‹ Œuvres de CoquillartChapitre 7 sur 167 · SUR COQUILLART. 1*XV · texte numérisé non relu

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drame , qui donnoit la vie aux objets des préoccupations religieuses et journalières de tous les chrétiens. Qu'on se figure à côté de cela l'accompagnement obligé de toutes les fêtes du Moyen Age, ces tables chargées de vins et de viandes dressées à chaque porte, toutes les maisons parées et encourtinées, les feux de joie à tous les carrefours, les danses et rondes dans toutes les rues, la musique de tous les instrumens luttant comme forcenée avec les chansons joyeuses de toutes les cloches, et la ville illuminée par les lumières qui veilloient à toute fenêtre pendant la nuit entière. C'était là le spectacle que présentoient les fêtes de la Bourgeoisie , et c'étoit là surtout que Coquillart retrouvoit les impressions de son enfance.

Les Mystères exercèrent sur lui une incontestable influence. Son style a gardé cette vivacité de dialogue , ces locutions populaires et proverbiales qui les distinguent, la même verve, les mêmes tournures alertes et nettement coupées. Peut-être a-t-il rendu aux Mystères ce que les Mystères lui avoient donné ; dans la Vengeance de Nostre Seigneur entre autres, j'ai retrouvé bien des mots qui lui sont propres, des expressions avant lui inconnues , oubliées depuis , et je ne serois pas étonné qu'il eût eu une grande part à la création de cette pièce. Les tentures et tapisseries des églises remettaient journellement du reste sous les yeux de tous les habitans les per-

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sonnages de la Passion. C'étoit à cette époque aussi qu'on achevoit ces superbes toiles peintes dont les gens de Reims étoient si fiers , et qui dévoient rivaliser avec les modèles d'Arras et de Nancy. Ces toiles étaloient de vives peintures, des personnages richement et brillamment habillés : ce sont là aussi les qualités de la littérature de Coquillart. Cette littérature prenoit en effet son origine, de même que les images, dans le génie Rémois du XVe siècle ; comme les images aussi , elle naissoit de la réalité prise sur le fait et marquée au sceau d'une originalité intraitable. Il y a bien pourtant dans les Mystères deux qualités que Coquillart ne nous montrera pas , — la naïveté et la simplicité. Ces deux vertus auront disparu au moment où il prendra la plume, mais il les aura vues assez en honneur pendant la première moitié du XVe siècle pour qu'elles puissent lui servir de point de comparaison vis-à-vis du monde moderne. L'amour qu'il aura conservé pour elles , le souvenir des saintes leçons et des graves vertus maternelles, seront la cause de son amertume et l'aiguillon de sa satire.

En ce moment, mais en dehors dés fêtes officielles, qui suivoient encore les erremens des traditions , la lutte commençoit entre cette naïveté, cette bonhomie des vieilles mœurs, et la légèreté inconstante et inconsidérée des nouvelles. L'observateur partageoit sqji loisir entre les unes et les autres. Pendant les temps de pénitence de

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PAvent et du Carême , quand il falloit visiter ses vieux parens ou les graves protecteurs, il mettoit modestement un voile sur ses yeux malins, une sourdine à sa verve plaisante. Il venoit sans doute s'asseoir à quelque sérieuse veillée en l'Enclos du Chapitre , à l'hôtel de quelque savant chanoine fort épris de maistre Alain Chartier, et qui récitoit, aux jours gras, aux heures de joie folle , des bribes du Roman de la Rose, ou des extraits du Champ vertueux de bonne vie. L'avocat ne vouloit pas négliger toutes ces discrètes personnes, tous ces honorables et sages maîtres, hauts et puissans bourgeois, vieux Echevins ou anciens Maîtres jurés des grands métiers. Us avoient été les contemporains de son aïeul et les protecteurs de son père ; ils lui disoient les relations et les vertus de son lignage , et racontoient, à la honte des jeunes gens d'alors, les merveilleuses histoires du temps de leur petite jeunesse. Toutes ces histoires , depuis les traditions guerrières de Reims jusqu'aux Légendes pieuses , Guillaume les reconnoissoit encore : c'étoient elles, nous l'avons dit, qui, en compagnie des Mystères, avoient bercé son enfance ; mais ce n'étoit pas là seulement qu'il alloit chercher les semences de sa poésie. Il préféroit les réunions joyeuses, qui avoient toujours été une des grandes distractions de la Bourgeoisie, mais auxquelles les circonstances, les conséquences des troubles passés, commençoient à

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donner un caractère nouveau , plus léger et plus

licencieux.

Les assemblées, les fêtes de confréries, les noces , les accouchemens , les relevailles , tous ces jeux, ces farces, ces ébattemens, toutes ces fêtes de l'hospitalité, n'étoient pas seulement les fêtes de la famille. Elles bouleversoient joyeusement tout le foyer domestique, et elles faisoient sortir tout le linge des grands bahuts ; elles remuoient cette argenterie solennelle et ces coupes magistrales, souvenirs des ancêtres, qui ne sortoient qu'aux grands jours, et qu'on respectoit dans la bourgeoisie comme s'ils eussent été les portraits de la famille. C'était à toute la parenté, à tout le voisinage , presqu'à toute la ville , que de telles fêtes se donnoient. C'étoit là que se racontoit la légende dorée de la cité , les médisances , !es contes gaillards ; c'étoit là que venoient se réveiller les échos des caquets de l'accouchée et des grands conciliabules des commères, là qu'on ébruitoit tous les grands faits de guerre contre la bourse et la tranquillité des maris. On y récitoit les ballades écrites sur les événemens scandaleux, on y dansoit les chansons composées contre tel ou telle , et dont un joueur de tabourin s'étoit emparé pour en faire une danse. Telles étoient les Cours d'amours et les Chambres de rhétorique des dames Rémoises, « si humaines à gens de cour», comme dira plus tard Coquillart , et qui avoient depuis longtemps

