ÉTUDE I)U DROIT CANONIQUE
Cette étude a aussi ses préliminaires ou ses prolégomènes , comme celle du droit civil , et ils ne sont pas moins nécessaires pour y entrer avec la préparation convenable. - L'étude du droit canonique est, à proprement parler,
l'étude des lois de l'Église, par rapport à sa police et à sa discipline , aux titres et aux fonctions de ses ministres , et à l'ordre de ses jugements.
Ainsi, tout ce que vous aurez vu dans les prolégomènes du droit civil, sur l'origine, la nature et les différentes espèces des lois, aura aussi son application au droit ecclésiastique ; en sorte qu'il sera vrai de dire en ce sens , comme dans beaucoup d'autres qui s'offriront à vous dans la suite, qu'en étudiant le droit civil, vous aurez appris, sans y penser, le droit canonique.
Mais, outre ces premières notions générales, qui sont communes à l'une et à l'autre jurisprudence, vous aurez encore à étudier ces deux sortes de prolégomènes qui sont propres à l'étude des canons : l'une, qui est toute de droit, quoique les exemples puissent servir à l'illustrer ; l'autre, qui est entièrement de fait.
La première consiste à bien approfondir la nature des lois ecclésiastiques, et toutes les différences qui sont entre ces lois et les lois civiles ou temporelles , soit par rapport à leur matière, soit par rapport à leur objet, soit enfin par rapport aux peines qui affermissent l'autorité des unes et des autres. C'est ce qui vous conduit naturellement à la grande et importante question de la distinction des deux puissances, c'està-dire de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, qui est ce que l'on appelle d'un autre nom , le sacerdoce et l'empire.
Vous ferez quelque jour, mon cher fils , une étude suivie et approfondie de cette grande matière qui , suivant toutes les apparences, pourra devenir un des principaux objets de vos fonctions, si vous vous rendez digne de remplir celles du ministère public.
Mais, en attendant que vous puissiez étudier à fond cette matière, il est nécessaire que vous vous en formiez au moins nue juste idée avant que de vous engager dans l'étude du droit canonique, où vous pourriez prendre de très-mauvais
principes sur les bornes des deux puissances, si vous en lisiez le texte et les interprètes sans précautions et sans avoir dans l'esprit quelques maximes générales qui sont absolument nécessaires pour en faire un juste discernement.
La lecture du Traité des lois, de M. Domat, vous en aura donné d'abord une première notion ; mais comme il n'a touché ce point qu'en passant, quoique avec beaucoup de justesse, vous ferez bien d'y joindre deux choses qui vous suffiront quant à présent :
L'une est la lecture du traité de M. le Vayer, De V autorité des rois dans V administration de V Eglise, traité qui dans son genre ne cède guère à celui de M. Domat sur les lois, et qui est même écrit avec encore plus de clarté et d'agrément dans la diction. Vous pourrez en passer la première partie, qui est historique , mais superficielle et peu exacte sur certains faits, pour vous attacher d'abord à la seconde, qui est toute de droit, et où vous trouverez des idées simples, naturelles, mesurées avec toute la sagesse possible, et véritablement capables de concilier deux puissances souvent ennemies, qui ne le seraient jamais si elles entendaient parfaitement, non-seulement leurs droits, mais leurs véritables intérêts. Je me garderai bien de vous dire que j'en ai un extrait tout fait, parce qu'il faut, s'il vous plaît, que vous ayez aussi la peine d'en faire un , l'utilité de ces sortes d'extraits, comme je vous l'ai déjà dit ailleurs, étant de les faire soi-même.
L'autre est la lecture de quelques écrits de M. le Merrc, sur la même matière, où vous trouverez aussi beaucoup de sagesse et de solidité; et c'est par là que vous pourrez commencer à faire connaissance avec un homme d'un mérite supérieur, qui seul est plus capable de vous conduire dans l'étude du droit ecclésiastique que tout ce que je pourrais vous en dire.
Quand vous aurez bien compris la véritable nature de la puissance spirituelle et des lois canoniques, vous passerez à
la seconde espèce de prolégomènes qui ne consiste qu'en faits, et qui est entièrement semblable à celle que vous aurez vue dans Jacques Godefroy sur le droit romain.
