâît et gracieux, vif et hardi, éveillé comme sauce piquante 9 Coquillart s'en -ailoit donc chantant parmi tes demoiselles-:

Hé ! vogue la galée -Nuit et jour sans cesser!

pendant qu'entre les mains des jeunes ifilles le chapelet de fleurettes poursuivoit sa ronde au son des couplets amoureux. H ne négligeoit pas pourtant sa dame par amour. Elle l'avoit séduit par son plaisartt sourire* et sa naïveté. Nediroit-on pas une enfant , tant* elle rit gentillemertt et sans faire bruit ! Elle a les y eux vafrs, la bouche petite, *et elle maréhe si légèrement en faisant un tas de minettes ! ôh crôîrôit qu'elle s'avance à travers un 'iagot de jeunes épines. — Et notre amoureux «va gratter à sa porte, toujours fier de sa fortune et émerveillé dé sa bonne minfe. Tantôt à pfed, portant robe de fin cafrielot, la cornette de velours ornée de bijoux, il court , traînant le 4tatifr, tracassant les pavés ;. puis demain, monté

SUR COQUlLlARt. Il*

sur tme belle haquenée, vêtu d'une robe riches ifiétit fourrée, il s'avance suivi de son page, faisant feu sur les pierres de la rue , montrant partout s*n beau costume et ses gentils brodequins.

Telle étolt selon totrfe apparence 4â vie do riêhë et hardi escolier. Gependant une telle vie ne pouvoit toujours durer. Goquillart étoit un joyeux jeune homme; mais il possédoit à un hattt degré ce mélange de sens et de finesse qui distingue la race Ghampenoise. Il se disoit bien qu'il né seroit jamais un de ces clercs jusqu'aux dents qui ont avalé leur Digeste ; mais il étoit trop ambitieux pour vouloir devenir un de ces Avocats soUs Forme et Procureurs des mouches, un de ces Licenciés sous la cheminée , grands savants devant leur chambrière , qui étoient la risée de sa satirique patrie. D'ailleurs les récompenses (jue la cité promettoit au travail, à la probité, à l'intelligence, la place qUe sa parenté lui avoit déjà choisie, rien ne lui permettoit de rentrer dans la bonne ville sans étude et sans scie'nfce.

il sdvoft biéri aussi l'avenir qui attendoit à Paris ces écoliers éternels. Cette sorte d'imagiriatiofi -qui lui étoit propre , et qai lui montroit toutes choses âdùs là formé dé petits tableaux-, lui àvôit bien souvent représenté cet avenir sou$ de tristes couleurs, quand le remords et le dégoût venoient après les longues fêtes et les Ion*

Jrif Etude-

ter douloureusement au nom de la science contte son génie original et devenir à la longue un pâle disciple d'Alain Charrier. Heureusement la pensée de Dieu-, le respect des traditions, la préoccupation de faire une bonne maison en suivant la carrière paternelle, le désir- de ne point déshonorer son lignage, toutes ces idées a voient coivservé encore une grande partie de leur pouvoir, et opposoient un puissant obstacle £ la vie de caprice et de fantaisie. Nous avons dit aussi que la fierté communale étoit fort développée dans la bourgeoisie Rémoise , et toujours la vieille et noble cité avoit exercé une fascination étrange , à laquelle nul de ses enfans n'avoit pu résister. Toujours ils avoîent les yeux tournés vers elle, l'honneur, presque la tète sacrée du royaume de France, et toujours c'étoit là qu'il leur falloit revenir. Eustache Deschamps lui-même ne l'avoit-il pas dit ? Il n'y étoit point né pourtant ; mais quand il avoit dû la quitter, il étoit parti bien malheureux. Long-temps il avoit regardé ces mille clochers qui avoient sonné tant d'heures joyeuses , et lorsque le plus haut d'entre eux s'étoit confondu à l'horizon avec le ciel bleu de la douce Champagne, il s'étoit agenouillé et s'étoit écrié en pleurant : « Adieu te dis , noble cité de Reims. »

Coquillart voyoit bien aussi que la littérature étoit devenue plus que jamais un accessoire, l'emploi d'un moment de loisir, non un métier. Guil-

