ÉTUDE DES RÈGLES
Sur la manière de traiter les différentes matières, et sur le style ou l'élocution
L'art de traiter méthodiquement une matière, ou de la discuter pleinement et jusqu'à la conviction, est la science la plus essentielle à tout homme qui ne parle que pour prouver, et, s'il se peut, pour démontrer.
Mais la raison même a souvent besoin de chercher à plaire pour entrer plus facilement et plus sûrement dans l'esprit de ceux qu'il s'agit de persuader. Ainsi , la méthode par laquelle on arrange ses idées, ses réflexions, ses raisonnements, d'une manière capable de produire la conviction, ne réussit pas toujours , si elle n'est accompagnée des charmes d'une élocution qui rende l'auditeur attentif, et qui l'intéresse en quelque manière à l'établissement de la vérité que l'orateur entreprend de prouver.
U't't QUATRIÈME INSTRUCTION.
Tout se réduit donc à ces deux points : savoir prouver, savoir plaire en prouvant, et même pour mieux prouver.
Art de prouver.
On l'apprend ou par les préceptes, ou par les exemples.
Les préceptes se trouveront dans les ouvrages des maîtres de l'art, et surtout de ceux qui ont su joindre la dialectique et l'esprit géométrique à la théorie de l'éloquence.
Dans les anciens , il n'y a rien de plus parfait sur ce sujet que la Rhétorique d'Aristote; et c'est un ouvrage qui mérite d'être non-seulement lu, mais médité.
Les trois livres de Cicéron , de Oratore, fourniront des préceptes excellents et des exemples encore meilleurs.
Quintilien, trop sec et pour ainsi dire trop scolastique dans une partie de sa Rhétorique, est aussi utile qu'admirable dans les préceptes ou dans les conseils généraux qu'il donne au commencement, et encore plus à la fin de son ouvrage. On y trouve non-seulement les préceptes , mais , ce qui vaut beaucoup mieux , la raison des préceptes ; et il n'y a point de lecture plus propre à former le goût que celle des trois premiers et des trois derniers livres de cet auteur.
Mais il faut avouer que si l'on se renferme d'abord dans l'art de prouver, sans penser encore à ce qui regarde la perfection et la beauté du style , les modernes paraissent avoir un grand avantage sur les anciens ; et voici les principaux livres qu'un jeune homme doit lire le plus attentivement, s'il veut acquérir le grand talent d'arranger ses preuves dans cet ordre naturel qui soutient l'attention de l'auditeur, en le conduisant, par une espèce de gradation de vérités ou de propositions qui naissent toujours l'une de l'autre jusqu'à une évidence aussi parfaite que la matière peut l'admettre.
Tels sont la Méthode de M. Descartes, le dernier livre de l'Art de penser: à quoi l'on peut joindre ce que M. Régis a
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dit plus en détail dans sa logique sur la Méthode synthétique et sur la Méthode analytique, et le sixième livre de la Recherche de la vérité.
On peut lire aussi avec utilité les discours que le père Reynault a mis à la tête de ses ouvrages de mathématiques , et surtout de la Science du calcul, où il a recueilli en peu de mots toute la substance de l'art de prouver, suivant l'esprit et l'ordre géométrique.
Des préceptes, il faut passer à des exemples , qui seront sans doute plus agréables et peut-être encore plus utiles. Ce que les préceptes , considérés en eux-mêmes , ont quelquefois de trop abstrait et, pour ainsi dire, de trop spirituel, devient plus sensible et semble acquérir une espèce de corps et une plus grande clarté par l'application que ceux qui nous servent de modèles en ont faite à certaines matières. L'attention, soulagée par la vue d'un objet fixe et déterminé, conçoit mieux toute l'utilité des préceptes; et, à force de lire des ouvrages bien ordonnés, notre esprit prend insensiblement l'habitude et comme le pli de cette méthode parfaite qui, par le seul arrangement des pensées et des preuves, opère infailliblement la conviction.
Entre les ouvrages où l'on peut trouver de tels exemples , les Méditations de Descartes et le commencement de ses Principes peuvent tenir le premier rang. 11 a été également le maître et le modèle de ceux mêmes qui l'ont combattu, et l'on dirait que ce soit lui qui ait inventé l'art de faire usage de la raison. Jamais homme, en effet, n'a su former un tissu plus géométrique , et en même temps plus ingénieux et plus persuasif de pensées , d'images et de preuves , en sorte qu'on trouve en lui le fond de l'art des orateurs joint à celui du géomètre et du philosophe.