Vous comprenez assez par là , mon cher fils , que je veux vous parler de l'histoire du droit canonique , que l'on peut diviser en deux parties, dont la première comprend l'ancien droit, c'est-à-dire l'histoire des collections anciennes des canons qui ont eu cours dans l'Église, jusqu'à la collection d'Isidore exclusivement; et la seconde regarde le nouveau droit, c'est-à-dire les nouvelles collections des canons et des décrétales des papes, dont la dernière forme avec le décret de Gratien ce que l'on appelle le corps du droit canonique ; recueil beaucoup plus imparfait que ceux du droit civil, et qui ne contient presque que ce qu'il y a de moins bon dans les dispositions canoniques , en sorte qu'il pourrait être plus justement appelé le corps du droit du pape que le corps du droit de l'Église.
Il faut cependant l'étudier, mon cher fils, soit parce que c'est le principal et presque le seul objet des études qui se font dans les écoles canoniques, soit parce que l'ignorance d'une longue suite de siècles a donné une espèce d'autorité à ce recueil , dans les choses néanmoins qui ne sont pas contraires aux maximes de ce royaume et aux libertés de l'Église gallicane.
Mais pour y bien entrer et être en état d'en porter un jugement équitable, il faut en savoir l'histoire, qui contribue beaucoup à donner une juste idée de son autorité.
Vous pourrez lire pour cela la dissertation de M. Florent , savant professeur en droit, qui a pour titre : de Origine et arte juris canonici ; les préfaces de la Bibliothèque du droit canonique, de M.Justel, et les six premiers chapitres du troisième livre de M. de Marca : de Concordia mcerdolii et imperii. Vous pourrez parcourir aussi ce qui en est dit dans les Prénotions canoniques de M. Doujat, et qui est encore plus accommodé à la méthode ordinaire des écoles. Il n'est pas
inutile de lire aussi la même histoire dans plusieurs auteurs différents, soit parce que chacun d'eux y joint des réflexions qui lui sont propres, soit parce que, comme cette science consiste uniquement en faits et en observations critiques, dont il faut que les principales demeurent toujours dans la mémoire, il est nécessaire de les lire et relire plus d'une fois; et vous le ferez plus agréablement en changeant d'auteur, et en renouvelant par là votre attention.
L'essentiel, pour vous rendre absolument maître de ces prénotions canoniques , sera d'en faire vous-même un abrégé tiré de tous les auteurs que je viens de vous marquer, et je me garderai bien de vous donner le mien, mon cher fils, vous en savez la raison.
Quand vous vous serez ainsi préparé à l'étude du droit canonique , vous commencerez à y entrer par la lecture des Paratitles , des Décrétâtes du professeur dont vous prendrez les leçons , parce que c'est sur cela que vous serez examiné , mais vous y joindrez deux autres ouvrages pour vous instruire plus exactement des éléments du droit canonique.
Le premier est le traité de Duaren : de Sacris ecclesiœ ministeriis, qui est une espèce d'abrégé de ce droit, et dont la principale utilité sera de vous apprendre à bien parler latin dans cette jurisprudence, dont le style ordinaire est bien éloigné de la pureté et de la propreté de celui des jurisconsultes romains, et de plusieurs interprètes modernes.
Le second est Y Institution de M. l'abbé Fleur y au droit ecclésiastique. Quoique cet ouvrage ne soit pas aussi partait qu'il pourrait l'être, il vous sera néanmoins avantageux de le lire , parce que l'auteur a soin de rapporter le droit canonique romain à nos usages, et que les notions qu'il donne ont bien plus de rapport à la pureté des anciennes règles ecclésiastiques que les autres institutions, composées, pour la plupart , par des auteurs dont toute la science était renfermée dans le cercle étroit et dangereux du corps du droit canonique.
De toutes les Institutions de ce genre, celles dont on fait le plus de cas , et qui semblent avoir acquis une espèce d'autorité dans les écoles, sont celles de Lancelot; vous pouvez les parcourir, mon cher fils, mais j'aimerais encore mieux que vous lussiez celles de M. Baudin , qui a pris tout ce qu'il y a de bon dans Lancelot , et qui y a joint une expression beaucoup plus pure et plus correcte.
En voilà plus qu'il n'en faut, mon cher fils, pour vous occuper sur l'une et sur l'autre jurisprudence pendant le cours de votre première année académique; je compte même que ce que je viens de vous conseiller sur le droit canonique vous conduira jusqu'au Ier janvier de l'année 1718, et je serai bien content si vous n'y employez pas plus de temps.