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la réputation d'offrir aux étrangers « grandes festes et nobles mangiers ». Dans de telles réunions se trouvoit à Taise cet esprit que nous avons signalé chez les anciens Rémois, cette verve agressive, peu féconde, un peu plate, rabâcheuse et accablée sous la lourdeur de la forme , mais parfaite dans les mots, les jugemens courts, les maximes et les sobriquets , évitant alors l'entortillage par une vivacité saccadée et peu grammaticale. Ces réunions étoient aussi les grands gaudeamus de Coquillart. Il s'en alloit oreillant par la ville, observant et préparant les documens de sa future poésie. Dans les réunions populaires , il cherchoit « mille mots, mille dictz d'ouvrier », comme il l'annonce lui-même, les locutions énergiques et joviales particulières à chaque métier. Dans les assemblées plus brillantes, il étoit à la piste des «paroles sophistiques », comme il dit encore , c'est- à-dire toujours gaies , mais un peu plus recherchées. Il retrouvoit là ces caractères corrompus ou ridicules qu'il avoit déjà vus dans son étude de procureur sous un si mauvais jour, poussés qu'ils étoient par les âpres passions du gain , de l'envie et de la haine. Là encore il les revoyoit à leur désavantage , en proie à des passions plus bruyantes et plus plaisantes, mais tout aussi honteuses et effrénées. Il ne voyoit ainsi ni l'humanité ni la bourgeoisie sous leurs meilleures couleurs ; il ne faut pas l'oublier, car sa littérature repose presque tout entière sur les ob-

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servations -qu'il rassembloit alors. Ilfaisoit, à vrai dire, ces observations, poussé surtout par son instinct ; il les amassoit plutôt qu'il ne les digéroit ; il ne pensoit pas encore à la littérature.

Nous ne savons ce qui l'y poussa plus tard, mais ce dut être quelque hasard , quelque conseil d'ami, le loisir de la vieillesse, la réussite d'un essai tenté par caprice. Toutefois l'apparence peu littéraire et la tournure de simple conversation que présentent ces premiers essais prouvent, bien l'absence de toute préoccupation d'artiste. Du reste il resta toujours ce que nous appelons un amateur, et nous verrons que c'est à cette réserve qu'il dut une partie de son originalité. En attendant, tout ce qui se passoit dans la cité, tout ce qui de l'histoire générale arrivoit à la ville , prenoit dans son esprit une vie particulière. Les mots , les proverbes, les observations, lui offraient immédiatement une figure connue, un tronçon de satire , une comparaison joyeuse ; chaque fait aussi, chaque action, se généralisoit dans son imagination et y créoit une sorte de type. Seulement il avoit une de ces intelligences trop vives, trop impressionnables et trop emportées pour pouvoir produire en leur jeunesse.

Elles ont besoin de voir souvent la même chose pour que cette chose reste en eux; il faut que le temps fatigue cette fougue d'observation ; jusquelà elles ne peuvent rendre leurs impressions que par éclairs et par lueurs.

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Nous savons maintenant où Coquillart trouva les origines de sa poésie, et nous pouvons aussi nous représenter à peu près complètement sa vie. et son caractère. Nous voyons que c'étoit une de ces singulières natures où le cœur parle peu, dont toute l'énergie repose dans l'esprit, dont toute l'activité consiste dans la lutte entre l'esprit et la raison. Ainsi, tandis que le cœur, ignorant la vivacité du sentiment, sans grand instinct du bien et sans claire vue du sens moral, ne connoît guère et ne croit que ce qui lui a été appris par l'éducation, — l'esprit, lui, est intraitable, indépendant et original; il ne cède à rien, sinon à Pintérèt personnel, clairement démontré par une raison froide et mathématique. Tel étoit notre poète bourgeois. Esprit vif et indocile , mais caractère sérieux et positif, gai dans l'oisiveté, mais grave dans les affaires, il utilisoit cette double qualité, surtout au profit de son ambition. Ce fut la diplomatie de toute sa vie. Sa joyeuseté, sa finesse, son brillant cynisme, lui valoient l'amour du populaire, la crainte moitié affectueuse moitié respectueuse de la Bourgeoisie, et lui ouvroient ainsi la route du Conseil de ville, tandis que son intelligence, sa gravité dans les affaires et dans sa conduite, lui attiraient l'attention du Clergé et lui faisoient une pente facile vers cette stalle de chanoine qu'il avoit entrevue comme le trône de sa vieillesse.

Il lui falloit souvent déployer une grande ha*

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bileté pour ménager deux opinions si différentes et marcher sans trop pencher, d'un côté ou de l'autre entre deux compagnons de si diverse humeur. Parfois sans doute l'envie, les calomnies, les haines, punissoient ses satires, et le Conseil de ville s'éloignoit à l'horizon ; d'autres fois la légèreté de son esprit et le cynisme de ses railleries laissoient mal présumer de son caractère, et la prébende future faisoit les doux yeux à quelque autre de ses sages confrères. Aussi , quoique sa vie ait été bien heureuse et qu'il se soit nommé lui-même Vhonneste fortuné , pourtant il nous dira un jour, dans un moment de joyeux dépit :

Car pour repos j'ay eu foulure , Pour le beau temps j'ay eu greslure, Pour provision des sornettes ; Au lieu de faisans, alouettes; Pour chariots branlans, brouettes.