On peut dire du père Malebranche :
Proximus huic, longo sed proximus intervalle
Mais comme il a su joindre l'imagination au raisonne-
\G(j QUATRIÈME INSTRUCTION.
ment ou, si l'on veut, le raisonnement à l'imagination qui dominait chez lui, la lecture de ses ouvrages peut être avantageuse à ceux qui se destinent à un genre d'éloquence où l'on a souvent besoin de parler à l'imagination pour faire mieux entendre la raison.
Ce n'est donc pas ce qui est du ressort de la pure métaphysique que l'on doit chercher dans le père Malebranche ; c'est ce qui a rapport à la morale, comme plusieurs chapitres du livre de la Recherche de la vérité, où il traite de l'imagination : le livre des Inclinations et celui des Passions , ou si l'on veut quelque chose qui soit encore plus travaillé , ses Entretiens métaphysiques, qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre, soit pour l'arrangement des idées, soit pour le style et la manière d'écrire.
Un génie peut-être supérieur à celui du père Malebranche, et qui a passé avec raison pour le plus grand dialecticien de son siècle, pourrait suffire seul pour donner un modèle de la méthode avec laquelle on doit traiter, approfondir, épuiser une matière, et faire en sorte que toutes les parties du même tout tendent et conspirent également à produire une entière conviction.
Il est aisé de reconnaître M. Arnaud à ce caractère. La logique la plus exacte, conduite et dirigée par un esprit naturellement géomètre, est l'âme de tous ses ouvrages ; mais ce n'est pas une dialectique sèche et décharnée, qui ne présente que comme un squelette de raisonnement; elle est accompagnée d'une éloquence mâle et robuste, d'une abondance et d'une variété d'images qui semblent naître d'elles-mêmes sous sa plume , et d'une heureuse fécondité d'expressions : c'est un corps plein de suc et de vigueur, qui tire toute sa beauté de sa force, et qui fait servir ses ornements mêmes à la victoire. Il a d'ailleurs combattu pendant toute sa vie ; il n'a presque fait que des ouvrages polémiques , et l'on peut dire que ce sont comme autant de plaidoyers où il a toujours eu en vue d'établir ou de réfuter, d'édifier ou de détruire, et de
gagner sa cause par la seule supéroirité du raisonnement.
On trouve donc dans les écrits d'un génie si fort et si puissant tout ce qui peut apprendre l'art d'instruire, de prouver et de convaincre. Mais comme il serait trop long de les lire tous , on peut se réduire au livre de la Perpétuité de la foi, auquel M. Nicole, autre logicien parlait, a eu aussi une grande part , et à des morceaux choisis dans le livre qui a pour titre : la Morale pratique.
Le premier est une application continuelle des préceptes de la logique, qui enseignent à renverser les arguments les plus captieux , et à démêler les sopliismes les plus subtils , en les ramenant toujours aux règles fondamentales du raisonnement.
Le second est plein de modèles dans l'art de discuter les faits, de digérer et de réunir les preuves, les conjectures, les présomptions, pour leur donner une évidence parfaite, ou du moins ce degré de vraisemblance et de probabilité qui, dans les questions de fait, tient lieu, en quelque manière, de l'évidence, et équipolle presque à la vérité.
Il n'est pas même nécessaire de lire ces deux ouvrages en entier, et l'on peut appliquer ici ce mot de Sénèque : Multum legendum ; non multa. La véritable manière de mettre à profit cette lecture, c'est de s'arrêter, lorsqu'on a achevé de lire un des points que l'auteur a entrepris de prouver; de repasser successivement sur les différents degrés par lesquels il a conduit ses raisonnements jusqu'au genre de démonstration dont la matière est susceptible ; d'en faire une espèce d'analyse, ou par une simple méditation, ou quelquefois même par écrit, afin de se rendre le maître de l'ordre qu'il a suivi , d'en faire son bien propre , et de se former comme une espèce de moule où toutes nos pensées s'arrangent d'elles-mêmes dans leur place naturelle.
L'étude d'une douzaine d'endroits , médités avec cette attention , sera un travail plus utile que la lecture d'un grand
nombre d'ouvrages dont on ne retire souvent pour tout fruit qu'une connaissance superficielle , et une approbation vague du mérite d'un auteur : au lieu qu'en faisant, comme on vient de le dire, l'anatomie exacte de sa métbode dans quelques morceaux choisis, on apprend à devenir auteur soi-même , et à approcher au moins de son modèle , si l'on ne peut l'égaler.