SUR COQUItLART. hiJJ

hume dé- Machault, poète champenois et secré-. taire du roi Jean, étoit bien arrivé par la faveur de te Cour jusqu'au canoroeat'de Reims; mais. la faveur royal*, ne séjournait plus maintenant que vers les. gens de guerre. La Féodalité s'en ajloit aussi"; les seigneurs n'étorent plus que de pau-r vres- protecteurs, et il se rappeknt quelle peine Deschamps av oit eue à obtenir une houppelande du duc de Bourbon et un cheval du duc de Bar. -~ A gens de lettres honneur san* richesses?, tdisorent les vieux proverbes, qui faisoient au contraire toute sorte d.e gracieuses promesses au noble métier de l'advocasseriç , car l'argent tremble devant la porte du Juge et- de l'Avocat, tant il est sûr d'y entrer un jour, et le vent n'entré jamais dans la maison d'un Procureur, telles ment ce bienheureux argent en bouche tous les trous. S'il est vrai d'ailleurs que les hôtels des avocats sont faits de la teste des fols, notre Bachelier es lois savoit bien qu'il trouveroit dans sa ville natale les matériaux d'une belle construction. Peut-être aussi entrevovoît-il déjà, dans un lointain avenir,' quelque vieille figure ridée, mais joyeuse encore, coiffée du bonnet rond aux riches fourrures et appuyée sur le dossier sculpté d*une stalle de chanoine. Il lui sembloit qu'en passant on saluoit dévotieusement cette honorable personne du nom de monseigneur Guillaume CoquiHart! Il n'ignoroit pas en effet que le canonicat étoit parfois dans la cité la récompense su-

Ixiv Etude

préme de l'intelligence unie à une vie chrétienne et laborieuse.

Il revint donc à Reims s'installer à titre de practicien, ce qui étoit se faire moitié avocat, moitié procureur. Il rentra sans arrière-pensée dans la vie bourgeoise; il y fit rentrer aussi, comme à leur bercail, son esprit, son intelligence, ses instincts et ses désirs. Il se sépara complètement des influences hostiles à la moralité de sa vie , à l'originalité de son génie, et il se jeta résolument dans le travail.

Installation dans la cité.

pendant le temps que Coquillart avoit ; passé loin de sa ville natale , le calme jet la paix, qui y étoient entrés à la "suite de la Royauté, avoient de jour en jour étendu leur influence. On avoit bien senti encore, et on les sentira jusqu'à la fin du siècle, ces sortes de soubresauts sans lesquels ne finissent ni les guerres civiles ni les révolutions. Le menu peuple surtout avoit été fortement ému par une sorte de prédécesseur de Luther, Thomas Connecte, qui s'en alloit faisant par toute la France une guerre acharnée aux hennins, aux grandes cornes, à tous les atours des femmes. Mais la foi en la Royauté et le respect de l'autorité étoient revenus , tout tendoit à rentrer dans.

SUR COQUILLART. lxV

son état normal. La bourgeoisie Rémoise avoit tellement souffert pendant sa période d'orgueil et d'indépendance, elle aimoit tellement ce roi qui l'avoit délivrée des angoisses de la dictature, qu'elle s'abandonna à lui tout entière, et l'on peot mesurer la grandeur de ses souffrances par l'étendue de ses sacrifices. En résumé, pendant tout ce temps, quelque ruinée qu'elle fût, elle ne refusa ni les saluts d'or nécessaires à la continuation de la guerre , au rachat des villes , ni les hommes , soldats ou pionniers, qui alloient périr au siège des places fortes ou dans les escarmouches. Elle étoit redevenue la bourgeoisie fidèle d'une ville qui se disoit le chef et l'honneur du royaume de France.

C'étoit surtout l'archevêque , monseigneur Regnault de Chartres , chancelier de Charles VII, qui servoit d'intermédiaire entre la ville de Reims et le Roi. Il n'oublioit jamais ses enfans bienaimés, et , à de bien courts intervalles , on voyoit arriver quelque courrier aux armes de France , quelque Chevâucheur du Roi, apportant une lettre de monseigneur le Chancelier. C'étoit toujours un grand événement. Par là il tenoit la cité au courant des affaires politiques et des nouvelles de la Cour. Ces naïves et simples missives racontoient toute l'histoire du temps. Tantôt elles montoient jusqu'aux plus amples renseignemens touchant les mouvemens des armées belligérantes, tantôt descendoient jusqu'aux plus petits dé-