Ce fut peut-être à la suite de quelque prodigieux ébattement qui avoit fait froncer les sourcils à messieurs du Chapitre que Coquillart, par esprit de pénitence et pour rattraper le terrain perdu, entreprit la traduction de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Cette histoire, quil commença à traduire le 12 octobre 1460, en la trente-neuvième année de son âge, traite le même sujet que ce Mystère : la Vengeance de Notre-Seigneur, que nous sommes tenté de lui attribuer, c'est-à-dire la prise et la destruction de Jérusalem par les Romains.

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3e n'ose pas me fier au portrait que donne de Pauteur une des vignettes du manuscrit que nous possédons. La richesse de l'appartement et des habits prouve que cette image est une œuvre d'imagination. Dans cette figure creusée, grave, longue et paisible, dans ces pommettes saillantes, dans cette bouche large, à laquelle les lèvres abaissées aux deux extrémités donnent unsi profond caractère d'amertume, je ne puis voir la tète de Coquiilart. C'est plutôt le masque de la réflexion, de l'étude et du travail, que de la gaieté et de l'observation des choses extérieures. Quoi qu'il en soit, c'étoit pour lui une chose importante que la traduction de Josèphe; il y travailloit tous les jours de grand matin sans doute , avant l'heure des affaires, et le samedi veille de Pâques-Fleuries, le vingt-quatrième jour de mars de l'année 146 3, il put, assis sur son grand fauteuil, en dicter les derniers mots à son copiste, assis sur un escabeau à ses pieds. « Il étoit, ditil, entre six et sept heures du matin. »

le ne sais s'il avoit l'intention de faire passer à la postérité cette importante date, mais je suis bien persuadé que cette traduction fit dans la ville un bruit infini , et fut là principale cause de sa fortune. Pourtant, quoiqu'elle soit faite avec naïveté et facilité, il faut bien se garder de voir là rien qui indique le génie original de Coquiilart. C'étoit une sorte de thèse qu'il offrait au jugement du Clergé, peut-être une préparation au

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grade de Docteur en décret qu'il voukrit acquérir, ou bien une manière de faire sa cour au saint et savant archevêque Jean Juvénal des Ursins, et d'obtenir ainsi quelque droit à la place de procureur de l'Archevêché.

Le temps de la littérature n'étoit pas encore venu pour Coquillart, son ambition n'étoit pas satisfaite ni le loisir possible. Les mœurs qui dévoient exciter sa verve et irriter son observation n'étoient pas encore assez tranchées; le monde moderne n'étoit pas complètement sorti du Moyen Age , et la bourgeoisie Rémoise avoit encore à livrer son grand duel au roi Louis XI avant de se reposer dans le luxe, l'oisiveté et la licence.

Noviciat littéraire.

f ous venons de raconter la vie intime dé [Guillaume Coquillart, et nous avons vu [combien chacune des tendances de son caractère et de son esprit étoh la conséquence, presque le résumé, de l'existence que me^ noit alors la Bourgeoisie dans la bonne ville de Reims. La destinée littéraire de ce poète est soumise aux mêmes influences , et c'est encore la position de Reims qui va donner leur couleur particulière , âpre, satirique et sceptique, à ses premières oeuvres. Le vrai noviciat de sa poésie

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c'est la vie politique de b Bourgeoisie sous la direction de la Royauté, et c'est ce qui doit tout d'abord attirer nos regards.

Louis XI , en montant sur le trône , trouva toutes les classes de la nation sur le chemin de la guerre sociale , déjà toutes prêtes à attaquer le boulevard général, la Royauté, pour en venir ensuite à lutter sans obstacle les unes contre les autres. Le populaire , persécuteur dans les grandes villes , persécuté dans les campagnes , a voit désiré dans ses raomens de détresse un pouvoir qui le protégeât exclusivement. Pendant le court espace de temps oà il avoît exercé la tyrannie, il avojt à peu près compris ce qui lui étoit nécessaire pour rendre cette tyrannie plus durable : il avoit entrevu qu'il ne lui manquoit , à lui représentant le nombre et la force, que l'union et l'organisation. Il s'organisoit donc à l'abri des associations des métiers, et il inventoit déjà, mais secrètement , des mesures analogues à celles qui composent aujourd'hui la charte duVcialkme. On a vu Piçfluence et les tendances Je la Bourgeoisie. Pour la Féodalité , elle n'avpit sans doute plus tout spn ascendant moral; mais, concentrée entre des mains puissantes, elle avoit gagné en énergie ce qu'elle avqit perdu en étendue. Retrempée du reste. par la guerre, qui avoit été son berceau , par là retombant un peu dans l'état barbare, die. devoit supporter difficilement à l'avenir la discipline de cette hiérarchie qui avoit été

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sa gloire et sa raison d'être. Elleétoit, et c'est ce qui causa sa ruine, entraînée à désirer la conti^ nuation des querelles. Maintenant qu'elle se trouvoit les armes à la main, elle allait donc essayer de rentrer par la force dans les villes , d'où la di* plomatie bourgeoise l'àvoit chassée ; dans le gou* vernement de la patrie , où la Royauté ne loi avoit plus laissé qu'une place restreinte et dimi* nuée de jour en jour.

