‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 11 sur 46 · PREMIER POINT · texte numérisé non relu

PREMIER POINT

Préliminaires de l'histoire.

Je passerai légèrement sur les deux principaux préliminaires de l'histoire, parce que vous m'avez déjà prévenu sur cette matière et que, pendant que je m'arrête, vous avez continué de marcher.

Vous comprenez sans doute, mon cher fils, que par ces deux préliminaires de l'histoire je veux parler de la chronologie et de la géographie; et je ne ferais que vous dire ce que vous savez déjà, si je voulais m'étendre ici sur l'utilité de ces deux sciences. Votre propre expérience vous l'a fait assez sentir de vous-même, et vous savez qu'on les doit regarder comme les deux clefs de l'histoire , sans lesquelles on s'égare d'autant plus que l'on y fait plus de chemin.

Premier préliminaire de l'histoire : la chronologie.

Je me réduis donc à vous marquer ici ce que je vous conseille de faire pour empêcher que les connaissances que vous avez déjà acquises sur ces deux matières , et celles que vous acquerrez dans la suite, ne s'effacent insensiblement.

Ces connaissances, quelque utiles qu'elles soient, sont néanmoins (si Ton en excepte les principes généraux de la chronologie) du nombre de celles qui , ne pouvant être fixées et comme enchaînées par le raisonnement, ne sauraient être confiées qu'au dépôt fragile de la mémoire dont il n'y a personne qui n'éprouve l'infidélité, surtout dans ce qui dépend d'un détail presque infini de dates et de noms propres, qui n'ont entre eux aucun liaison naturelle et nécessaire.

Je crois donc que, pour prévenir cette infidélité dont la jeunesse a de la peine à se défier, mais dont un âge plus avancé s'aperçoit quelquefois trop tard quand il n'est plus temps d'y remédier, vous devez faire deux choses : l'une sur la chronologie, et l'autre sur la géographie.

Je voudrais, à l'égard de la chronologie, que vous vous lissiez à vous-même des tables des époques de l'histoire de chaque peuple, comparées les unes avec les autres. J'y remarquerais non-seulement les époques principales et fondamentales, comme celles de l'établissement ou de la fondation des monarchies et des républiques, mais celles des princi-

paux changements et des plus grands événements qui y

soient arrivés, connue, dans l'histoire grecque, l'expédition de Darius , celle de Xercès , la guerre du Péloponèse , les révolutions arrivées entre les Athéniens et les Lacédémoniens sur le commandement de la Grèce; les conquêtes d'Alexandre, le partage de ses royaumes entre ses généraux ; la défaite de Persée , l'assujettissement de la Grèce à l'empire des Humains; et, de môme dans l'histoire romaine, l'exil des Tarquins, l'établissement des consuls et de la république, la création des décemvirs et la loi des Douze Tables, l'institution des tribuns militaires , le consulat partagé entre les patriciens et les plébéiens, la prise de Rome par les Gaulois, les trois guerres puniques, la défaite d'Antiochus, celle de Mitbridate, les guerres civiles, la conjuration de Catilina, le premier et le second triumvirat, la destruction de la république, l'établissement du pouvoir d'abord presque monarchique et ensuite plus que monarchique, etc. Il est inutile de s'étendre davantage sur ces exemples, en voilà plus qu'il n'en faut pour faire comprendre ma pensée. Vous me direz que cela a été déjà fait par un grand nombre d'auteurs ; j'en conviens avec vous, et je pourrais vous répondre que c'est par cette raison même qu'il vous sera plus aisé de le faire, mais ce que d'autres ont fait ne deviendra véritablement votre bien que quand vous l'aurez fait vous-même. Des tables déjà faites seront un spectacle agréable à vos yeux, parce qu'elles vous représenteront en abrégé, et comme dans une espèce de mappemonde chronologique, toute la suite des principales époques rangées avec ordre selon leur temps ; elles vous seront même fort utiles , en les consultant souvent pendant que vous lirez les différentes histoires; mais la liberté, ou la négligence de la mémoire, a besoin d'être dominée par quelque chose de plus fort, et il n'y a que la plume qui puisse la fixer et vous en rendre le maître. Se contenter de lire les choses de cette nature , c'est écrire sur le sable; les arranger soi-même et les digérer par écrit,

selon son goût et sa méthode particulière, c'est graver sur l'airain. Le travail en est plus grand , je l'avoue ; mais, outre que le fruit en est aussi infiniment plus grand, vous reconnaîtrez un jour que vous aurez gagné même du côté du travail, parce que vous ne serez plus obligé de revenir sur vos pas et de recommencer à vous instruire de nouveau : ce qui arrive presque toujours à ceux qui se contentent d'une simple lecture, et qui ne se donnent pas la peine d'arrêter par l'écriture des notions qui nous fuient et qui nous échappent malgré nous, si nous ne savons pas les fixer.

Deuxième préliminaire de l'histoire : la géographie.

