‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 26 sur 46 · SUR L'ÉGLISE ET LES DEUX PUISSANCES · texte numérisé non relu

SUR L'ÉGLISE ET LES DEUX PUISSANCES

L'Église, née sur la croix, accrue par le sang' des martyrs, étendue par toute la terre, une, sainte, toujours visible au milieu même des nuages, inébranlable, quoique souvent agitée , invincible , quoique tout le monde conspire à lui faire la guerre i , subsistera jusqu'à la fin des siècles , et régnera dans l'éternité.

La vue des événements heureux ou malheureux qu'elle a éprouvés forme la plus longue et la plus intéressante de toutes les histoires, et présente un spectacle utile surtout à ceux qui sont appelés, par leurs emplois, à contribuer au bonheur des citoyens et à protéger l'Église. La vie et la mort des saints qui l'ont défendue par leurs écrits, ou soutenue par les exemples d'un héroïsme auparavant inconnu, sont sans doute un des principaux ornements de cette histoire. Mais rien n'est plus digne de l'attention de l'homme public, dans Y Histoire de l'Église, que l'histoire même et tout ce qui peut faire connaître ses principaux caractères, son autorité et sa police; la nature, l'objet et l'exercice de la puissance que Dieu lui a donnée sur les esprits.

1 Termes de saint Alexandre dans M. de Fleury, t. III, p. 79,

d'aguksseau T. II. 14

La relation que cette puissance a nécessairement dans plusieurs matières avec une puissance d'un autre genre, les différends qui se sont élevés quelquefois entre l'une et l'autre, et les principes qui peuvent servir à les concilier; ce sont encore des objets sur lesquels les auteurs ecclésiastiques se sont moins arrêtés et qui ne doivent pas échapper aux réflexions de celui qui aime sincèrement l'État et l'Église, et qui veut s'instruire à fond de ses devoirs.

Mais , pour suivre ses vues dans toute leur étendue , il faut remonter jusqu'à la source du pouvoir et du gouvernement de l'Église, et commencer son histoire par celle de Jésus-Christ même , et du ministère qu'il est venu exercer sur la terre.

Jésus-Christ , par qui et en qui tout a été créé dans le ciel et dans la terre, les choses visibles et les invisibles * , principe2 de tout, qui est le chef de toute principauté et de toute puissance3 , et que le père a fait aussi chef de l'Église qui est son corps 4 ; réunissait en lui deux sortes de puissances : celle qui lui appartient sur les corps et sur toutes les choses visibles et temporelles, et celle qui lui appartient également sur les esprits et sur toutes les choses visibles et spirituelles. C'est ainsi qu'il a toujours possédé une double royauté ; et lui seul peut réunir, comme dans une même source et dans un même principe, deux espèces d'autorités destinées, par la nature même de leur objet, à être toujours distinctes ou séparées.

L'une de ces deux puissances, celle qui fait impression sur les hommes par la terreur des peines extérieures, avait été donnée par le Très-Haut aux rois ou à ceux en qui réside le pouvoir suprême pour l'exercer par eux-mêmes et par leurs officiers. Il riy a point, en effet, de puissance qui

1 Épître aux Colossiens, ch. i, v. 1G. — 2 Ibid., v. 18 Jos., 8, v. 25. — :i Épître aux Colossiens, ch. n , v. 10. — 4 Épître aux Éphésiens , ch. i, v. 22 et 23; Épître aux Colossiens, ch. i, v. 18.

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ne vienne de Dieu l. Les princes et les juges temporels n'en auraient aucune , si elle ne leur était donnée d'en haut 2. Et par une conséquence de cette origine vénérable de leur pouvoir, quand ils seraient infidèles, ils sont toujours les ministres de Dieu 3.

