SUR L'ACCEPTATION DE LA BULLE CONTRE LE JANSÉNIS3IE
M. le nonce ayant trouvé M. le cardinal de Noailles dans ces sentiments, se retira sans insister davantage à lui remettre le bref.
Je compris, par ce que M. le cardinal de Noailles me dit ensuite, que, le mardi ou le mercredi suivant, le roi pourrait prendre une résolution sur la réception de ces brefs; et il crut en devoir écrire le soir môme à M. le chancelier, pour le prier de trouver bon que ces brefs, supposé qu'il les eût, me fussent communiqués.
M. le chancelier me répondit le dimanche qu'il n'avait encore aucune connaissance de ces brefs ; qu'il me ferait part de ce qu'il en apprendrait, et qu'il me priait de lui rendre compte aussi de tout ce que je saurais sur ce sujet.
Trois jours après il m'écrivit une seconde lettre, dans laquelle il me marquait qu'il était vrai que ces brefs étaient arrivés, mais qu'on n'était pas bien au fait du véritable sujet des plaintes du saint-père; qu'il y avait môme des gens qui croyaient qu'il fallait recevoir ces plaintes favorablement, parce qu'en cela il agissait autant et plus pour le roi que pour lui-môme, et pour ôter toute espèce de retour au jansénisme.
Je répondis à M. le chancelier que je croyais que les mouvements que le pape faisait dans cette affaire n'étaient causés que par la prévention dans laquelle sont les partisans de la fausse puissance du saint-siége, qu'il n'appartient qu'au saint-père d'être juge en matière de doctrine, et que les évoques ne sont que de simples exécuteurs de ses décrets.
Qu'au surplus, je ne pouvais concevoir comment on pouvait prétendre qu'il restait encore au jansénisme une porte pour rentrer dans le royaume, puisqu'ayant été condamné, et par le pape et par nos évoques, il ne pouvait plus revenir en France suivant l'opinion môme de ceux qui tiennent avec raison que le jugement du pape ne nous oblige véritablement que lorsqu'il est accepté par les évoques.
J'appris quelques jours après le dénoûment de cette énigme.
Mais, poursuivre l'ordre des temps, je dois marquer ici qu'ayant eu occasion de revoir M. le cardinal de Xoailles, il me dit que le roi avait cru ne pouvoir se dispenser avec bienséance de recevoir le bref du pape, parce qu'on ne refuse point d'ouvrir la lettre d'un ami sans être bien résolu de se brouiller avec lui.
Qu'ainsi Sa Majesté ferait dire à M. le nonce qu'il pouvait lui présenter le bref du pape quand il le jugerait à propos.
Mais qu'après avoir lu ce bref, le roi ferait dire au nonce que Sa Majesté ne croyait pas y devoir faire réponse ellemême ; que M. le cardinal de la Trémoille recevrait ses ordres sur ce sujet, et rendrait compte au pape des raisons qui déterminaient le roi à le prier de ne pas pousser plus loin cette affaire.
J'allai le dimanche suivant à Versailles.
J'y appris, par M. le chancelier, la solution du problème qu'il n'avait fait que m'exposer en un mot par sa seconde lettre; et voici sur quoi roule toute la subtilité de ceux qui prétendent que le bref du pape peut être avantageux au roi , clans le dessein qu'a Sa Majesté d'extirper les moindres restes du jansénisme.
Ce n'est point sur la question de l'étendue du pouvoir des évêques dans le jugement des matières de foi ou de doctrine, que se fondent précisément les partisans du bref. Tout leur système porte uniquement sur le terme de solennelle, employé dans le mandement uniforme dressé par les ordres de la dernière assemblée du clergé.
Ce mandement porte que les constitutions données par les papes contre le jansénisme sont devenues les lois de toute l'Église par Y acceptation solennelle qui en a été faite par le corps des jeteurs.
D'où l'on conclut que l'assemblée du clergé a posé pour
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principe que les jugements du saint-siége ne sont regardés comme des lois dans l'Église qu'après l'acceptation solennelle que le corps des pasteurs en fait.
Or, dit-on, le corps des pasteurs n'a point accepté solennellement les bulles des papes contre le jansénisme.
Car, premièrement, ce corps n'a point été assemblé pour faire cette acceptation.
