‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · ÉTUDE DES BELLES-LETTRES. -J · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES BELLES-LETTRES. -J

par rapport à l' intelligence de l'Écriture sainte ; car j'aurais grand regret d'avoir employé mon temps à me mettre en état de lire les livres des rabbins , c'est-à-dire à acheter bien cher le droit de les mépriser, droit que l'ignorance nous donne aussi sûrement, et à meilleur marché.

Mais, après tout, mon goût personnel, et un certain esprit de critique littérale , que je suis bien éloigné de regarder comme une perfection en moi , ne fait point une raison décisive pour vous. Je reviens encore ici, comme je l'ai fait plus d'une fois en vous parlant de l'histoire, à une règle aisée à pratiquer, qui est de suivre votre goût ; et je finis ce que j'ai à vous dire sur ce sujet par ces belles paroles : Faites ce que vous voudrez.

J'y ajouterai seulement que, si vous voulez apprendre cette langue , c'est-à-dire l'hébreu', vous ferez bien de profiter de l'âge où vous êtes, et de la facilité présente de votre mémoire, pour vous initier dans ses mystères , avant qu'un âge plu avancé vous ait dégoûté de ce qui n'est que science de mots , et vous en ait rendu peut-être l'acquisition plus difficile.

Pour ce qui est des langues modernes, il y en a deux surtout, je veux dire l'italien et l'espagnol, qu'il ne vous sera pas permis d'ignorer, soit à cause de la facilité que vous aurez à les apprendre, soit par rapport au grand nombre d'ouvrages qu'on y trouve dans tous les genres, et principalement dans l'histoire.

Le génie des Italiens et des Espagnols est plus propre à ce genre d'écrire que le nôtre, soit parce qu'ils sont plus capables que nous d'une solide et continuelle réflexion sur les choses humaines, soit parce que la constitution de leur gouvernement et les différentes révolutions qui y sont arrivées les ont rendus, et surtout les Italiens, plus profonds dans la politique, qui est l'âme de l'histoire. Ainsi, faute de savoir deux langues , qui ne vous coûteront pas un mois de travail , vous seriez privé du plaisir et de l'avantage de lire des historiens qui égalent les anciens, ou qui, du moins,

ne leur sont guère intérieurs ; ou vous ne goûteriez qu'une partie de ee plaisir et de cet avantage, en ne lisant que des traductions.

La poésie a aussi ses héros, principalement en Italie, dont il semble que les Muses aient préféré le séjour à celui des autres pays : il n'y a au moins que la France qui puisse disputer le prix aux: Italiens; encore faut-il que nous leur cédions des genres entiers, comme le poëme épique, l'églogue , je dirais aussi le lyrique , si je ne craignais d'offenser les mânes de Malherbe et de Racan. Ils ont, à la vérité, leurs défauts, et de grands défauts. Nos auteurs sont souvent froids, et les Italiens ont trop de feu, aussi bien que les Espagnols. Nous manquons de fécondité d'esprit , et ils en ont trop; nous péchons par le défaut, et ils pèchent par l'excès : en sorte que, pour former un poète parfait , il faudrait le faire naître en Italie , le faire voyager en Espagne , et le fixer en France , pour le perfectionner en le tempérant et en retranchant seulement les superfluités d'une nature trop vive et trop abondante, je voudrais bien pouvoir hasarder ici l'expression luxuriante. Mais, malgré ces défauts, ce serait abuser de la critique et tomber dans le caractère que Socrate appelle quelque part la mysologie, à l'exemple de la misanthropie , que de vouloir fermer les yeux aux beautés d'un auteur parce qu'on ne peut s'empêcher de les ouvrir sur ses défauts. Telle est la condition des ouvrages humains, parce que telle est aussi la condition des hommes : on n'y trouve aucun bien pur et sans mélange; mais le bon esprit consiste à connaître le mauvais pour l'éviter, et à profiter du bon pour l'imiter; et au lieu de dire ce que Justin a dit des Scythes1 : Plus in illis proficit vitiorum ignoratio quant cognitio virtutis, je dirais volontiers, par rapport à ces auteurs: Non minus proficit exploratio vitiorum, quam cognido virtutum. C'est ce qui forme véritablement le goût, c'est ce

1 Justin. Hist., lib. II.

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