Lorsque Jésus-Christ vint dans le monde, cette autorité résidait dans l'empereur Auguste et les officiers qu'il envoyait pour gouverner les provinces , et dans Hérode, qui conservait en Judée le titre et un reste des fonctions de roi. Ce fut sans sujet que ce prince se troubla et Jérusalem avec lui , lorsqu'il apprit qu'il était né un roi des Juifs l. Celui qui donne les couronnes du ciel ne venait point enlever aux rois celles de la terre. Le gouvernement qu'il devait établir, ne retranchait rien de l'autorité et de l'étendue du gouvernement politique, et il n'y a point, au contraire, de maxime plus conforme au christianisme que celle qui nous apprend que les princes, en embrassant la vraie religion , ne perdent rien du pouvoir qu'ils avaient auparavant.

La vie de Jésus-Christ, pauvre, simple, longtemps cachée, et toujours humble, fit voir encore plus combien était vaine cette inquiétude cruelle qui fit couler le sang innocent. Il ne possédait pas sur la terre de quoi reposer sa tête! 11 n'y était pas pour être servi, mais pour servir, et pour exciter, par un si grand exemple, les pasteurs et tous ceux qui ont des dignités ecclésiastiques ou séculières à s'appliquer uniquement au bien de ceux dont le soin leur est confié. Il s'enfuit seul sur une montagne , lorsqu'il connut que le peuple, frappé de ses miracles, allait venir pour le faire roi5. S'il entra dans Jérusalem comme roi, c'est avec des caractères qui ne conviennent pas aux princes temporels. Il représentait toujours son royaume comme un royaume céleste ,

1 Épître aux Romains, ch. i , v. 1, 4, 6. — 2 Josué, ch. xix, v. 11. — 3 Épitre aux Romains. — * Saint Matthieu, ch. n, v. 2, . — 5 Jos., ch. vi, v. 6.

spirituel , qui n'était pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, disait-il, mes officiers combattraient pour m empêcher d'être livré aux Juifs*, marquant ainsi qu'il était dépouillé de cette force et de cette contrainte qui est le propre de la puissance temporelle. L'empire qu'il n'a pas voulu prendre pour lui, n'a pas sans doute été communiqué par lui à ses ministres; au contraire, après avoir réprimé l'ambition de deux d'entre eux qui se taisaient des idées trop humaines des places de son royaume, il prit soin de leur apprendre à tous, en leur proposant même son exemple, combien il devait y avoir de différence entre leur gouvernement et la domination des rois des nations 2.

Aussi, il n'exerça jamais aucune partie des fonctions qui dépendent de la puissance royale. Lorsqu'un homme vint le prier d'ordonner à son frère de partager avec lui une succession qu'il ne pouvait retenir eu entier sans injustice : Homme, répondit Jésus -Christ, qui ma établi audessus de vous pour être juge ou pour régler des partages? C'est ainsi qu'il a décidé que, pour exercer la justice contentieuse et prononcer sur la propriété des biens ou sur le fait de la possession , il faut être établi par celui en qui réside l'autorité souveraine; que ces fonctions ne sont point naturellement celles de ses ministres ; et que, s'ils jugent avec quelque appareil extérieur, s'ils connaissent du civil dans des matières mixtes et quelquefois môme de demandes toutes civiles, ce ne peut être en vertu de la mission et de l'autorité que Jésus-Christ leur a données; mais qu'ils exercent en ce point, par la permission expresse ou tacite du prince temporel, une partie de son autorité.

Jésus-Christ ne se contenta pas de ne rien ôter à la puissance séculière, il voulut encore montrer qu'il y était soumis. Il obéit à un édit d'Auguste 3, avant même que de naître.

1 Jos.. ch. xix. — 2 Saint Matthieu, ch. xx; saint Marc, ch. x; saint Luc, ch. xxii — 3 Saint Luc, ch. II, v. 1 , 4, 5.

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Jl paya le tribut pour lui et pour le chef de ses apôtres, à ceux qui étaient préposés pour l'exiger * , quoique le roi de la terre en dût être plus exempt que les enfants des souverains. Il enseigna publiquement qu'il fallait rendre a César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu 2; distinguant, par là, deux ordres de domination aussi bien que de devoirs. // se livra enfin au jugement, même injuste, d'un juge* envoyé par un prince temporel; et comme il ne souffrit que parce qu'il le voulut 4, il voulut souffrir en exécution de ce jugement.

