‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · ÉTUDE DES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

ÉTUDE DES BELLES-LETTRES

qui épure la critique. Je trouve d'ailleurs dans cette étude des défauts de nation et, pour ainsi dire, de climat, où un degré de soleil de plus change le style, aussi bien que l'accent et la déclamation; quelque chose qui étend l'esprit, qui le met en état de comparer les meilleures productions de chaque pays, qui le conduit ainsi et l'élève jusqu'à la connaissance de ce vrai et de ce beau universel qui a une proportion si juste et une si parfaite harmonie avec la nature de notre esprit qu'il produit toujours sûrement son effet, et qu'il frappe tous les hommes, malgré la différence de leur nation, de leurs mœurs, de leurs préjugés; en sorte que, pour se servir encore des termes de Platon, on pourrait le regarder comme l'idée primitive et originale , comme l'archétype de tout ce qui plaît dans les ouvrages d'esprit ; et c'est, à mon sens, une des plus grandes utilités que l'on puisse tirer de la connaissance de plusieurs langues.

.le ne vous parle point des orateurs italiens et espagnols, soit parce que je n'ai pas beaucoup lu de ceux qui n'ont été qu'orateurs , soit parce que le peu que j'en ai lu me donne lieu de croire que nous pourrions aisément leur tenir tète sur cet article; mais cela n'empêche pas que, pour les raisons que je viens de vous expliquer, il ne soit bon d'en lire quelques-uns ; ce qui ne se peut faire avec quelque utilité sans Jes lire dans leur langue même. Je ne vous parle point non plus de la langue portugaise, qui n'exige pas un article séparé, parce que ce sera un jeu pour vous de l'apprendre quand vous saurez une fois l'espagnol.

Au reste, mon cher fils, je ne voudrais point que l'étude de ces langues vous dérobât une partie considérable de votre temps, ni qu'elle devînt pour vous une occupation principale. Cette étude doit être placée dans des temps ou dans des heures presque perdues , dans lesquelles on ne peut pas eu faire aisément de plus importantes. J'y destinerais, par exemple, quelque partie des temps de vacations, et de ceux que l'on passe à la campagne, dans le cours de l'année.

KiO TROISIÈME INSTRUCTION.

Je commencerais par l'italien, parce que c'est la langue la plus utile après le grec, le latin et le français, et j'y donnerais une année; c'est beaucoup plus qu'il n'en faut, en ne prenant qu'une portion des temps que je viens de vous marquer, pour vous mettre en état d'entendre facilement et les historiens et les orateurs , et même les poètes , à la réserve du Dante, qui demanderait peut-être une étude particulière. L'année suivante, je m'attacherais à l'espagnol. Ainsi, sans interrompre vos autres occupations, vous vous seriez familiarisé sans peine avec deux langues nouvelles, et vous vous trouveriez en état de profiter de leurs richesses.

Pour achever ce qui regarde le premier point de ceux que j'ai distingués d'abord, c'est-à-dire l'intelligence, je devrais peut-être vous parler ici des grammairiens, des dictionnaires, des commentateurs et des ouvrages de critique. Mais, à l'égard des trois premiers, c'est un secours qui est du nombre des choses qu'on entend assez sans qu'il soit besoin de les dire, et qui ne demandent que deux précautions :

La première , d'user sobrement de ce secours , et de chercher, autant qu'il est possible, l' intelligence des auteurs dans les auteurs mêmes, plutôt que dans leurs commentateurs ;

La seconde , de savoir choisir les meilleurs , pour ne point se jeter dans la mer des interprètes , et dans la triste occupation de compiler, comme dit Horace : Crispini scrinia Lippi l .

A l'égard des ouvrages de critique, comme cela appartient encore plus au jugement qu'à la simple intelligence , je me réserve de vous en dire un mot, en parlant du second point auquel je passe à présent.

On juge d'un ouvrage de belles-lettres ou par lumière et par la connaissance des règles ou par sentiment et par goût ; mais on n'en juge jamais bien que lorsqu'on peut joindre l'un à

* Satyr., lib. I, sat. i.

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