Les ouvrages de M. Nicole, et surtout les quatre premiers volumes des Essais de morale, qui sont plus travaillés que les autres, et où il est plus aisé d'apercevoir un plan et un ordre suivi, entrent aussi dans la même vue; et, en y apprenant à bien ordonner les pensées de son esprit-, on y trouvera l'avantage infiniment plus grand d'apprendre en même temps à bien régler les mouvements de son cœur.
En voilà assez sur ce que l'on a appelé d'abord Yart de prouver , et il est temps de donner aussi une notion générale de la manière d'apprendre à plaire en prouvant.
Art de plaire en prouvant, et pour mieux prouver.
Ce second point demande moins de réflexions, parce qu'il se confond presque avec le premier.
On est toujours sûr de plaire quand on parvient à convaincre par une méthode qui sait conduire l'esprit sans effort, et presque sans travail , à la découverte de la vérité ; et c'est même par là qu'un homme public, qui ne parle que pour elle , doit chercher presque uniquement à plaire à ses auditeurs.
D'ailleurs , les maîtres que l'on vient d'indiquer, soit pour donner des préceptes, soit pour fournir des exemples dans l'art de prouver, sont presque tous aussi des modèles excellents dans l'art de préparer cette volupté innocente qui accompagne la conviction , ou qui dispose l'âme de l'auditeur à s'y livrer plus facilement.
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II ne reste donc ici que de parler des ouvrages qu'il est bon de lire avec attention, pour achever de se former à la pureté et à l'élégance du style, ou aux grâces et aux ornements de l'élocution. On s'attachera principalement à ceux qui, suivant l'idée naturelle de l'éloquence, n'ont regardé l'art de plaire que comme un instrument utile et presque nécessaire à l'art de prouver.
Démosthène et Cicéron sont en possession, depuis plusieurs siècles, d'être regardés en ce genre comme les plus grands modèles, et le premier peut-être encore plus que le second, si l'on s'attache à la force du raisonnement.
Mais comme les harangues de Démosthène perdent beaucoup de leur mérite dans les traductions, on peut commencer par la lecture de Cicéron , et remettre celle de Démosthène jusqu'au temps où notre jeune orateur, revenu de ses distractions philosophiques et juridiques, si elles méritent ce nom, aura renouvelé avec le grec une connaissance qui aille jusqu'à la familiarité.
Une lecture rapide des Oraisons de Cicéron ne serait pas suffisante : on peut s'en rassasier d'abord , si l'on veut ; mais il faudra revenir ensuite sur ses pas , et en choisir quelquesunes, dont on fera une espèce d'analyse, pour y découvrir l'art caché de cet ordre oratoire qui, dans certaines matières, peut être plus propre à manier les esprits que la méthode des géomètres ou des philosophes.
Après ceux qui ont été pour ainsi dire éloquents par état ou par profession , les historiens latins (car on ne parle point ici des grecs par la raison qu'on vient de marquer), peuvent fournir des modèles aussi parfaits dans l'art de bien parler, et peut-être plus approchants de notre génie et de notre goût que Cicéron même.
Les harangues de Salluste, de Tite-Live, de Tacite, sont des chefs-d'œuvre de sens, de raison, et de cette éloquence de choses plutôt que de mots, qui persuadent sans art oratoire, ou du moins sans en employer d'autre que celui dont
le principal mérite est de savoir se cacher. Le corps entier de leurs histoires n'est pas moins utile à lire, soit pour se former le style de la narration , soit pour se remplir de réflexions qui préviennent l'effet de l'expérience, et qui donnent une maturité anticipée à la raison. Si l'on pouvait même en apprendre par cœur les plus beaux endroits, on exercerait utilement sa mémoire, et ce serait le moyen nonseulement d'orner, mais d'enrichir et de fortifier son esprit.
La lecture des poètes n'est pas non plus à négliger; et Cicéron souhaite quelque part à ceux mêmes qui n'écrivent qu'en prose, verba prope pœtarum. La poésie inspire un feu d'imagination qui sert beaucoup à animer, à échauffer le style, et à l'empêcher de languir, surtout en traitant des matières sèches et épineuses, qui le refroidissent naturellement, et qui le mettent, pour ainsi dire, à la glace.