La nouvelle loi qu'il a donnée a môme augmenté en un sens l'autorité des princes, soit parce qu'elle l'a rendue plus respectable en montrant que son origine vient de Dieu, soit parce qu'en apprenant aux sujets à se soumettre, nonseulement par nécessité et par raison, mais par religion et par conscience, à obéir même à des maîtres fâcheux, elle a réellement donné aux souverains et à ceux qui agissent sous leurs ordres, une assurance que le nombre des soldats ne pouvait leur donner, et de nouveaux moyens de se faire obéir. Mais, pour connaître la nature et l'utilité de cette loi, il faut reprendre les choses de plus haut.

Avant qu'elle eût été publiée, les hommes étaient conduits par deux sortes de règles : un droit commun à tous, qui comprend les préceptes du droit naturel et ceux du droit des gens, un droit particulier à chaque peuple, qui est le droit civil des différents États.

Le peuple juif avait cet avantage entre tous les peuples, que ses lois, soit sur le culte de la religion, soit sur les matières profanes, lui avaient été données par l'ordre de Dieu, qui s'était réservé, sur cette nation, même pour la

1 Saint Matthieu, ch. xvn, v. 23. — - Ibid., ch. xxn, v. 16; Marc, ch. xn, v. 13; saint Luc, ch. xx , v. 20. — 3 I. Saint Pierre, ch. n, v. 23, selon la Vulgate dont le sens est reconnu catholique par l'Église, quoique non conforme au texte grec en cet endroit. — « Isaïe, ch. cm, v. 7.

21 i FRAGMENTS DIVERS

conduite extérieure et le gouvernement politique ■ , un empire particulier.

Toutes ces lois, celles mêmes de Moïse, avaient deux défauts principaux: l'un, qu'en prescrivant aux hommes ce qu'ils devaient faire , elles ne les mettaient point en état de le faire, et les rendaient par là plus coupables, ne marquant pas même assez les motifs dont on devait être animé pour les accomplir ; l'autre défaut était qu'en s' accommodant trop à la faiblesse humaine ou au penchant de chaque nation , elles s'éloignaient de leurs propres principes dans plusieurs conséquences, et restaient imparfaites sans oser porter les choses au point où elles devaient être suivant leur nature.

Jésus-Christ pouvait seul remédier au premier de ces défauts, puisqu'il n'y avait que lui qui pût, non -seulement montrer le bien aux hommes, mais rendre les hommes bons, et donner en même temps la loi , la force d'accomplir la loi , et l'accomplissement même de la loi. Il était aussi réservé à lui seul de rétablir et de porter à leur perfection les principaux engagements qui unissent les hommes entre eux dans l'ordre que Dieu a établi.

L'amour de Dieu, l'amour du prochain, la connaissance de soi-même, sont les trois grands principes d'où dépend toute la conduite de la vie, soit pour les personnes publiques, soit pour les simples particuliers. Jésus -Christ nous apprend que tous les devoirs, tous les préceptes et toute la loi, sont renfermés dans l'obligation générale d'aimer Dieu sans exception et sans bornes, et d'aimer nos semblables comme nous-mêmes 2. Et quelques jurisconsultes ont fait voir que c'est de là que dérivent tous les engagements légitimes et les principales règles du droit sur la nature et les effets de cet engagement3. Mais la loi de Jésus -Christ