Il serait difficile de vous proposer rien de semblable sur la géographie , parce qu'on n'a presque pas besoin de secours pour en retenir les généralités, et que d'ailleurs elle n'est véritablement utile que par un détail qu'il n'est pas possible d'abréger.

Je m'imagine donc qu'un seul moyen de fixer ce détail et de se le rendre familier presque sans peine et sans efforts , c'est de l'orner, de l'embellir, et d'y joindre des idées accessoires qui le fassent entrer avec elles dans l'esprit d'une manière agréable et instructive en même temps. Notre mémoire ne reçoit rien plus volontiers , et ne conserve rien avec plus de fidélité, que ce qui lui a causé de la satisfaction en l'apprenant; et elle se venge, au contraire, par un prompt oubli , de la peine qu'elle a eue à apprendre des choses que leur sécheresse et leur aridité lui rendent désagréables : tel est le détail ingrat et stérile de la géographie, qui, lorsqu'on le détache de toute autre chose, n'est à proprement parler que le plan et comme le squelette du monde connu. 11 faut donc lui donner de la chair et de la couleur, si l'on veut le faire passer dans notre mémoire sous une forme plus gracieuse, qui l'invite à le conserver fidèlement ;

î)0 DE1 SLIÈME INSTRUCTION.

c'est ce que vous ferez, mon cher fils, par la lecture des voyages qui, soit par une description plus exacte de divers pays , soit par les curiosités naturelles , ou par les antiquités que les voyageurs y observent, soit par l'histoire abrégée des différents peuples qui les ont habités, soit par le détail des lois, des mœurs, du gouvernement qui y sont en usage, donnent, pour parler ainsi, du corps à la géographie, et y ajoutent des images et des singularités qui la fixent dans notre esprit.

Mais, pour bien faire cette lecture, il faut avoir toujours sous les yeux les meilleures cartes du pays dont vous lirez la description (attention que vous devez avoir aussi en lisant quelque histoire que ce puisse être) ; et , pour donner aux voyages un ordre et un arrangement qui lie toutes vos idées, et qui vous donne une plus grande facilité pour les conserver, je voudrais qu'autant qu'il est possible vous lissiez cette lecture dans un ordre à peu près semblable à celui des géographes , en sorte que, s'il est question de l'Europe, par exemple, vous prissiez d'abord les voyages qui ont été faits dans les royaumes du Nord, comme l'Angleterre, le Danemark, la Suède, etc.; vous descendissiez ensuite aux pays qui sont entre le Nord et le Midi, comme la France, l'Allemagne et la Hongrie, etc., pour finir cette suite de voyages par les royaumes du Midi, tels que l'Espagne, l'Italie, la Turquie en Europe , etc. Ce que je dis de cette partie du monde peut s'appliquer également à toutes les autres.

On voyage soi-même en quelque manière par cette méthode, et l'on voyage de suite. On va de proche en proche, et l'on fait entrer plus aisément dans son esprit les limites et les frontières des différents États , ce qui n'est pas une des moindres utilités de la géographie. On est aussi plus en état de comparer les mœurs et les opinions de différents peuples, dont on voit plusieurs s'égarer dans leurs idées, à la honte de l'esprit humain qui se perd lorsqu'il est aban-

donné à lui-même et qu'il n'est pas conduit par la lumière de la véritable religion.

Je regarde donc cette méthode comme la meilleure de toutes, soit pour imprimer la géographie plus aisément et plus fortement dans notre mémoire, soit pour toutes les autres utilités que l'on peut tirer de la lecture des voyages. Mais l'importance n'est pas assez grande néanmoins pour vous imposer sur cela une contrainte et une espèce de servitude qui gêne votre goût, et qui refroidisse en vous une curiosité utile dans ce qui a rapport aux études , parce qu'elle en est comme le sel et l'assaisonnement. Ainsi, pourvu que la lecture des voyages vous promène successivement dans toutes les parties de la géographie, et vous fasse faire le tour du inonde entier, je serai bien content, quand même vous ne suivriez pas exactement cet ordre que je vous propose, non comme absolument nécessaire, mais comme le meilleur et comme celui que je prendrais pour moi.

Je prétends encore moins exiger de vous , mon cher fils , que vous lisiez tous les voyages, ou même la plus grande partie de ceux qui ont été donnés au public. Ce serait vous engager à perdre un temps que vous pouvez mieux employer. Il faut donc se fixer aux meilleurs voyageurs, sans vous amuser inutilement à lire ceux qui ont moins de réputation ou qui passent même pour être peu sincères, et, entre les voyageurs les plus estimés , vous contenter d'un ou deux pour chaque pays : un plus grand nombre de guides ne serviraient peut-être qu'à vous égarer ; et vous devez d'ailleurs considérer cette lecture comme un amusement plutôt que comme une étude et une occupation principale.