Il ne me reste , avant de passer à une autre matière , que de vous marquer comment vous pourrez concilier ces deux études, et les faire marcher presque de front.
Je vous ai déjà dit que je croyais que vous deviez vous attacher uniquement au droit romain jusqu'à la Saint-Jean de l'année prochaine; alors, comme j'espère que vous vous serez rendu maître des Instituts de Justinien , et que vous n'aurez plus à lire que ce que je vous ai marqué à la suite de cette étude, qui ne doit pas vous occuper plus d'une heure ou une heure et demie par jour, vous pourrez employer une heure et demie ou deux heures à la lecture du droit canonique, et vous mettre en état d'avoir achevé tout ce que je viens de vous proposer, dans les derniers six mois de l'année 1717, pour vous disposer à subir le premier examen, et à soutenir votre première thèse dans les deux premiers mois de l'année 1718.
Il y a longtemps, mon cher tils, que je vous ai promis de vous parler de l'histoire, qui est le troisième objet de vos études présentes ; et je crains que si vous ne m'accusez pas d'être un débiteur de mauvaise foi , après un si long retardement, vous ne me regardiez du moins comme un débiteur peu solvable.
Vous ne vous tromperiez peut-être pas même dans ce jugement; car, comme il faut que vous profitiez de mes fautes, je ne rougirai point de vous avouer que je me suis toujours repenti de n'avoir pas étudié l'histoire avec autant de suite et d'exactitude que j'aurais dû le faire. Je ne saurais même trouver une excuse suffisante dans les emplois pénibles et laborieux dont j'ai été chargé de bonne heure; ils m'auraient laissé encore assez de temps, si j'avais su le mettre à profit, pour acquérir une science dont on sent toujours de plus en plus l'utilité, à mesure qu'on avance en âge et en connaissances. Mais, d'un côté, les charmes des belles-lettres, qui ont été pour moi une espèce de débauche d'esprit, et, de l'autre, le goût de la philosophie et des sciences de raisonnement; ont souvent usurpé chez moi une préférence injuste sur une étude qui , lorsqu'elle est faite avec les réflexions
ÉTUDE DE L'HISTOIRE. 8i
nécessaires, joint à la douceur des belles-lettres, l'utilité de la philosophie, je veux dire de la philosophie morale, la plus digne de l'homme, et surtout de l'homme public.
Évitez, mon cher fils, de tomber dans le même inconvénient, et fuyez, comme le chant des sirènes, les discours séducteurs de ces philosophes abstraits, et souvent encore plus oisifs, qui, sensibles au bonheur de leur indépendance et sourds à la voix de la société, vous diront que l'homme raisonnable ne doit s'occuper que du vrai considéré en luimême, qui peut seul perfectionner notre intelligence, et qui sulïit seul pour la remplir; que si nous voulons connaître l'homme , c'est à la philosophie qu'il appartient de nous le montrer dans les idées primitives et originales dont l'histoire ne nous présente que des copies imparfaites et des portraits défigurés ; que nous n'y voyons que ce que les hommes ont fait , au lieu que l'étude de la philosophie nous découvre d'un coup d'œil non-seulement tout ce qu'ils peuvent, mais tout ce qu'ils doivent faire; et qu'enfin il y a plus de vérité dans un seul principe de métaphysique ou de morale, bien médité et bien approfondi, que dans tous les livres historiques.
Tels furent à peu près les discours que me tint un jour le P. Malebranche , lorsque , après avoir conçu quelque bonne opinion de moi par les entretiens que j'avais souvent avec lui sur la métaphysique, il la perdit presque en un moment à la vue d'un Thucydide qu'il trouva entre mes mains, non sans une espèce de scandale philosophique.
Mais, quoi qu'en puissent dire ou penser le P. Malebranche et ses semblables, outre les usages infinis que l'homme public sait tirer de l'histoire pour les lois, pour les mœurs, pour les exemples, je ne craindrai point de vous dire aujourd'hui, mon cher fils, bien revenu des erreurs de ma jeunesse, que l'histoire est vraiment une seconde philosophie, qui mérite mieux qu'Homère l'éloge qu'Horaec a donné à ce poëte, c'est-à-dire :
d'aguksskau T. 11. «
Oiiii' < 1 1 1 i<JL sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non, Pleniùs ac meliùs, Chrysipo et Crantore dicit'.