Mais c'est ici, plus qu'en tout autre genre de lecture, que dans le bon il faut savoir choisir le meilleur, et, dans le meilleur même, l'excellent. Je conseillerais donc à notre futur orateur de s'attacher presque uniquement à trois poètes latins, et de les avoir continuellement entre les mains. Il devinera aisément que c'est de Térence, de Virgile et d'Horace que je veux parler. Il les connaît déjà trop pour avoir besoin que je lui en trace ici les différents caractères. On peut dire qu'ils sont pares magis quam similes. Mais s'il fallait faire un choix dans ce qui est également parfait, je louerais dans Térence cette pureté, cette naïveté, cette élégance de style qu'on ne saurait trop imiter; j'admirerais dans Virgile la noblesse , l'élévation , la perfection de ses vers , et surtout ce fond de sentiment qui va jusqu'au cœur, et qui rend son style si intéressant que c'est peut-être par là que l'imitateur et le rival d'Homère l'a emporté sur son original. Mais je finirais par donner la préférence à la lecture d'Horace, et surtout de ses Satires, de ses Êpîtres, et de son Art poétique qui donne des leçons aux orateurs mêmes, quoiqu'il ne paraisse fait que pour les poètes.
Je dirais donc volontiers d'Horace ce que Quintilicn a dit de Cicéron : llle se profectsse sciai , cui Horatius valde placebit1. On y apprend non-seulement à bien parler, mais à bien penser; à juger sainement de ce qui doit plaire ou déplaire dans ceux avec qui nous vivons; à avoir le sentiment vif et délicat sur les caractères , sur les bienséances et les devoirs de la vie civile, et à connaître ce qui peut former l'honnête homme, l'homme aimable dans le commerce de la société.
Toutes les vertus du style s'y réunissent en même temps : une justesse d'expression qui égale celle des pensées; un art à présenter des images toujours gracieuses, et toujours traitées avec cette sobriété qui sait s'arrêter où il faut, et faire succéder de nouvelles beautés qui semblent suivre naturellement les premières, et charmer l'esprit par leur variété sans le fatiguer par leur multitude ou par leur confusion ; un choix dans les épithètes, qui ne sont jamais oisives, et qui ajoutent toujours ou plus de force ou plus de grâce aux termes qu'elles accompagnent ; une perfection dans les narrations, dont l'élégance et l'ornement ne diminuent point la simplicité et la rapidité. Enfin, on trouve en lui un maître toujours aimable, qui, comme il le dit lui-même, enseigne le vrai en riant , et dont le savant badinage semble jouer autour du cœur (c'est l'expression de Perse), pour y faire entrer plus agréablement ses préceptes. Mais en voilà trop sur le caractère de cet auteur : il faudrait être Horace lui-même pour en faire dignement le portrait, et l'on profitera plus à le lire qu'à l'entendre louer.
Ce n'est pas qu'outre les trois poètes latins dont on vient de parler, il n'y en ait plusieurs autres dont la lecture ne soit pas à mépriser. La force et la véhémence de Juvénal , le grand sens et l'énergie de Perse; la morale, les pensées, les expressions mêmes de plusieurs endroits de Sénèquc le Tra-
1 Inst. Orat., lib. x, c. i.
gique; la vaste imagination de Stace, la liberté et quelquefois la grandeur de Lucain, la facilité et la fécondité de Claudien, peuvent avoir leur utilité pour élever et pour enrichir l'esprit d'un orateur. On peut donc lire ces poêles, mais il faut étudier les premiers. Le mélange des défauts rend souvent les vertus mêmes dangereuses, et l'on ne saurait choisir de modèles trop parfaits quand on veut arriver soi-même à la perfection.
Au reste, ce serait une erreur de croire que des auteurs latins ne puissent pas nous apprendre à bien écrire en français. Les perfections essentielles du style sont les mêmes dans toutes les langues. Les signes ou les instruments, c'està-dire les mots, dont on se sert pour s'exprimer sont différents; mais les règles générales, pour les mettre habilement en œuvre, sont toujours semblables, et, dans quelque langue qu'on parle ou qu'on écrive, on ne le fera jamais avec succès si l'on ne présente à l'auditeur ou au lecteur le même enchaînement dans les pensées, la même suite dans les images, la même justesse dans les comparaisons, le même choix et la même exactitude dans les expressions.