Coquillart. — I. «

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tails des commérages sur la Pucelle ou des vols faits dans la garde-robe du Dauphin ; elles étoient la vraie gazette du temps, et jouoient à peu près le rôle de la presse actuelle. Elles se répandoient par toute la ville , et , au sortir de la salle du Chapitre ou du Conseil, où elles étoient lues d'abord, elles descendoient dans toutes les oreilles, elles devenoient la conversation de tous. Dieu sait de quels commentaires hardis elles se trouvoient ornées quand elles arrivoient au coin du feu de quelque politique de l'état et artifice de barberie, ou de quelque autre diplomate des petits métiers. Ces lettres avoient bien, il est vrai , un côté désagréable , et il étoit rare qu'elles ne se terminassent pas comme l'épître de PEcolier Champenois : u Je vous mande argent et saluts. » Ne falloit-il pas racheter Épernay des mains de Chastillon, aider ce pauvre duc d'Orléans à trouver les 20,000 écus d'or de sa rançon , et remplacer les serviettes volées au Dauphin? Cela du reste étoit demandé si courtoisement, qu'il n'y avoit pas moyen de refuser. Et quoique les plus riches bourgeois eussent été obligés de fondre leur vaisselle d'argent quand monseigneur Regnault mourut, en 1444, il n'en fut pas moins, dans les éloges funèbres que prononçoient les bouches savantes de la cité, le pacificateur des princes, l'œil vigilant du royaume.

C'étoit vers cette époque que Guillaume Coquillart rettroît au foyer paternel. Il y retrouvoit

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assises au coin du feu , chantant au son des mêmes fuseaux et murmurant leurs éternelles joyeusetés , ces impressions qui avoient gouverné son enfance , ces influences qui alloient diriger son avenir. Elles étoient les fées protectrices des lignages bourgeois , et elles avoient attendu l'enfant prodigue. Il ne leur avoit guère été infidèle du reste , et il alloit devenir leur illustre et docile élève jusqu'à la fin de sa longue carrière. Il entra résolument , avons-nous dit, dans cette vie chrétienne et laborieuse qui étoh alors encore imposée par les mœurs générales , et qui se trouvoit ainsi la seule respectable , la seule utile et conseillée par l'ambition. Il arrivoit à titre de Practicien , noble état dans la ville de Reims, représenté au Conseil comme le Clergé, les Nobles, les Bourgeois et les Marchands, et souvent même passant avant les nobles sur les actes des délibérations. Il fut accueilli, l'on pense bien, et escorté à son arrivée par tous les proverbes qui étoient, dans la bonne ville, en possession publique, paisible et immémoriale de donner l'aubade à tout débutant dans la carrière judiciaire. Notre praticien n'étoit pas homme à rester court : il vivoit depuis longues années dans l'amitié des proverbes.

Il se mit de grand courage à poser les fondemens de son avenir, et l'on ne tarda pas à reconnoître en lui un de ces hommes qui ont l'œil à garder et à bien gouverner leur fait. La bour-

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geoisie de ce temps avoit en effet pour règle stricte de travailler sans distraction jusqu'à la fortune gagnée; après cela, les uns prenoient leur repos dans la direction générale de la famille ou dans les charges municipales , d'autres d?ns les cloîtres, quelques autres dans la littérature.

Les circonstances étoient favorables pour Coquillart. Dans la ville de Reims, il est vrai, un avocat ne gagnoit guère que huit sous parisis pour servir de conseil en un procès , et il falloit faire de bien nombreuses écritures pour avoir vingtquatre sous ; mais le Moyen Age étoit volontiers processif, et les procès de Champagne étoient aussi célèbres que la fausse monnoie de Paris. La coutume de Reims régissoit non-seulement le bailliage du Vermandois , mais aussi la comté de Champagne et le bailliage de Vitry. Il y avoit là un vaste champ à moissonner. La position paternelle lui avoit fait des protecteurs et des amis ; aussi, dès 1446, le Garde du sceau du bailliage lui avoit demandé un rapport sur des difficultés intervenues à propos de la police des marchés. Sans doute il n'étoit pas aussi savant que M e Gérard de Montfaucon, qui faisoit en ce moment le premier commentaire de la coutume de Reims ; il n'étoit certes pas aussi bien posé dans la ville que M* Jehan Cauchon , M e Henry le Membru ? licenciés es lois, qui appartenoient aux premières familles municipales; peut-être même n'étoit-il pas aussi habile que Jehan de La Sure et Henry

