‹ Œuvres de CrébillonChapitre 3 sur 502 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

J A VOIS résolu de donner nue Dissertation sur lu. trafjédie; mais, depuis quelque temps, il a paru un SI grand nombre de discours sur cette matière déjà tant rebaîtu*-, et presque toujours sans fruit, que j'ai craint de tomber dans des redites. .lamais les auteurs ne furent mieux instruits des rçgles et des fîness<*s de lart; on en peut jnger par leurs préfaces : il seroit seulement à souhaiter que les ouvrages qui les occasionnent se ressentissent un peu plus de ces préliminaires si brillants. D'ailleurs qup dirois-je à mes contemporains, qu'ils ne sussent aussi-bien que moi? Ceux qui sont doués d'un génie heureux puisent ucs leçons dans leurs propres talents; ceux qui en sont dénués n'ont besoin que dun seul précepte, c'est de ne point écrire. On sera peut-être surpris que, dans le cours d'une assez longue vie, je ne me sois point occupé à retoucher mes ouvrages, sur-tout depuis que le roi a daigué en ordonner lirapressioii à son imprimerie royale; bienfait qui, en me comblant de gloire, seroit seul capable de confirmer le public dans la bienveillance dont il m'a toujours honoré, et dont il m'a donné des marques si particulières: mais je n'ai jamais en grande foi aux corrections ; la plupart ne sont que des fautes nouvelles : lorsqu'on n'est plus dans la chaleur des premières idées, on ne peut trop se défier des secondes. Un autre motif m'a engagé à me laisser tel que j'étois quand le

iS PE.ÉFACE/

public m'a pris sous sa protection ; comrae je ne me flatte pas de pouvoir devenir un modèle , mes défauts pourront servir d'instruction. Peut-être qu'en ra'examinant de près, mes successeurs seront à leur tour tentés de faire l'examen de leur conscience; ils en sentiroîJt mieux les dangers d'une carrière aussi épineuse que celle du ihéàtre, quand ils verront qu'un homme né avec une sorte de talent pour la tragédie, et éclairé par les pièces de Corneille et de Racine, n'a pu éviter des écv;.eiîs que vraisemblablement il devoit avoir appercus. Je suis d'autant moins excusable que j'ai connu parfaitement les beautés de la tragédie, et que j'ai mieux que qui que ce soit senti mes défauts. Ai-je atteint ce que j'ai si parfaitement connu.'' me suis-je corrigé de ce que j'ai si bien senti.** .Te n'ai pu me garantir d'un vice qui nous est commun à tous, et qui est la véritable source de nos dérèglements poétiques, je veux dire l'impatience, quelquefois l'entêtement , et encore plus souvent l'orgueil. L'impatience n'est pas tout-à-fait sans fondement; un auteur qui a fait cboix d'un sujet, et qui s'est cru obligé de le communiquer, ainsi que ses idées , craint qu'on ne le lui vole; et, à la honte des lettres, ces sortes de larcins ne sont que trop familiers, du moins si l'on s'en rapporte à ceux qui revendiquent ce qu'on leur a pris. Mais ces craintes doivent-elles l'emporter sur ce que nous devons au public, et sur ce que nous nous devons à nousmêmes, et nous engager à précipiter nos compositions.'' Il vaut encore mieux être pillés que siffles. Il n'y a pas un défaut dans nos plans dont nous