On n'a pas généralement aperçu ces germes de la guerre sociale qui menaçoit de suivre la guerre civile , et on n'a vu dans Louis XI qu'un tyran de mélodrame. On en a fait aussi l'adversaire exclu* sif de la Féodalité , et en cela encore on ne l'a guère compris. Sans doute ce mépris des formalités inutiles qui est propre aux esprits puissants et actifs; ce dédain des manières, de la pompe, de l'étiquette, qui distingue les génies indépendants, maîtres d'une position incontestée ; ce masque de bonhomie , cet amour des contes grivois et des facéties grossières; cette astuce, cette 4h plomatie tortueuse, préférées à la force ouverte et au bruit des armes, tout cela lui a donné l'apparence d'un bourgeois. Sans doute aussi la puissance que la Bourgeoisie devok aux circonstances, .et surtout à sa propre habileté," a forcé Louis XI à s'occuper plus spécialement d'elle -et à paroitre la protéger, quand il ne faispit que ia surveiller. On l'a ainsi nommé le roi de la Bourgeoisie, mais il a trompé l'histoire comme il â trompé ses contemporains : l'apparence a caché

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la personne. Incontestablement , dans les pays comme la Normandie , où la Noblesse étoit encore redoutable , Louis XI encouragea les influences bourgeoises , accorda des foires, des privilèges, des franchises , fit des visites, de belles harangues aux bonnes villes, et passa fort gravement kt revue des milices armées. Mais là où, puissante et orgueilleuse , la Bourgeoisie essaya de réveiller quelqu'une des traditions d'indépendance qu'avoient caressées ses pères , il la traita plus rudement, peut-être, que la Féodalité. Çn somrne, il n'étoit l'ennemi ni de cette Féodalité, ni de cette Bourgeoisie : il étoit vraiment le Roi , c'està-dire l'adversaire implacable de toute indépendance de caste et de toute tendance fédérative. Il étoit le Roi en ceci encore, que sa brutalité même sauva non seulement la patrie , mais souvent l'avenir de ces classes contre qui elle s'exerçoit. C'est surtout dans la ville de Reims que l'on peut observer la querelle de ces diverses classes, la lutte sourde, de la diplomatie communale contre la Royauté ,. et nulle part la politique de Louis XI, comme aussi les tendances du Populaire, de la Bourgeoisie, de la Féodalité > ne furent plus curieusement caractérisées.

Pendant son sacre à Reims, Louis XI s'étoît trouvé dans une position difficile : connojssant. le mauvais .vouloir du plus grand nombre des anciens serviteurs de Charles VII, il n'avoit pu refuser l'honneur que voulpit lui faire. Philippe de

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Bourgogne , et celui-ci l'avoit accompagné à Reims à la tête de toute sa noblesse de Flandres, de Bourgogne et d'Artois. Louis n'avoit pas oublié le grand amour que les Rémois avoient porté à Philippe de Bourgogne ; il en voyoit les preuves dans la réception cordiale qu'ils faisoient à ce Duc, et il avoit pris les plus minutieuses précautions afin de cacher cet enthousiasme, ou au moins afin d'en diminuer la portée en le faisant passer pour un devoir imposé par lui à la ville de Reims. Toutefois il avoit compris qu'il falloit surtout desserrer ces vieux Hens d'amitié en se rendant populaire, et il avoit promis l'abolition des impôts.

Le Roi et le Duc partis , on cueillit les impôts comme à l'ordinaire. Les bourgeois se plaignirent à haute voix , et le peuple murmura sourdement. Un mois environ après le Sacre , les gens des petits métiers s'assemblèrent, s'armèrent de toute sorte de traits , d'arbalètes, de hallebardes et autres battons de défense , coururent sus aux Collecteurs des aides, les pourchassèrent, pillèrent leurs maisons , brûlèrent leurs registres , et, dit une chronique , en pendirent quelques uns qui avoient oublié la science de bien fuir. C'étoh dans de tels accidens que la diplomatie bourgeoise brilloit de tout son éclat. Elle commença par mettre la main sur quelques uns des séditieux les plus mal renommés et doritil seroit utile de se défaire en tout état de cause, puis elle atten-

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dit. Mais Louis XI n^étoit pas homme à commencer son règne sous de tels auspices , et on apprit bientôt que monseigneur Joachim Rouault, ma~ récbal de Fiance, nommé commissaire du Roi en cette partie , se dirigeoit vers la Champagne , fort escorté de gens de guerre. La Bourgeoisie s'empressa d'envoyer cinq des plus habiles et des plus honorables habitans pour remontrer qu'elle n'avoit point pris part à une si damnable sédition , et que les plus compromis des rebelles se troqvoient déjà entre les mains de la justice. Le Commissaire les accueillit froidement et continua sa route. Pendant quelques jours on vit entrer dans la bonne ville une foule-de marchands, manouvriefs, laboureurs, portant figures étrangères et inconnues. JoaçHm Rouault arriva à son tour avec une- petite. troupe.; tous ces étranges marchands se changèrent en autant de soldats, et Reims se trouva directement sous l'autorité du Roi. Après avoir fait saisir environ deux cents des plus coupables et terrifié les bourgeois en annonçant qu'il alloit s'enquérir des complices, Joachim Rouault se- contenta. de punir une centaine de mutins, parmi lesquels six forent écartelés, décapités ou pendus; les autres furent fustigés, essorillés , emprisonnés ou bannis.

La Bourgeoisie, put apprendre deux choses dans cet -événement, qu'on, appela le. micmaque de Reims : la première, c'est qu'elle venoit de rencontrer un çoi qui $e seproit plus habilement

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qu'elle de la politique bourgeoise ; le second enseignement , le bailli de Vermandois le lui donna à son de trompe quand il publia que «un grand nombre de gens mécaniques , sous umbre et coù^ leur de fraternité , alliances et confédérations , tenoient des assemblées et congrégations particulières en dehors de toute juridiction , dans lesquelles assemblées ils statuoient entr'eux des édicts et ordonnances , et levoient sur eux des deniers mis en boîtes et en trésors communs. » C'était ainsi que la Royauté protégeoit les bourgeois malgré eux contre le socialisme, et que, tout en se défendant, elle défendoit forcément les lois de la justice, l'avenir de la patrie et de la société.