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Payot, ses confrères, procureurs comme lui en touri-laye. Pourtant , qui l'eût vu et entendu à l'auditoire de la Pierre-aux-Changes , où se tenoit le tribunal de l'Archevêque , celui-là l'eût distingué parmi tous les avocats, les conseillers, praticiens, bacheliers ou licenciés en lois ou en décrets qui composoient l'auditoire de M. le Bailly. Celui-là eût pu prédire aussi qu'il y avoit dans l'espèce particulière de son esprit des qualités qui fascineroient le populaire Rémois. Nous pouvons nous le figurer là au milieu des merveilles de son éloquence, et, à juger de son talent oratoire par sa poésie, il semble avoir aimé à se précipiter in médias res , détestant les exordes et oraisons préparatoires. Plutôt fin, ingénieux et vif, que large, ample et éloquent^ il avoit pour ennemis ordinaires les déductions et transitions , que ne respectoit guère la promptitude de son esprit ; mais par cette vivacité même. il pouvoit parvenir à l'éloquence , c'est-à-dire que par un effort suprême , comme par colère , il arrivoit , presque à bout d'haleine, à une sorte de puissance de parole, procédant par saccades et par énumération.

Cependant il ne déployoit pas là toute son activité, et c'est dans les autres détails de la vie de la cité qu'il satisfaisoit les plus originales tendances de sa nature. La politique chrétienne , qui avoit constitué la vie sociale du Moyen Age, avoit bien posé lé travail rude, persistant et régulier, comme la loi de ce monde ; mais elle avoit aussi

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permis des fêtes nombreuses, pleines de mouvement et d'intérêt, où les esprits venoient s'absorber entièrement, trouver une réaction puissante contre la fatigue journalière, et qui favorisoient l'activité de l'intelligence en même temps que le repos du corps. La diplomatie bourgeoise avoit toujours compris et secondé les vues de cette féconde sagesse. Dans l'intérêt de l'industrie aussi bien que pour éloigner le populaire des agitations politiques , elle avoit eu soin de diriger son activité vers les fêtes religieuses, qui réveilloient par des images brillantes la pensée de Dieu ; vers les plaisirs publics et les réunions, qui satisfàisoient l'amour du merveilleux et la manie conteuse de nos pères. La nation Rémoise, plus que toute autre, aimoit ces distractions; elle n'avoit pas, comme la Bourgeoisie du nord , des chambres de rhétorique; comme la Noblesse du midi, des Cours d'amour et de plate littérature : sa verve et sa »

vivacité brutale ne s'accommodoient pas de ces j

entraves. Cette observation qui travailloit à l'em- :

porte-pièce, si je puis dire, cet amour de la réa- j

lité , mais surtout de la réalité excentrique , désordonnée et joyeuse, tout cela ne se trouvoit à l'aise que sur la place, au milieu du bruit, dans les réunions, parmi les commérages. C'est ce qui ^

explique le génie original, indépendant, cynique \

et réaliste de Coquillart.

Dans la première pairie ecclésiastique du royaume, les fêtes religieuses, on le comprend ,

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étoient fréquentes et remuoient profondément la curiosité générale. Tantôt c'étaient les Joyeuses entrées des archevêques, les inventaires et exhibitions des riches châsses et des insignes reliques, les émouvantes cérémonies des Conciles; tantôt cette fête de la Dédicace, qui attiroit à Reims cent mille personnes. Puis venoient toutes ces processions qui étoient célèbres jusqu'aux marches d'Allemagne, celle de la Fête-Dieu, celle de la Pompelle à Sainte-Timothée , celle du Grand- Bailla, espèce de dragon symbolique de la même famille que la Gargouille et la Tarasque, celle des Pèlerins et de Saint-Christophe à l'église Saint-Jacques, la fête des Etoupes, la procession des Harengs, et tant d'autres. Le populaire se ruoit à ces processions avec un empressement infini , car il y avoit introduit ce mouvement dramatique, ces naïves images qu'il aimoit par-dessus tout, et il y avoit ainsi posé , grossièrement peut-être, mais énergiquement , le cachet de sa poésie et de son génie.