ne soyons frappés les premiers ; mais après les avoir bien discutés, nous ne songeons souvent qu'à nous les justifier , flattés du fol espoir de pouvoir les couvrir si Lien, qu'on ne s'en doutera seulement pas. Si des amis clairvoyants nous en font appercevoir, nous répondons avec vivacité, que^ pour oter ce défaut prétendu, il faudroit refondre toute la pièce ; que Corneille et Racine sont pleins de ces fautes : mais si à la fin on parvient à nous faire ouvrir les yeas; alors, pour concilier le sentiment de nos amis arec notre amour-propre, nous employons plus d'esprit., d'art, et de temps pour pallier ce défaut, qu'il ne nous en auroit fallu pour faire deux nouveaux actes. Une autre erreur aussi dangereuse poui- le moins, c'est de prétendre qu'un défaut qui produit de grandes beautés, ne doit pas être compté pour un défaut: je ne l'en trouve , moi, que plus énorme. Dès qu'on est capable d'enfanter de grandes beau>tés, on ne peut leur donner une source trop pure. Qu'arrive-t-il enfin? les défauts percent, et sont saisis par le public, à qui rien n'écbappe ; et on ne manque pas de se récrier contre sa dureté. Non* avons tort: l'indulgence du public va jusqu'à l'extrême patience ; son amour pour les spectacles loi fait passer bien des choses que nos plus zélés partisans ne nous pardonneroient pas. Si on retranchoit de nos pièces tout ce qu'il y a d'inutile, nous mourrions de frayeur à l'aspect du squelette. Que de dissertations , que de métaphysique sru: les effets des passions , que leurs seuls mouvements développeroient de reste, si nous notxs attacbions purement

eo PREFACE,

et simplement à l'actiou, que nous interrompons sans cesse par des réflexions qui refroidissent égaileinenl la Jjiece, le spectateur, et lacteur! A propos de passions, rue sera-t-il permis de dire ici deux mots en faveur de l'amour, qu'une morale renouvelée (car elle n'a point le mérite de la nouveauté) •veut bannir de la tragédie? .le ne crains pas qu'on soupçonne de partialité sur cet article uu homme que l'on n'a point accusé jusqu'ici d'être fort doucereux. Le poome tragi<}uc, supposé que je le connoisse bien, est, pour aiusi dire, le rendez-vous de toutes les passions : pourquoi en chasserionsnous l'amour, qui est souvent le mobile de toutes les passions ensemble? Les cœurs nés sans amour sont des êtres de raison; et je ne vois pas en quoi l'amour, nommément dit, peut dégrader l'honnête homme et le héros. Sophocle et Euripide, dit-on, se sont bien passés de l'amour; c'est nu agrément de moins dans leurs ouvrages: ces deux grands hommes ont travaillé selon le goût de leur siècle; nous nous conformons au goût du nôtre. Voudroiton nous persuader que Corneille et Racine doivent être moins grands pour nous que Sophocle et Euripide ne le furent pour les Grecs' Qui d'entre eux doit nous donner le ton? Que l'on blâme les analyses perpétuelles que nous faisons des sentiments amoureux, ces délicatesses, ces recherches puériles qui affadissent le cœur au lieu de l'émouvoir, et qui enlaidssent l'amour loin de l'embellir, je passe condamnation. Un homme d'esprit a dit :

^ Ce n'est |.oint l'araour qui nous perd ;

C'est la manière de le laire.

PREFACE. »i

Parmi nous, c'est la mauiere de l'employer. Ce u'est pas la faute de l'amour si nous le mettons toujours à sa toilette : mais que nous le représentions impétueux, violent, injuste, malheureux, capable de nous porter aux plus grands crimes ou aux actions les plus vertueuses, l'amour alors deviendra la plus grande ressource du théâtre. J'oserai même soutenir qu'il est dangereux de s'en passer, et que, si on venoit à le supprimer, ce seroit priver la tragédie de l'objet le plus intéressant, et le plus capable de bien exercer sa morale.

Quant aux brochures que l'on fait courir contre moi, je ne me pique pas d'y répondre. Les critique» les plus envenimées me font encore beaucoup d'honneur: j'en aurois même remercié leurs auteurs, si j'y avois trouvé des instructions qui pussent m' être de quelque utilité: mais franchement je n'y ai entrevu que le dessein de m'humilier ou de me fâcher. Mes censeurs ont manqué leur coup ; la critique n'humilie que les orgueilleux, et ne fàchî que les sots : j 'aurois presque osé me flatter de n'être ni l'un ni l'autre.

IDOMÉNÉE

TRAGEDIE

EN CINQ ACTES

Représentée, pour la première fois, le 29 décembre 1703.

Page 1