Mais, outre ces vertus communes à toutes les langues, elles ont aussi chacune des beautés qui leur sont propres; et il y a d'ailleurs une espèce de mode dans le style même , qu'on est obligé de suivre dans ce qu'elle a de bon, parce qu'on parle aux hommes de son temps. Ainsi , il est nécessaire de joindre aux modèles que les anciens nous ont laissés dans leur langue, ceux que nous trouvons dans la nôtre, en s'attachant toujours aux meilleurs et à ceux qui approchent le plus de notre âge.
Tels sont les- ouvrages de M. Fléchier, de M. Bossuet, du père Bourdalouc; et, sans vouloir faire ici des comparaisons toujours odieuses entre ceux qui ont excellé chacun dans leur genre, le dernier est peut-être celui qu'on peut lire avec le plus de fruit, quand on se destine à parler, pour prouver et pour convaincre. La beauté des plans généraux, l'ordre
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et la distribution qui régnent dans chaque partie du discours; la clarté, et si l'on peut parler ainsi, la popularité de l'expression , simple sans bassesse, et noble sans affectation, sont des modèles qu'il est plus aisé d'appliquer à l'éloquence du barreau que le sublime ou le pathétique de M. Bossuet, et que la justesse, la mesure ou la cadence peut-être trop uniforme de M. Fléchier.
Les Lettres provinciales , et surtout les dernières, par rapport à l'objet qu'on se propose de plaire en prouvant, peuvent se placer hardiment à côté de ces grands orateurs, et je ne sais quels sont ceux qui devront avoir le plus de peur du voisinage. La quatorzième lettre surtout est un chefd'œuvre d'éloquence qui peut le disputer à tout ce que l'antiquité a le plus admiré, et je doute que les Philippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait.
Pour se rapprocher davantage de la sphère du barreau, on peut lire quelques-uns des plaidoyers de M. le Maître, où l'on trouve des traits qui font regretter que son éloquence n'ait pas eu la hardiesse de marcher seule et sans ce cortège nombreux d'orateurs, d'historiens, de Pères de l'Église, qu'elle mène toujours à sa suite.
Les plaidoyers de M. Patru, dégagés de cette pompe inutile, pèchent plutôt par l'excès contraire de la sécheresse; mais la diction en est pure , le style très-français, et peutêtre meilleur que celui du temps présent. On ne perdra donc pas son temps à les lire, aussi bien que ceux de M. Érard, où l'on trouvera un style doux et coulant, un tour d'esprit naturel , une ironie assez fine et assez délicate qui en faisait le principal ornement, mais qui laissait à désirer cette force de raisonnement et ce progrès de preuves toujours plus pressantes l'une que l'autre, qui fait le principal mérite de ces sortes de discours.
Je n'ai point parlé jusqu'ici de deux auteurs qui ont été regardés autrefois comme les maîtres, et presque comme les
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fondateurs du style français; je veux dire de Coëffeteau et de Balzac, qu'on ne connaît presque plus aujourd'hui, quoique la lecture en pût être fo/t utile, si on la faisait avec discernement.
L'Histoire romaine du premier peut être lue sans aucun danger; et elle mérite de l'être, pour apprendre non-seulement la pureté, mais le caractère naturel et le véritable génie de notre langue.
Balzac doit être lu avec plus de précaution : on y trouve une affectation vicieuse dans les pensées, un goût peu réglé pour l'extraordinaire et pour le merveilleux, un génie qui prend souvent l'enflure pour la grandeur, et qui approche plus de la déclamation que de la véritable éloquence : défauts après tout qui sont trop marqués dans cet auteur pour être bien dangereux, et qui peuvent être utiles, parce qu'ils montrent les écueils que ceux à qui la nature a donné beaucoup d'esprit ont à éviter. Mais en récompense on y remarque un tissu parfait dans la suite et dans la liaison des pensées, un art singulier dans les transitions, un choix exquis dans les termes, une justesse rare et une précision très- digne d'être imitée dans le tour et dans la mesure des phrases, enfin un nombre et une harmonie qui semblent avoir péri avec Balzac, ou du moins avec M. Fléchier, son disciple ou son imitateur, et qui ne seraient peut-être pas moins utiles à notre avocat du roi que celle des cantates de Corelli ou de Vivaldi.