La Bourgeoisie, elle, recherchoit dans cet ordre de distractions des plaisirs non moins vifs, non moins agités, mais un peu plus intellectuels. Sans doute elle ne méprisoit pas les bruyans ébattemens de cette fameuse foire de la Couture, qui duroit toute une semaine, de Pâques à Quasimodo , et pour la protection de laquelle le pape Alexandre III avoit lancé anathèmes et excommunications contre ceux qui attaqueroient les

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marchands en chemin pour s'y rendre. Elle ne dédaignoit pas non plus tous ces exercices du corps qui étoient toujours des occasions de fêtes, les défis entre diverses communes sur le fait du jeu de paume, et surtout les luttes du noble jeu de l'arbalète. Ce gentil jeu, « tant noble et plaisant que toutes créatures se doivent réjouir d'en ouïr parler », étoit parfaitement organisé dans la ville de Reims, rue de Cérès et au jardin du Ban Saint-Rémy, avec son Empereur, son Roi et son Connétable , son cerf d'argent aux cornes dorées, de la valeur de neuf livres tournois, qui étoit la récompense du plus adroit, et son image de Sainte-Barbe, signe de commandement. Monseigneur l'archevêque, Jean Juvénal des Ursins, étoit un des chevaliers du noble jeu, à telles enseignes qu'à sa mort Coquillart, son exécuteur testamentaire , eut des difficultés avec l'Empereur des arbalétriers, Colart Boucquin, lequel réclamoit, et à bon droit , ainsi qu'il fut jugé par M. le Lieutenant , l'arbalète du défunt chevalier. Tout cela offroit certes des occasions de bruit et de bonheur ; mais il falloit surtout à la Bourgeoisie les moralités satiriques qui se jouoient dans la Commanderie du Temple, les belles joyeusetés qui se célébroient durant le gras temps, le jour des Brandons et à d'autres époques. Ces joyeusetés morales et allégoriques demandoient bien des heures de réflexion aux graves et ingénieux bourgeois, à Coquillart surtout , qui devoit

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être un des grands inventeurs de telles histoires et un des plus zélés à en accoutrer les personnages. On représentoit en effet, par personnages se promenant à cheval , les misères d'Amour, la folie de Jeunesse, « les sages et gens de grande renommée du temps passé , et la manière comment ils avoient été trompés par les femmes. »

Rien de ttfut cela néanmoins ne valoit pour les bonnes villes du Moyen Age cette grandiose représentation de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, qui revenoit tous les ans à Reims aux environs de la Pentecôte. Elle remuoit la cité de fond en comble, occupoit pendant huit jours entiers toutes les imaginations , et elle devoit exercer sur les tendances littéraires une influence que nous pouvons comprendre.

Qu'on se transporte en effet au milieu de ces seize mille individus de toutes classes qui sont accourus pour assister au .Mystère. Beaucoup d'entre eux sont venus des bourgades voisines à trente lieues à la ronde; comme les héros d'Homère , ils sont liés par les liens de l'hospitalité réciproque avec les familles Rémoises ; avant la grande fête , leur arrivée a déjà ouvert les cœurs, ils ont apporté à leurs hôtes les joies de cette hospitalité. Ils sont là tous, étrangers et citadins, au milieu des splendeurs de l'été , et ils ont rejeté pour huit jours tous soucis, toute préoccupation. Dès la veille, qui étoit le dimanche d'avant la Pentecôte y on a fait la montre du

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Mystère : les plus honorables personnes de la ville, accompagnées d'une centaine d'autres acteurs, sont passées en grand triomphe, revêtues un peu à la mode du XVe siècle sans doute, mais chacun avec les attributs de son rôle. Maintenant, la messe du Saint-Esprit dite de grand matin, les enfants de chœur chantent des motets merveilleux, et l'on va commencer la première de ces neuf pièces, qui dureront chacune près de dix heures. Les illustres personnes que la commune a invitées sont assises en place honorable à côté des plus puissants clercs ou laïques de la cité. L'Echevinage a fait provision de nombreuses queues de vin ; au nom de la ville , on distribue des rafraîchissements aux spectateurs et aux acteurs, pendant qu'à leur tour les plus riches d'entre ces derniers ont fait établir de place en place des buffets tout reluisans de vaisselle d'argent, où l'on offre à tout venant le vin et les pâtisseries. Le théâtre montre le Paradis, la Terre et l'Enfer. Tout ce qui habite ces trois régions, Dieu, ses saints et ses anges, Lucifer et sa cour, les rois du monde, les seigneurs, les hommes et femmes de presque tous les métiers, vont passer devant les yeux des spectateurs.

Jusqu'au lundi de la Pentecôte, les détails du saint et merveilleux drame vont soulever dans le cœur de tous les émotions les plus diverses et les plus puissantes. On comprend quel intérêt profond et toujours constant devoit sortir de ce

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