1 Surtout au temps de Moïse, de Josué et des Juges, lot. lib. Deul- Jus. Judic. et lieg., HO. \.

2 Saint Matthieu, ch. xxn, v. 40. — ;! Domat , Traité des lois.

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s'attache encore à faire accomplir à l'homme, avec joie, ces obligations si conformes à sa nature. Elle lui fait connaître ce qu'il est et ce qu'il doit être, sa faiblesse, et les secours avec lesquels il pourra faire ce qu'elle lui prescrit. Elle tend à réformer les principes des actions encore plus que les actions mêmes, à faire aimer le bien encore plus qu'à éloigner du mal. Il n'y a point de loi qui soit plus exacte ni mieux suivie dans toutes ses conséquences , plus élevée , plus pure , et en même temps plus simple et plus naturelle dans ses principes. Il n'y en a point qui soit capable de former de meilleurs pères de famille, de meilleurs amis, de meilleurs citoyens; et ceux mêmes qui, dans la doctrine de Jésus- Christ, blasphèment des mystères qu'ils n'entendent pas, pendant qu'ils sont forcés d'admirer des préceptes qu'ils ne peuvent s'empêcher d'entendre, conviennent tous que rien n'est plus utile que la pratique de l'Évangile pour le bien de la société, qu'ils se vantent d'avoir toujours en vue et dont ils font leur seule règle. En effet, ni les républiques que l'antiquité a admirées, ni la république imaginaire de Platon, n'approchent de l'ordre, de la paix, de l'union qui régnerait dans un état dont tous les membres observeraient exactement la loi de Jésus-Christ.

Un seul livre, écrit simplement, capable d'étonner les plus grands génies par l'élévation de ses principes, et cependant à la portée des plus petits esprits, contient toute cette loi. Il n'a point de page qui ne renferme beaucoup plus de substance, et n'aille beaucoup plus loin que tout ce que les plus grands hommes de l'antiquité sont parvenus à découvrir sur la morale par parties, avec peine et par un long circuit de raisonnements. La vérité de ses décisions se présente d'elle-même et frappe également tout le monde, et l'on reconnaît qu'elles sont conformes à la nature de l'homme, à ces premières notions de droiture et de justice qui ont toujours été en lui , dont tout homme raisonnable ne cherche point la preuve, et dont les plus déraisonnables ne peuvent

môme douter. Un ouvrage si fort au-dessus des forces de l'homme est encore une preuve de la vérité de la religion chrétienne et de la divinité de Jésus-Christ.

C'était une suite nécessaire des lumières que cette loi nous a données , de rectifier les idées auxquelles on s'était accoutumé sur plusieurs matières qui intéressent l'administration de la justice, la police et la conservation des États.

Le mariage est le premier et le plus important des engagements nécessaires à la société. Si on le considère dans le droit naturel et dans sa première institution , c'est une union sainte qui a Dieu même pour auteur, perpétuelle, et qui doit durer autant que la vie. Si Ton consulte les principes généraux du droit civil , c'est un lien légitime qui forme dans toute la vie une liaison inséparable 4. Cependant, les mêmes lois qui définissent ainsi le mariage , celles mêmes qui avaient été données aux Juifs , dont plusieurs dispositions avaient été accordées à la dureté de leur cœur, permettaient de rompre cette union établie pour être inséparable, et que les jurisconsultes romains regardent eux-mêmes comme perpétuelle, du moins dans le vœu et l'intention de ceux qui la forment. Jésus-Christ, en marquant qu'il rien était pas ainsi au commencement, paraît avoir écarté, par ce seul mot , toutes les raisons qui avaient porté les anciens législateurs à permettre le divorce , la pluralité des femmes , et même le système licencieux de la communauté des femmes que Lycurgue n'avait pas eu peur d'autoriser. En ramenant ainsi à sa première institution l'engagement qui est comme le principe et la pépinière des États, Jésus-Christ a voulu encore le rendre sacré, non-seulement par le souvenir de son établissement, mais aussi par une bénédiction particulière, et par un sacrement propre aux peuples chrétiens.

Tndlviduam vitœ consueludinem continens.

pour l'enregistrement de la bulle contre le livre des maximes des saints,

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