Cependant la sévérité du Roi n'avoit pas totr* ché directement les bourgeois. Quelques années de tranquillité leur firent oublier les ennuis où les avoit jetés le micmaque ; comme aussi le demisiècle de calme et de paix qu'ils dévoient à la Royauté avoit effacé de leur mémoire les misères et les angoisses mortelles de la guerre de cent ans. Ils n'y voyoient plus que ces rêves d'indépendance qui les avoient bercés , ces joies de la va-* nité et de l'orgueil dont ils ne se rappeloient déjà plus les dures expiations. Ils àuroient voulu retrouver dans le roi Louis cet ami discret et respectueux de la bonne ville qu'ils avoient rencontré dans le duc Philippe ; et, sentant au contraire cette main de la Royauté qui les maintenoit toujours le plus près possible du cœur de la France,

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ils murmuraient et se révoltaient intérieurement. Us momroiént leur mauvais vouloir en se faisant lents dans les; choses nécessaires, inertes dans les choses utiles /taquins dans les choses indifférentes , en se plaignant sans cesse , résistant toujours, jusqu'à ce qu'ils sentissent la première 'flamme de la colère du Roi. Louis XI trouva bientôt un homme selon son cœur, et il envoya à ses très chers manans et habitans de Reims messire Raulin Cochinnart, qui , une fois capitaine de la ville, fit de ces si puissans et si rétifs bourgeois les plus dociles constructeurs de murailles qu'on pût voir.

Ce Cochinnart étoit une sorte de Richelieu sur un petit théâtre , un de ces esprits fermes et obstinés qui voient dans le lointain un but grand et noble, et qui y marchent droit sans s'arrêter devant nul obstacle et sans s'inquiéter des détails de l'exécution. — Dans les détails d'exécution rentrent nécessairement la vie et la fortune de ceux qui se trouvent sur le chemin. — Il avoit reçu de son maître la mission de s'opposer au renouvellement de la guerre tivile , en empêchant Edouard d'Angleterre de prendre par le sacre une apparence de légitimité. Il avoit donc juré que Reims ne tomberait pas aux mains des Angtois, et quand il avoit devant les yeux ce but, qui étoit pour lui le salut de la patrie , peu lui impbttoient les plaintes de Marguerite, veuve de Jehan Vakier, pillée par ses sergens, et les clameurs que faisoient pousser à toute la ville les vo-

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lepes i^ignes commise* par les Jehan Bresche, les. Robjnet Bresçhe, \ps Pernet Cabi, et les au^ très gens de mauvaise vie qu'il employoit à rein dre malléable l'indocilité bourgeoise.

Sur ces entjçfaitçs , c'est-à-dire en 1472, Je pouvoir féodal sembla se réveiller du long sommeil où l'ayoient temt les derniers seigneurs de Reims. Le saint archevêque Jean Ju vénal venott de raoprir. §on successeur, Pierre de Laval, avok l'orgueil des grands barons ; il étpit Montmorency, par le$ lignes paternelles ; du $ang de Bretagnepar les femmes de sa maison ; neveu de Charles VI I » ; cousin-germain de Louis XI , c'étoit un des plus grands seigneurs du royaume. Il arrivoit sur le trône archiépiscopal les yeu.% fixés sur la position que les seigneurs de Reims. aypipnt occupée au Xle siècle, et il étoit décidé à faire reculer jusqu'à ces limites tous ceux qui, Roj, Abbés, Bourgeois, avoient profité des, malheurs des temps pqur usuçper les droits du patrimoine de saint Rémy. Fier et ferme, impatient et dédaigneux, il se trouvoit au nombre de ceux qui poussent jusqu'à l'apogée de la puissance les pouvoirs jeunes et en chemin de. momter, mais quj tuent sans retour les pouvoirs sur le déclin de la ruine. Il étoit né deux siècles Jrop tard ; la Féodalité ne pouvait plus supportçrun stimulant aussi énergique.

Raulin Cochinnart, en arrivant dans la ville, commença par attaquer en face le ppuvoir féodal.

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Il commanda aux Dizainiers et Connétables de détruire le château de Porte-Mars. G'étoit la forteresse féodale d'où relevoient tin grand nombre des fiefs de la mouvance archiépiscopale. Les bourgeois détestoient cette forteresse. Elle étoit dépens deux siècles l'occasion dé toutes sortes de négociations ; elte avoit entrée dans la campagne, entrée dans la ville, et elle empêchôiUa Commune d'être complètement maîtresse de ses murailles. C'était néanmoins un crime de lèse-suzeraineté que de la détruire. Voyant Cochinnart décidé à ne pas reculer, les Rémois feignirent devoir peur de leur archevêque , firent maintes représentations, demandèrent une garantie au nom du pouvoir royal, et aptes avoir envoyé des ambassadeurs à Pierre de Laval pour lui démontrer qu'ils ne cédoient qu'à la force, ils s'en allèrent joyeusement détruire ces vieilles murantes, célèbres déjà dans les Romans de chevalerie. L'Archevêque comprenoit bien qu'il ne pouvoir lutter directement contre le représentant du Roi. Il fit donc circonvenir Louis XI et crut faire acte de bonne politique en demandant le titre de Lieutenant-général du roi pour le pays de Reims. Louis, plus habile que l'archevêque, le lui accorda ; il comprenoit quel avantage lui donnoit le premier seigneur ecclésiastique de France en devenant le fonctionnaire de la Royauté. Armé de ce pouvoir, celui-ci revint à Reims, fit saisir et chasser tous, les acolytes de Cochinnart ,