Outre ces deux préliminaires de l'histoire, où nous voyons l'ordre des temps et la situation des lieux , qui sont comme les scènes différentes de tous les événements qui sont arrivés sur le grand théâtre de l'univers, il n'est pas moins utile, pour bien lire les historiens, et il est même encore plus nécessaire de connaître le plan de cette grande société que

t>2 DEUXIÈME INSTRUCTION.

la nature ou plutôt Dieu même (car la nature est un nom vague et vide de sens) a formée, soit entre tous les hommes en général, soit entre les citoyens de chaque nation en particulier.

Troisième préliminaire de l'histoire : l'étude des principaux auteurs qui ont traité

des fondements de la société civile, du gouvernement en général, et du droit des gens.

Je regarde donc comme un troisième préliminaire qui doit précéder la lecture de l'histoire, l'étude des principaux auteurs qui ont traité des fondements de la société civile, du gouvernement en général et du droit des gens.

Ce que vous avez déjà lu à cet égard par rapport à l'étude du droit civil, comme la République de Platon, le Traité de Cicéron de Legibus, et le Traité des lois de M. Domat, est un commencement et comme l'ébauche de ce travail.

Je voudrais à présent que vous y joignissiez la lecture des Politiques d'Aristote , ouvrage moins beau dans la spéculation que la République de Platon, mais peut-être plus utile dans la pratique, parce qu'il a travaillé sur le vrai, au lieu que l'idée de la République de Platon est , pour ainsi dire , un portrait d'imagination. Vous serez affligé, en lisant les Politiques d'Aristote , de ce qu'un ouvrage si solide est demeuré imparfait; et, en effet, suivant l'idée que j'en ai conçue à votre âge , les anciens ne nous ont guère laissé d'ouvrages plus remplis de principes sur la société humaine et sur le gouvernement en général.

Parmi les modernes, les savants du Nord estiment beaucoup le gros traité de Pulfendorf : de Jure naturali , gentium et civili. Je souhaite que vous ayez plus de courage que je n'en ai eu, mon cher fils; mais je vous avoue, peut-être à ma confusion, que je n'ai jamais pu achever la lecture de cet ouvrage. L'auteur est profond à la vérité; mais il écrit à

la mode des péripatéticiens qui obscurcissent souvent ce qu'ils veulent définir, par des termes abstraits et des expressions techniques , plus propres à donner la facilité de discourir longtemps sur une matière qu'à la faire bien entendre.

Après cela, je ne veux pourtant point vous prévenir, il vaut mieux que vous en jugiez par vous-même; en tout cas, si vous aviez le même malheur que votre père, et que l'ennui commençât à vous gagner en faisant cette lecture, vous pourriez vous contenter de lire l'abrégé que Barbeyrac nous a donné de l'ouvrage de Puffendorf , à qui il a peut-être fait plus d'honneur en l'abrégeant qu'il ne lui en a fait en le traduisant, quoique cependant sa traduction soit assez estimée; on peut même tirer plus d'avantage sur cette matière d'un pareil abrégé que d'un long traité, parce qu'il est bon de commencer par mettre l'esprit sur les voies, et, si je l'ose dire, en train de penser, en lui montrant les principes généraux qui doivent le conduire , avant que de le taire entrer dans une longue carrière dont l'étendue pourrait le rebuter.

Je vous parlerai bien différemment, mon cher fils, du livre de Grotius de Jure belli et pacis. Vous y trouverez des idées moins abstraites, mais plus nobles, plus élevées, et plus appliquées aux faits et aux événements que la dialectique, j'ai presque dit la scolastique de Puffendorf, car il a traité la politique à peu près comme les auteurs scolastiques traitent la théologie. C'était aussi (je veux dire Grotius) un génie d'un ordre fort supérieur. Il serait à souhaiter qu'il eût quelquefois un peu plus appuyé et développé ses raisonnements. Puffendorf pèche par un excès de longueur, et Grotius, en certains endroits, par un excès de précision. Mais ce défaut, beaucoup plus aisé à supporter que le premier, devient quelquefois un principe de perfection pour le lecteur qu'il instruit par ce qu'il lui présente, et qu'il engage à travailler encore de lui-même sur ce qu'il n'a fait que lui indiquer.

Vous verrez, d'ailleurs, dans Grotius un recueil précieux d'un grand nombre d'exemples de ce que les nations ont observé entre elles comme fondé sur le droit des gens, c'està-dire sur cette convention tacite des peuples de différents pays, dont on peut dire, avec un de nos jurisconsultes: Magnœ auctoritalis hoc jus habelur, quod id tantum probatum est , vt non fuerit necesse scripto id comprehendere. Vous sentirez de vous-même, mon cher fils , de quel poids sont ces exemples dans une matière où ils tiennent lieu de lois, parce qu'il n'y a point d'autorité supérieure qui puisse en imposer d'une autre nature aux différentes nations. Ainsi, au lieu que, vous autres jurisconsultes, vous dites ordinairement : Legibus non exemplis judicandum est; ici, tout au contraire, il faut dire : Exemplis non legibus judicandum est , parce que ce sont ces exemples qui prouvent les règles reconnues par tous les États.

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