Les défauts de cet auteur ont donc fait un gra*hd tort à ses vertus : trop admiré pendant sa vie, il a été trop méprisé après sa mort. Mais le bon esprit consiste à savoir faire usage de tout ; et pourquoi ne pas profiter de ce qu'un auteur a d'excellent, parce qu'on y trouve des fautes qu'on ne saurait excuser ? On peut donc appliquer à Balzac ce que Quintilien a dit de Sénèque, qui avait presque les mêmes défauts : ceux qui ont le goût déjà formé peuvent non-seulement le lire impunément, mais le lire utilement, quand ce
ne serait que parce qu'il est propre à exercer des deux côtés le jugement : vel ideo quod potest exercere utrimque judicium. Ce qu'il a de vicieux est l'objet d'une critique avantageuse, qui sert à affirmer l'esprit dans le goût du simple et du vrai ; ce qu'il a de bon apprend à perfectionner la nature, sans cesser de la prendre pour modèle et de travailler toujours d'après elle.
On devrait à présent parler des poètes français, de même qu'on a parlé des poètes latins; mais il serait inutile de répéter ici ce qu'on a déjà dit sur les secours que l'éloquence peut tirer de la poésie, et d'ailleurs nos poètes sont si connus et si fort au goût de la jeunesse qu'on n'a pas besoin de lui en recommander la lecture.
Tout ce qu'on peut désirer d'elle à cet égard , c'est qu'elle proscrive d'abord tous ceux qui sont dangereux pour la religion et pour les mœurs ; que dans les bons elle choisisse toujours les meilleurs, et que dans les meilleurs elle s'attache principalement à ce qui les caractérise et qui les distingue entre leurs égaux , comme la structure et l'harmonie dans Malherbe; l'élévation des pensées, la noblesse des sentiments et la profondeur des réflexions dans Corneille ; la beauté des images, la vivacité des mouvements et la facilité des expressions dans Racine; le simple, le vrai, le gracieux dans la Fontaine , et de même à l'égard de nos autres poètes. L'impression, et comme la teinture de ces différents caractères, se fait sentir dans les ouvrages de ceux qui les ont bien lus ; et il en est de leur style comme de ces carnations parfaites dans la peinture, où aucune des couleurs ne domine et où néanmoins elles font toutes leur effet.
Je m'oublie en parlant si longtemps d'une matière qui naturellement flatte mon goût, et je ferai mieux d'achever de remplir le plan que je me suis proposé, en passant de l'étude ou de la théorie à ce qui regarde l'exercice ou la pratique.
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Exercice ou pratique
On comprend aisément que les différents essais qu'on peut faire de ses talents doivent se rapporter aux deux objets qui ont été distingués dans ce qui regarde l'étude, c'est-à-dire à ce qu'on a appelé l'art de prouver, et l'art de plaire en prouvant.
A l'égard du premier point, pour s'exercer comme à l'ombre et par un essai domestique à ce qu'on doit faire au grand jour et dans l'exercice réel des fonctions publiques, rien ne sera meilleur que de prendre dans le Journal des audiences, ou dans quelque autre recueil d'arrêts, un fait qui ait donné lieu d'agiter une question de droit, et surtout de droit romain, dont notre jeune candidat est plus instruit; de bien lire les moyens des deux parties, et le discours de l'avocat général, qui n'y est souvent rapporté qu'en substance , et de composer ensuite un plaidoyer tel qu'on le ferait si l'on était obligé de parler sur une affaire semblable.
Deux ou trois essais de cette espèce , revus et corrigés par ceux qui sont capables d'en juger, seront plus utiles que tous les préceptes pour en apprendre le véritable tour et le caractère propre, pourvu que l'on ait la patience de les remanier et de les remettre sur l'enclume jusqu'à ce qu'on les ait portés au point de perfection dont on peut les rendre susceptibles. Un ouvrage achevé forme, sans comparaison, plus l'esprit et le goût que cent ouvrages commencés ; et si le temps manque dans l'exercice actuel d'une charge pour perfectionner ainsi ce que l'on écrit, on sait au moins ce qu'il faut faire pour y parvenir, et l'on en approche toujours beaucoup plus que si l'on n'avait jamais fait que des ébauches.
Un second exercice domestique, qui peut être aussi d'une grande utilité, est de profiter des conférences que l'on fait
sur le droit pour acquérir l'habitude d'en digérer et d'en développer les principes dans un ordre qui, par des définitions, des distinctions et des preuves bien disposées, conduise sûrement l'esprit à prendre le meilleur parti.