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et, forçant ce dernier à comparoitre devant lui, « il ne savoit , lui dit-il , ce qui le retenoit de te faire mettre en sa bombarde et jeter jusqu'au Bois-Salins. » Les bourgeois , broyés entre les deux mains de l'archevêque, qui tenoient chacune un des pouvoirs principaux de la nation , s'humilièrent , expièrent encore une fois les rusés de leur politique, et promirent 900 livres pour la rér construction du château. Mais le sénéchal de Normandie , Monsieur de Saint-Pierre , et Jehan Râquin, amis de Cochinnart, représentèrent au Roi : le tort qu'il laissoit faire à ses fidèles serviteurs , et combien adroitement l'Archevêque se servoit • de son titre de Lieutenant au profit du pouvoir féodal. Louis, furieux, envoya un mandement à son bailly de Vermandois; ce mandetaent, brutal et injurieux pour le duc de Reims, le cas* soit de sa lléutenance, déchargeoit les bourgeois . de leur promesse de 900 livres, et remettoit Cochinnart à la tête de la ville. L'Archevêque vît qu'il étoit inutile de lutter, il se retira à son abbaye de Saint-Nicolas d'Angers, et Cochïmtart trouva le lendemain sur sa table ces simples motsc « Le roy ne vivra point toujours! »

La Commune étoit donc encore une fois victorieuse ; mais sa joie fut de courte durée , et la tyrannie du nouveau maître ne connut bientôt « plus de bornes. On venoit d'âppreiîdfe la venue en France d'Edouard d'Angleterre;; cette no«« velle apporta au capitaine de Reims le phis sûr

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moyen de satisfaire sa vengeance contre les officiers et amis de l'Archevêque , contre le Clergé et contre les bourgeois en général, dont il avoit remarqué la joie à l'annonce de sa chute. C'est surtout aux biens qu'il s'attaqua , et la somme qu'il cueillit par les amendes , confiscations, compositions, fut immense. Heureusement pour les Rémois, le roi ne vécut pas. toujours, fotnme l'avoit dit Pierre de Laval , et en 1485 trois commissaires furent nommés pour interroger Cochinnart sur ses excès. Ils le trouvèrent à Amboise, dans sa maison d'Entre-les-Ponts ; il étoit dans son lit, aveugle , cassé par la vieillesse -, brisé par les infirmités , mais aussi énergique que quand il tenoit sous sa main de fer l'orgueilleuse capitale de la Champagne. Il ne nia rien , ou guère. Du reste , dès 1477 , Louis XI , averti des violences de son commissaire, fort peu irrité contre lui peut-être , mais voyant les fortifications à peu près complètes et la Commune rendue docile, Louis XI l'avoit retiré.

Aussi bien quant à Reims l'œuvre politique étoit faite, le Populaire avoit été puni dafts son sang, la Bourgeoisie dans sa fortune , la Féodalité dans son orgueil, et de longtemps on ne devoit entendre parier de jacquerie, d ? indépendance fédérative, de souveraineté seigneuriale.

Ce fut vers cette époque que Guillaume Coquillart entra dans la littérature.

Depuis l'instant où nous l'avons perdu de vue,

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en 146) 9 au moment où il achevort sa traduction de Flavius Josèphe, il avoit grandi en in* flugnce et avoit conquis la double position que lui promettaient ses qualités diverses. Jean Juvénal avoit pris en affection le sage et laborieux traducteur de V Histoire des Juifs ; il l'avoit nommé Procureur de l'archevêché , c'est-à-dire, après le, Bailly, le premier des officiers temporels. En 1470, nous le Voyons arriver au Conseil de la ville , en suivre assidûment les séances, souvent défendant les droits de l'Archevêque, et toujours veillant, dans le cercle de son pouvoir, au profit de la bonne ville. Jean Juvénal l'avoit nommé, en 1472 , son exécuteur testamentaire, Pierre de Laval lui avoit conservé sa position ; mais tout cela attira sur lui la dangereuse attention de Cochinnart. Aussi commença-t-il par le mettre, comme les grands politiques de Reims pouvoient le dire, entre l'enclume et le marteau, en Je nommant un des Commissaires chargés de veiller au travail des fortifications en son absence. C'étpit l'exposer à la haine de ses concitoyens s'il se montrait sévère, à la malveillance des officiers du Roi s'il se montrait facile. Il est probable que le poète Rémois préféra la malveillance de Cochinnart, car nous voyons celuy-ci lui extorquer cinquante écus d'or et une douzaine de fines serviettes, ce qui donne une satisfaisante idée de sa position de fortune. Pendant ce temps, Guillaume cherchoit à recueillir le fruit

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de sa traduction de Josèphe , et nous le voyons enfin reçu Docteur en décret.

A partir de ce moment, la période la plus difficile. du travail de sa vie étoit terminée, il pouvait être sûr de sa fortune, il n'avoit plus qu'à attendre les récompenses. Il passoit la plus grande part de ses loisirs dans la plus notable et la plus intelligente société de Reims, au milieu des Chanoines et des officiers, tant spirituels que temporels, de l'Archevêché. Dans ces réunions, on discutoit toutes les conséquences de la révocation de la Pragmatique sanction, on agitoit tou-

\ tes ces questions de réforme qui remuoient alors

t si profondément les esprits ; on comparait ce qui

se passoit avec ce qu'on ayoit vu au temps de la jeunesse, et rien de tout cela ne tomboit en vain

\ dans l'esprit du poète. Le temps favorable étoit

donc venu , qui devoit briser les dernières entraves de ce génie singulier, et tout se réunissoit pour le pousser à la poésie qui convenoit le plus

J à sa tournure d'esprit.

