SUR L ETUDE DES BELLES-LETTRES
Après vous avoir parlé de l'histoire, mon cher fils, il ne me reste plus qu'un article à traiter avec vous pour achever le plan de vos études présentes : c'est celui des belles-lettres. Il me semble qu'en passant à cette matière, je me sens touché du même sentiment qu'un voyageur qui, après s'être rassasié pendant longtemps de la vue de divers pays, où souvent même il a trouvé de plus belles choses, et plus dignes de sa curiosité, que dans le lieu de sa naissance, goûte néanmoins un secret plaisir en arrivant dans sa patrie, et s'estime heureux de pouvoir respirer enfin son air natal.
On aime à revoir les lieux qu'on a habités dans son enfance. Une ancienne habitude y fait trouver des charmes qu'on ne goûte point ailleurs ; et c'est ce que j'éprouve aujourd'hui en rentrant avec vous comme dans ma patrie, c'est-à-dire dans la république des lettres où je suis né, où j'ai été élevé, où j'ai passé les plus belles années de ma vie.
Je crois rajeunir en quelque manière, je crois voir renaître ces jours précieux, ces jours irréparables de la jeunesse; et si Ton a écrit que Scipion et Laïus, lorsqu'ils pouvaient
s'échapper, ou pour me servir des termes mêmes de Cicéron * s'envoler de la ville à la campagne, semblaient y retrouver non -seulement leur jeunesse, mais leur enfance : incredibiliter repaerascere solitos, dois-je rougir, mon cher fîls, de retourner avec vous à cet âge, non en ramassant sur le bord de la mer ces coquilles et ces autres jeux de la nature qui amusaient le loisir du vainqueur de Cartilage et de Numance, mais dans la compagnie des muses , et en recueillant quelques étincelles de ce feu divin dont étaient remplies ces grandes lumières de l'éloquence et de la poésie , ces arbitres du bon goût et de la plus saine critique, qui nous serviront de guides et de modèles dans tout ce que j'ai à vous dire sur ce sujet.
Ne croyez pourtant pas , mon cher fils , qu'après m'être excusé devant vous d'avoir eu peut-être trop de passion pour les belles-lettres, je veuille retomber dans mes anciennes habitudes, auxquelles je me suis vanté avec vous d'avoir renoncé , et ne me regardez pas comme un relaps qui , après avoir donné pendant quelque temps une préférence feinte à la vérité et à la solidité de l'histoire , retourne bientôt au frivole et à ses premières erreurs, qu'il n'avait jamais bien sincèrement abjurées.
Je donnerai toujours à l'histoire, après la religion et la jurisprudence, le premier rang dans vos études; je la regarderai toujours comme une occupation principale pour vous, et, quelque prévenu que je sois en faveur des belleslettres, elles ne passeront jamais dans mon esprit que pour l'accessoire et l'ornement des sciences plus solides ; mais un ornement qui ne doit pas aussi être regardé comme un superflu, et qui peut même être mis au rang du nécessaire, pour vous apprendre à faire usage de vos autres connaissances, et à les mettre à profit dans les différents emplois auxquels vous serez destiné. Comme la parole , quoique
1 De Orat. , lib. II, n° 6.
ETUDE DES BELLES-LETTRES. Ji,)
moins estimable que la pensée, n'est cependant guère moins nécessaire à l'homme considéré dans l'ordre de la société, ainsi l'art de bien parler, quoiqu'en un sens d'un ordre inférieur à l'art de bien penser, est presque aussi nécessaire à l'homme public, qui n'a qu'un mérite imparfait, et qui ne jouit, pour ainsi dire, que de la moitié de lui-même, quand il n'est savant que pour lui , et qu'il ne sait pas rendre sa science utile aux autres hommes par le talent de la leur faire entendre, goûter, respecter. Je pourrais développer encore plus cette pensée dans la suite de ce discours, et il vaut mieux vous donner à présent une idée générale de ce qui doit être la matière des réflexions que je ferai avec vous sur l'étude des belles-lettres.
Je les réduis à trois points principaux, qui comprennent tout ce qui regarde cette matière. Il semble même qu'on pourrait n'en distinguer que deux. En effet, tout se réduit ou à lire ce que les autres ont écrit, ou à écrire des choses dignes d'être lues : Aut scripia légère , aut scribere legenda. Mais comme dans les lectures que l'on fait il ne suffit pas d'entendre, et qu'il faut savoir juger (en quoi consiste même la plus grande utilité de la lecture), je distingue trois différents degrés clans l'étude des belles-lettres: l'intelligence, le jugement ou la critique, et la composition; à peu près comme j'ai ouï dire que Ton faisait dans la musique, où de la connaissance des tons et des notes, on passe à celle des accords, et enfin aux règles de la composition.
Je n'ai que très-peu de chose à vous dire sur le premier point, mon cher fils. Toutes vos études jusqu'à la rhétorique ont eu principalement pour objet de vous mettre en état d'entendre les auteurs qui régnent, pour parler ainsi, dans l'empire des belles-lettres, c'est-à-dire, les Grecs et les Latins. Tout ce que vous avez appris depuis ce temps-là vous a encore perfectionné dans le don de l' intelligence.
La clef de la science est entre vos mains, et j'espère qu'elle n'y sera ni oisive ni inutile. Je n'examinerai donc
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J iG TROISIÈME INSTRUCTION.
ici qu'une seule chose avec vous, qui consiste à savoir si vous devez porter plus loin l'étude des langues, et jusqu'où elle doit aller.
Entre les langues anciennes, je ne vois que l'hébreu qui puisse faire la matière d'un doute raisonnable.
D'un côté, le goût de la plus auguste et de la plus vénérable antiquité, le secours que l'on peut tirer de cette langue pour l'intelligence des livres divins ; secours sans lequel il est presque impossible d'y voir aussi clair qu'il est permis à l'humanité de l'espérer, et sans lequel même ( pour nous rapprocher de notre objet présent ) on ne saurait bien sentir la force, la magnificence, le sublime des auteurs sacrés, dont, plusieurs sont presque autant au-dessus des profanes par la hauteur de leur éloquence que par la grandeur de leur objet. Voilà sans doute de grandes raisons pour vous porter à dévorer les difficultés de la langue hébraïque.
D'un autre côté, la nature de la profession à laquelle vous êtes destiné , et qui n'exige point de vous cette connaissance profonde de l'Écriture sainte, qui est souvent plus propre à remplir l'esprit qu'à nourrir le cœur, et sans laquelle on peut très-bien faire son salut ; la multitude de choses plus nécessaires que vous avez à apprendre, les différentes occupations dont vous serez chargé ; les distractions mêmes inévitables auxquelles vous serez souvent exposé, et qui, vous dérobant malgré vous une partie de votre temps, augmenteront le prix de celui qu'elles vous laisseront, sont aussi des raisons considérables qui peuvent vous détourner de cette étude, quand même elle serait de votre goût.
Si vous me demandez, après cela, ce que j'en pense, je vous répondrai que je crois vous l'avoir déjà dit, en vous marquant qu'elle n'est point absolument nécessaire. Je la mets donc au nombre des choses sur lesquelles le goût personnel doit décider. A mon égard , le peu que je sais de la langue hébraïque m'a souvent fait regretter de ne m'y être pas attaché, dans ma jeunesse, pour m'en rendre le maître au moins