La métaphysique et la morale forment, à la vérité, les premiers traits, et elles posent les fondements de la connaissance du cœur humain , mais elles ne nous montrent au plus que les causes, au lieu que l'histoire nous découvre les effets; et tel est le caractère de la plupart des hommes que, comme les exemples les affectent davantage et font plus d'impression sur eux que les préceptes, ils connaissent aussi plus facilement les causes par les effets que les effets par les causes.
Entre les causes mêmes, îa métaphysique et la morale ne nous découvrent que les plus simples et les plus générales, c'est-à-dire celles qui sont plus agréables dans la spéculation qu'utiles dans la pratique : il n'y a que l'histoire qui nous instruise des causes particulières , et qui nous développe les ressorts secrets et souvent imperceptibles qui remuent les volontés des hommes, et qui par là donnent la guerre ou la paix, forment ou rompent les engagements qui lient les nations entre elles , ébranlent ou affermissent les empires. C'est par cette connaissance que l'homme apprend véritablement à vivre avec les hommes; il est né pour la société, et la connaissance de soi-même, qui ne lui suftit que dans la solitude, doit emprunter le secours de la connaissance des autres hommes pour se soutenir dans le tourbillon du monde et des affaires. Ainsi , l'utilité de l'histoire n'a pas plus besoin d'être prouvée que l'utilité de la connaisnaissance des hommes, qui s'acquiert en grande partie par l'étude de ce qui est arrivé dans les différentes sociétés entre lesquelles la Providence a partagé l'univers.
Sans cela, la métaphysique ou la morale purement philo-
1 Epist., lib. II, ep. n.
sophique ne peuvent produire que de vertueux solitaires , ou des savants occupés à satisfaire leur curiosité, et inutiles à leur patrie ; ou des esprits spéculatifs qui , ne connaissant que l'homme en général, et non pas l'homme en particulier, veulent gouverner le monde par intelligence plus que par expérience, et conduire les affaires par des systèmes abstraits qui supposent les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que par des vérités pratiques qui les supposent tels qu'ils sont.
De là vient que toutes les méditations du plus grand philosophe que la Grèce, ou plutôt que la nature ait produit avant la prédication de l'Évangile, se sont terminées à enfanter une république dont l'idée , quoique sublime , a été justement regardée comme une belle spéculation ; et de là vient aussi que le plus sage et le plus vertueux des Romains a mérité le reproche que Cicéron lui fait d'avoir voulu conduire les citoyens de Rome comme s'il eût vécu dans la république de Platon, et non dans la lie de Romulus.
Ce n'est pas, après tout que, déserteur et transfuge de la philosophie, je veuille vous en dégoûter aujourd'hui pour vous livrer servilement à l'histoire.
Il faut rendre à la philosophie l'honneur qu'elle mérite et la justice qui lui est due : c'est elle qui prépare notre esprit aux autres connaissances, qui le dirige dans ses opérations, qui lui apprend à mettre toutes choses dans leur place, et qui lui donne non-seulement les principes généraux, mais l'art et la méthode de s'en servir et de faire usage de ceux mêmes qu'elle ne lui donne pas.
Vous avez donc très-bien fait, mon cher fils, de vous disposer à l'étude de l'histoire par celle de la p -losophie. Vous y joignez à présent celle de la jurisprudence, qui n'y est guère moins nécessaire ; et , ce qui me fait beaucoup plus de plaisir, vous y serez encore mieux préparé par la connaissance de la religion, dont je rends grâces à Dieu de vous avoir instruit par principes.
La véritable nature de l'homme y est dévoilée bien plus clairement que dans la philosophie la plus sublime; nous y découvrons le principe de ce mélange et de cette contrariété étonnante de passions et de vertus, de bassesse et de grandeur, de faiblesse et de force, de légèreté et de profondeur, d'irréligion et de superstition, de crimes atroces et d'actions héroïques, qu'on trouve partout dans l'histoire, et souvent dans le même homme ; en sorte qu'il y a eu peu de ceux mêmes qui y brillent avec le plus d'éclat dont on ne puisse dire ce que Tite-Live a dit d'Annibal : Ingénies animi virtutes ingentia vitia œquabant ; et que rien n'est plus rare que les deux extrêmes opposés, c'est-à-dire la vertu sans vices et le vice sans vertus, ou, ce qui est presque la même chose, l'homme entièrement bon et l'homme souverainement mauvais : principe fécond, dont un politique moderne s'est servi si utilement pour expliquer la véritable cause d'une grande partie des événements qui nous surprennent dans l'histoire.