Il faut, pour cela, commencer la conférence par une espèce de discours suivi où, en se proposant toujours pour modèle, autant qu'il se peut, la méthode géométrique, on épuise d'abord tout ce que le raisonnement peut fournir sur la matière que l'on traite, pour y joindre ensuite les autorités tirées des sentiments des jurisconsultes et de la jurisprudence des arrêts.
Ce discours ne doit être ni lu ni appris par cœur, il suffira d'en avoir fait une espèce de plan ou de canevas ; après quoi il faudra s'abandonner à sa facilité naturelle pour l'exécution, et être seulement attentif à éviter les fautes de langage, sans trop rougir de celles qui échappent. L'exercice en diminuera toujours le nombre , et c'est le meilleur moyen de se former l'habitude de parler, et de bien parler, sans avoir rien appris par mémoire , comme on doit le faire dans les plaidoyers. L'essentiel est que l'ordre le plus naturel règne toujours dans tout ce que l'on pourra dire; et, quand on s'y est une fois accoutumé dans la jeunesse, il en coûterait plus pour parler sans méthode que pour le faire avec méthode.
Le second point, qui consiste à savoir plaire en prouvant et pour mieux prouver, ne demande pas moins d'exercice et de préparation que le premier, si l'on veut acquérir une élocution non-seulement pure et naturelle, mais noble, et même fleurie jusqu'à un certain point. Ce ne serait peutêtre qu'un avantage frivole si elle ne servait qu'à faire louer l'orateur, mais elle devient un objet solide quand on considère combien elle est utile pour faire triompher la justice.
De tous les travaux domestiques qu'on peut entreprendre pour se former le style, il n'en est guère de comparable à
d'aguesseau T. II. f2
celui de la traduction ; elle apprend à faire mieux sentir les vraies beautés de l'original, et , comme ce travail excite une louable émulation de les égaler dans notre langue, il force l'esprit à chercher et à trouver les tours capables d'exprimer tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sent même. Or, c'est en cela précisément que consiste la véritable perfection du style. Toutes les expressions sont des images , et tout écrivain est un peintre qui a réussi dans son art lorsqu'il a su donner à ses portraits toute la vérité et toutes les grâces des originaux.
La traduction est donc comme l'école de ceux qui se destinent à peindre par la parole. La nécessité de frapper à plusieurs portes différentes , pour trouver une expression qui rende fidèlement en français toute la force du mot latin , nous ouvre enfin celle qui nous fournit le terme propre que nous cherchons. Nous découvrons par là dans notre langue des richesses qui nous étaient inconnues ; et notre esprit acquiert une heureuse fécondité en se rendant le maître d'un grand nombre d'expressions synonymes, ou presque synonymes, qui joignent, dans ses discours, la variété à l'abondance. Il apprend même (et c'est ce qui est encore plus important) à distinguer les termes vraiment synonymes de ceux qui ne le sont pas exactement ; et de là se forme ce goût pour la justesse et pour la propriété des expressions, et ce choix entre celles qui sont plus ou moins énergiques, et qui répandent non-seulement plus de lumière, mais plus de force ou plus d'agrément sur nos pensées.
L'expérience fera encore mieux sentir l'utilité de ce travail que tous les raisonnements. L'essentiel est de s'y attacher avec persévérance et de choisir toujours les plus grands modèles, comme les narrations de Térence, les plus beaux endroits des oraisons de Cicéron, les harangues de Salluste, de Tite-Live , de Tacite, et les portraits qui se trouvent dans ces trois auteurs. C'est contre de tels émules qu'il est véritablement utile de jouter. Le combat est pénible, et
presque toujours inégal ; mais on y gagne même à être vaincu, par les efforts que l'on fait pour vaincre. On a au moins le plaisir de sentir qu'on approche toujours de plus près de son modèle, pourvu que, sans désespérer du succès, comme cela arrive quelquefois à des esprits vifs qui voudraient tout emporter du premier coup, on soit bien persuadé qu'avec le temps et l'application il n'est point de difficulté qui ne cède à une heureuse opiniâtreté.
Au reste, il n'est pas nécessaire de se piquer toujours de faire des traductions exactement littérales ; il est bon même d'en mêler quelquefois de plus libres, qui approchent plus de l'imitation que de la traduction. On ne fait des copies que pour se mettre en état de produire à son tour des originaux ; et c'est l'esprit des grands maîtres qu'il faut tâcher de leur dérober, pour ainsi dire, et de s'approprier plutôt que leurs expressions ou leurs pensées mêmes.