; Il n'ayoit pu s'abandonner à son genre sar-

castique. et gai au milieu des douleurs de la patrie; mais maintenant la France étoit redevenue riche , pleine d'aise , presque agitée déjà par cette surabondance de luxe, d'activité et de fièvre hardie, qui suit toujours la paix et le bonheur. A l'abri derrière la Royauté, le caractère François reparoissoit, le rire revenoit, non point ce rire acre et plein de malédictions qui est, dans l'his-

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toire, l'écho des jours d'angoisses, mais ce rire léger qui voltige autour des ridicules. Pourtant la Royauté n'avoit pu procurer que le bien-être , et ce bien-être même avoit encore contribué à développer ces rudimens de dépravation et d'affoiblissement du sens moral que contenoient lés crimes et les misères du passé. La foi seule eût pu reconstruire la pureté et la simplicité des mœurs , mais la foi étoit blessée pour bien longtemps. Coquillart avoit devant ses yeux la deuxième des générations qui étoient nées depuis la guerre. Cette génération ne touchoit par aucun point au Moyen Age ; elle portoit toute la peine des fautes paternelles, et elle étoit possédée par un besoin de luxe, de joie bruyante, de jouissances matérielles, qui signaloit la naissance d'un nouveau monde.

Le poète Rémois étoit surtout frappé de voir que la vie tout entière et pour toutes les classes étoit devenue une vie de loisir : chacun faisoit l'école buissonnière et passoit le temps à courir les fêtes, qui n'étoient plus réglées et organisées comme autrefois. La fantaisie entrait violemment dans l'humanité, et elle chassoit la vieille société fondée par l'Eglise. Les jeunes gens de la Bourgeoisie se conduisoient tout comme autrefois se conduisoient les seuls Jongleurs, et ils bâtis-. soient toute leur existence sur le plan de cette vie exceptionnelle que menoient , au grand détriment de leur conscience et de leur avenir, les

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plus libertins d'entre les écoliers. Le monde moderne prenoit donc pour règle générale de sa conduite ce qui n'avoit été que l'exception dans le Moyen Age, et ce furent surtout ces idées qui jetèrent Coquillart dans la littérature. Il avoit alors cinquante-six ans, et, quand cette foule de nouveaux masques fit irruption sur la scène de ses observations, son esprit étoit assez calmé pour lui permettre d'embrasser d'un coup d'oeil l'ensemble de ces portraits.

En Tannée 1477, on vit circuler dans les bonnes sociétés de la ville de Reims un petit opuscule intitulé le Plaidoyer d'entre la Simple et la Rusée. C'étoit un des premiers ouvrages d'honorable homme et sage maistre Guillaume Coquillart. Il fut, à un an de distance, suivi par l'Etiquette d'entre la Simple et la Rusée. Il s'agit dans ces deux œuvres du Mignon, l'amoureux par excellence, réclamé par. deux femmes, la Simple et la Rusée : celle-ci Ta enlevé dernièrement à sa rivale. Dans la première pièce, Maistre Simon et Maistre Olivier, avocats, plaident devant Monsieur Jehan TEstoffé , le juge , «ur la question de propriété du. Mignon. L'enquête est ordonnée; elle fait le sujet de la deuxième pièce. Là , devant un jury grotesque, comparoissent six témoins destinés à représenter toutes les infamies de la ville , et qui racontent les causes et détails de la querelle entre le$ deux femmes. Les termes de droit sont ingénieusement attachés à la trame; chaque texte

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est à peu près juste, chaque glose est grave ; enfin c'est une enquête, un plaidoyer parfait et sérieux quant à la forme ; il n'y a que le fond , le débat , qui soit comique.

Ce débat peut être, au gré des imaginations amoureuses du symbolisme , le sujet de diverses interprétations. C'est la querelle de la vieille et de la nouvelle société, ou de la vieille et de la nouvelle littérature, se disputant le génie de la France, ou bien encore des vieilles et des nouvelles amours, symbolisées sous le nom de la Simple et de la Rusée. A première vue , c'est la lutte entre la femme galante des temps passés et celle des temps modernes. La première, la Simple, c'est l'amoureuse du Moyen Age , à peu près fidèle, bonne et facile, ennemie acharnée de l'amour platonique , mais se contentant de jouir secrètement de ses amours. Pour la Rusée , la coquette moderne , elle est fausse, hypocrite, pleine d'afféterie; il lui faut le grand bruit, le brillant, l'effronterie. C'est ainsi une philosophique manière de montrer les deux espèces de femmes qui se disputent le Royaume d'amour.

Tout y va au fait , tout y est naturel , réel , brutal. La caricature y est double. Dans la forme , c'est la caricature des cérémonies de dame Justice ; dans le fond , c'est la satire des poésies \ amoureuses, c'est le voile arraché à tous ces poèmes, romans, chansons, où l'on cache hypocritement sous la langueur, sous les plaintes

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ippdulées et les gémissemens imbéciles, ce qui n'est en définitive que passion matérielle , emportement de la chair et des sens.