Si nous sommes affligés d'y voir souvent la vertu méprisée et le vice honoré, la religion nous apprend à soutenir cette espèce de scandale sans en être troublés ; elle nous montre une Providence toujours attentive et toujours juste , soit qu'elle ne semble occupée pour un temps qu'à éprouver et à purifier la vertu, soit qu'elle fasse éclater enfin le châtiment du vice; exerçant successivement sa justice contre les nations, faisant servir la malice des hommes à l'accomplissement de ses desseins, et punissant les Assyriens par les Perses, les Perses par les Grecs, les Grecs par les Romains, les Romains par les Goths , les Huns et toutes les autres nations du Nord qui ont enfin accablé cette grande monarchie à laquelle ses oracles et ses poètes avaient tant de fois promis une durée éternelle1.
His ego nec metas rerinn, nec tempora pono. Imperium sine fine dedi.
(Virgile.
Je regarde donc l'étude de l'histoire comme l'étude de la Providence, où l'on voit que Dieu se joue des sceptres et des couronnes, qu'il abaisse l'un, qu'il élève l'autre, et qu'il tient dans sa main, comme parle l'Écriture, cette coupe mystérieuse, pleine du vin de sa fureur, dont il faut que tous les pécheurs de la terre boivent à leur tour1.
Ouvrez les livres saints, mon cher fils, et surtout ceux des prophètes; cette Providence, cachée à présent sous le voile des événements qui en sont comme le chiffre et le langage muet, y est clairement développée par la voix de Dieu, même expliquant aux hommes l'ordre, les motifs, le tissu et l'enchaînement des révolutions qu'il veut faire éclater sur la terre. Si Dieu ne parle pas toujours, il agit toujours en Dieu. Sa conduite peut être plus ou moins manifestée au dehors, mais au fond elle est toujours la même; elle se montre partout à quiconque a des yeux pour la reconnaître, et comme la contemplation des choses naturelles nous élève par degrés jusqu'à la première cause physique qui influe en tout, et sans laquelle tous les autres êtres sont stériles et impuissants, ainsi l'étude des événements humains nous ramène à la première cause morale de tout ce qui arrive parmi les hommes : en sorte que ceux qui ne trouvent pas Dieu dans l'histoire, et qui ne lisent pas sa grandeur, sa puissance, sa justice, dans les caractères éclatants qu'elle en trace à des yeux éclairés, sont aussi inexcusables que ceux dont parle saint Paul, qui, à la vue de l'univers, de l'ordre, du concert et de la proportion de toutes ses parties , s'arrêtaient à la créature sans remonter au créateur.
C'est ainsi, mon cher lils, que l'étude de l'histoire fondée sur les principes de la vraie philosophie, c'est-à-dire de la religion, nourrit la vertu, élève l'homme au-dessus des
1 Hune humiliât, et hune exaltai; quia calix in manu Domini vin!
meri plenus mixto, et inclinavit ex hoc in hoc; bibent omnes pec-
catores terne. — Psaume lxxiv.
S(î DEUXIÈME INSTRUCTION.
choses de la terre, au-dessus de lui-même, lui inspire le mépris de la fortune, fortifie son courage, le rend capable des plus grandes résolutions, et le remplit enfin de cette magnanimité solide et véritable qui fait non-seulement le héros, mais le héros chrétien.
Je n'avais pas dessein de m* étendre si longtemps sur ces généralités ; mais je vous parle de l'abondance du cœur, mon cher fils, et le cœur d'un père qui parle à un fils qu'il aime ne connaît point de mesure. Je reviens maintenant de ces réflexions générales sur l'utilité de l'histoire à ce que je dois vous dire sur la manière de l'étudier.
Je la réduis à six points :
1° Les préliminaires de l'histoire;
2° Ce qu'il faut lire;
3° L'ordre dans lequel cette lecture doit être faite ;
4° Les secours et, si l'on peut parler ainsi, les accompagnements qu'il y faut joindre;
5° Ce qu'il est important de remarquer en lisant l'histoire ;
6° La manière de faire les extraits ou les collections qui contiennent les remarques qu'on a faites, et qui nous facilitent l'usage .d'un trésor qu'il serait peu utile d'amasser, si l'on n'y joignait les moyens de pouvoir s'en servir aisément, et d'avoir, pour ainsi dire, son bien en argent comptant.