Il y aurait bien d'autres genres d'ouvrages auxquels il serait utile de s'exercer, comme des comparaisons des endroits presque semblables qu'on trouve dans différents auteurs ; des jugements ou des critiques de certains ouvrages ; des parallèles de différents auteurs ou de grands hommes, dont on aurait lu la vie, à l'imitation de ceux de Plutarque. Mais le temps est trop court pour pouvoir faire tout ce qui serait avantageux; et, comme je l'ai déjà dit ailleurs, il serait dangereux d'effrayer un jeune courage , en multipliant trop les objets de ses travaux. Je crains même d'être déjà tombé dans cet inconvénient ; et , à mesure que j'ai vu les pensées et les réflexions croître toujours sous ma plume, il m'est souvent venu dans la pensée qu'on pourrait me dire : Mais tout cela est-il bien nécessaire pour se mettre en état d'exercer une charge d'avocat du roi au Châtelet? Est-ce donc un ministère si difficile à soutenir? Et s'agit-il , pour cela, de former un chef-d'œuvre en genre de capacité, d'éloquence et de goût? Tous ceux qui ont rempli une sem-
blable fonction, et qui l'ont fait même avec succès, s'y étaient-ils préparés d'une manière si laborieuse?
Je conviendrais volontiers que beaucoup ne l'ont pas fait, pourvu qu'on avoue aussi qu'ils auraient dû le faire; mais, d'ailleurs , celui qui est ici mon objet prétend-il se borner à être avocat du roi toute sa vie ? J'ai trop bonne opinion de lui pour penser qu'il veuille se contenter du pur nécessaire, en le bornant même à ce qui suffit pour remplir une charge qui ne doit être considérée que comme un passage et une espèce de noviciat. Il portera donc plus loin ses vues, et s'il entre bien dans les miennes, il regardera le plan que je viens de lui tracer comme une préparation pour toute la suite de sa vie, beaucoup plus que pour le temps qu'il passera dans la charge d'avocat du roi, et il se mettra bien dans l'esprit ces paroles qu'il lira dans Quintilien : Allius ibunt qui ad summa nitentur, quant qui prœsumpta desperatione quo velint evadendi, protinus circa ima substiterint.
Je finis cette espèce d'instruction par deux avis, qui ne lui seront peut-être pas moins utiles que tous les autres :
Le premier est de s'accoutumer à ne point parler, même dans le commerce ordinaire du monde, sans avoir une idée claire de ce qu'il dit, et sans être attentif à l'exprimer exactement. Rien n'est plus ordinaire que de voir des hommes de tout âge parler avant que d'avoir pensé, et manquer du talent le plus nécessaire de tous, qui est de savoir dire, en effet, ce qu'ils veulent dire. Le seul moyen d'éviter un si grand défaut est de prendre dans la jeunesse l'habitude de ne dire que ce que l'on conçoit, et de le dire de la manière la plus propre à le faire concevoir aux autres. On apprendra par là à parler toujours juste, et à prévenir une certaine précipitation qui confond les idées, et qui est la source de tous les paradoxes et de toutes les disputes que la conversation fait naître entre des gens qui ne se battent que parce qu'ils ne s'entendent pas les uns les autres. Le second est de ne pas croire qu'il ne faille s'expliquer
ÉTUi>E POUR LES FONCTIONS D'AVOCAT DU ROI. 18 J
correctement que quand on parle en public. La facilité de le faire dans un grand auditoire, sans le secours de la mémoire, ne s'acquiert parfaitement qu'en s'accoutumant dans les conversations les plus communes à suivre exactement les règles de la langue, à ne se permettre aucune faute, aucune expression mauvaise ou impropre, et à se réformer même sur-le-champ lorsqu'il en échappe. Parler correctement, parler proprement, c'est l'ouvrage de l'habitude; et l'habitude ne se forme que par des actes réitérés et presque continuels.
Je désire donc à notre jeune orateur, sur ce point comme sur tous les autres, le don de la persévérance; et il méritera de l'obtenir, s'il s'applique à s'instruire par principe de devoir, et surtout dans cet esprit de religion qui doit animer tous nos travaux, qui en adoucit la peine, et qui peut seul les rendre véritablement utiles.