Après ces deux pièces parurent probablement ces Monologues du Puys 9 de la Botte de Foing, du Gendarme cassé. Pourtant ces ouvrages, qui ne portent pas de date, vinrent peut-être plus tôt. Dans le Monologue du Puys surtout , on trouve quelque chose de moins arrêté et de moins brutal ; on croiroit que l'auteur n'a pas encore foi en son genre, et c'est là qu'on rencontre le plus de souvenirs de la jeunesse et de l'Université. En tout cas, ces Monologues paroissent être un genre inventé par Coquillart, un genre qui tient le milieu entre le Conte et la Farce, destiné, coipme le Conte , à narrer quelque aventure scandaleuse, mais ressemblant fort à un Dialogue récité par un seul personnage. C'étoient, autant qu'on en peut juger, des sortes d'intermèdes qui prenoient leur place au milieu des danses et des festins de la nation Rémoise, et on peut les regarder comme les bouquets à Chloris , les chansons de dessert de la Bourgeoisie au XVe siècle. Le meilleur de ces Monologues est incontestablement celui du Gendarme cassé. Les gens d'armes avoient toujours été, nous l'avons vu, les ennemis particuliers des Rémois , tout dernièrement encore ils avoient très maltraité le pays environnant; peut-être y a-t-il là quelque souvenir de Cochinnart : aussi le gendarme est-il représenté d'une âpre façon. C'est

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bien l'ignoble soudard , le vieux routier qui' a perdu le respect de toute chose , avec ses observations de mauvais lieux, ses opinions, ses études de moeurs qui sentent la taverne et le pillage. C'est lui naturellement qui a mission d'exposer les plus rudes exemples, les plus odieux caractères de femmes , et c'est dans sa bouche que le Poète met la plus amère satire contre cette fièvre de luxe qui attaquoit la Bourgeoisie.

Cette poésie, toute cynique qu'elle fût, étoit loin d'avoir porté atteinte à la gravité du jurisconsulte. Le 10 octobre 1481, Regnault Doulcet, lieutenant-général de M. le bailli de Vermandois , confie à Coquillart , ainsi qu'à trois autres hommes de loi, le soin.de mettre par écrit toutes les coutumes de Reims. Ce travail lui valut à peu près de 3 $ à 50 sols par jour, grosse somme. Mais après l'affaire sérieuse revint la caricature-, qui lui apporta plus d'honneur que l'autre ne lui avoit apporté d'argent. Les Droitz nouveaulx, qu'il travailloit vers cette époque, sont le plus long et le plus original de ses ouvrages. Le grand travail de réforme qui se faisoit dans le droit et dans la discipline ecclésiastique lui donna l'idée de cette joyeuse satire, qui peut être considérée comme une charge de la Somme de quelque Me Drogon de Hautvillers, ou bien comme une caricature des Cours et Arrêts d'amours. Il y a sans doute là aussi une arrière-pensée de comparaison entre le vieux monde chrétien , grave et

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moral , que lui avoient fait entrevoir les leçons maternelles , et la futilité des nouvelles choses , la méchanceté, le trouble, survenus dans les volontés et lés idées du temps présent.

Il indique en effet qu'il vient enseigner trois choses : les modes fringantes , les paroles élégantes ) les termes juristes, et il revient souvent sur cette idée de mots nouveaulx, droits nouveaulx, modes et rhétorique nouvelles. En résumé , ces Droitz nouveaulx, véritable cours de galanterie trouvère, fort utile à comparer avec la galanterie des XVIIIe et XIXe siècles, ces Droitz sont bâtis sur le modèle des livres de jurisprudence. C'est une réunion de statuts du droit canon et du droit naturel, le tout caricaturé d'une façon cynique, mêlé, à des contes grossiers et arrangé avec les formules, les divisions , les gloses, rubriques, questions, interprétations, qui constituent l'apparence d'un Traité de droit civil. C'est ainsi encore une raillerie de l'art juridique unie à une vive et piquante satire des mœurs du siècle, mais où le mot, l'esprit, la nécessité de faire ressortir le portrait, dissimulent trop la réflexion et l'idée morale.

C'est sans doute après avoir terminé les Droitz nouveaulx que Coquillart entra dans les ordres. L'Archevêque et le Chapitre lui accordèrent la cinquante-septième prébende, qui vint à vaquer. Le 21 avril 1483 il put prendre possession de sa stalle de chanoine. Il étoit enfin arrivé à cette gloire qui avoit été le but de toute son ambition,

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et ce fut sans doute avec un grand sentiment d'orgueil qu'il se vit revêtu de la chape d'honneur, portant à son choix le chaperon fourré ou le bonnet rond de docteur, et montant sûr son pupitre pour y chanter matines dans le magnifique chœur de la cathédrale de Reims.

Le nouveau Chanoine fut choisi pour composer un poème qu'on devoit réciter en grand appareil devant le nouveau roi Charles VIII, lorsqu'il viendrait se faire sacrer. Ce ne fut pas sans une certaine inquiétude qu'il se vit appelé à donner aussi solennellement la mesure de son talent. C'étoit sur lui que comptoient ses concitoyens , comme sur la gloire de la nation Rémoise. Il aurait pour auditeurs tous les émules des Molinet, des Chastellain, des Octavien de Saint-Gelais, et peut-être exposeroit-il aux railleries de ces savans et élégans esprits la poésie provinciale et le génie de la Champagne. Il ne savoit pas que c'étoit à peu près la dernière fois que les échos de la vieille littérature alloient retentir parmi les princes et à la Cour des rois de France ; mais dans son cercle intime il reçut à coup sûr bien des conseils contradictoires : céderoit-il à l'école Savante alors à la mode, et chercheroit-il quelque pâle imitation de Me Alain , ou bien obéiraitil courageusement au genre Bourgeois ? Il prit ce dernier parti, et composa le Blason des Armes et des Dames, c'est-à-dire la comparaison et l'éloge des biens qu'on trouve dans les unes et dans

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