Et, secondement, il est faux encore que tous les évoques aient accepté solennellement les décisions des papes sur le livre de Jansénius; au contraire, il est certain que le plus grand nombre des évoques ne les a acceptées que tacitement.
Ainsi, ces constitutions ne sont donc point encore des lois pour toute l'Église ; et par conséquent il est vrai que l'Église entière n'a pas encore condamné les erreurs de Jansénius.
Ce raisonnement, qui n'est qu'un pur sophisme, tombe de lui-même si l'on considère :
1° Que l'expression sur laquelle on appuie ce raisonnement n'est point dans la délibération du clergé , par laquelle il accepte la bulle du pape.
Elle ne se trouve que dans un projet de mandement, qu'il a été libre de suivre ou de ne pas suivre, et que les évoques mêmes n'ont pas suivi.
2° Qu'il paraît, à Ja vérité, que ceux qui ont dressé ce modèle de mandement ont employé, peut-être abusivement, le terme d'acceptation solennelle; mais que, s'ils ont péché contre les lois de la grammaire, ils ont eu néanmoins un sens fort correct dans l'esprit; et que ce qu'ils ont voulu dire, est que l'acceptation a été constante, notoire, connue de tout le monde.
Il n'en faut pas d'autre preuve que ce qu'ils ont dit euxmêmes , que les constitutions du pape sur le livre de Jansénius étaient devenues des lois pour toute l'Église.
Ils savaient pourtant bien que ces constitutions n'avaient été reçues dans une grande partie de l'Église que par une acceptation tacite.
Ils n'ont donc pas cru que l'acceptation dût être expresse et solennelle, pour imprimer aux constitutions du pape le
caractère d'une loi universelle et irrévocable.
Ce fut à peu près ce que je proposai à M. le chancelier, de vive voix, sur cette difficulté, convenant néanmoins avec lui qu'il aurait été à souhaiter que l'auteur du mandement uniforme eût choisi une expression plus correcte et plus exempte de toute critique que celle qu'il a employée dans ce modèle de mandement.
Il me dit ensuite que, quoiqu'il eût été arrêté, Je mercredi précédent, que le roi ne répondrait au pape que par l'instruction que Sa Majesté enverrait à M. le cardinal de la Trcmoille, cependant M. de Torcy devait en reparler encore au conseil qui allait se tenir, et que bien des gens prétendaient, et entre autres le cardinal de Janson , que le roi devait répondre, mais, en termes généraux et en se déchargeant du détail sur M. le cardinal de la Trémoille.
Cet avis prévalut en effet sur le premier, comme je l'appris le dimanche, après midi, de M. de Torcy; il me montra le bref écrit au roi, et il me dit que Sa Majesté n'y répondrait que pour marquer qu'il l'avait reçu , et qu'on enverrait une instruction très-ample à M. le cardinal de la Trémoille, qui contiendrait les raisons que le roi avait de prier le pape de ne point insister à faire rendre le bref écrit aux évêques de l'assemblée de 1705.
Je sus aussi , ou par lui ou par M. le chancelier, que M. le cardinal de Noailles avait été chargé du soin de dresser cette instruction.
M. le chancelier me donna le même jour une copie du bref écrit au roi, qui prouve clairement que le dessein véritable du pape est d'établir son opinion sur le défaut de pouvoir des évêques, et de se servir du prétexte de l'ancienne destruction du jansénisme pour engager le roi à ne pas défendre en cette occasion le droit des évêques de son royaume et le fondement des libertés de l'Église gallicane.
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On ne doutait point à Versailles, lorsque j'en partis ce jourlà, que le mardi suivant le nonce ne présentât ce bref au roi. Cependant il ne le présenta point , et l'on prétend que M. le cardinal d'Estrées, auquel il demanda conseil sur ce qu'il avait à faire, l'en détourna; et qu'il lui dit que, comme le roi devait aller incessamment à Marly pour près de quinze jours, il ferait sagement de présenter qu'il était incommodé pour ne point aller à Versailles le mardi , et pour se donner par là le temps de recevoir de nouveaux ordres , et de délibérer sur ceux qu'il avait déjà reçus jusqu'au retour de Marly.
Le nonce a pris ce parti ; et cependant il est arrivé, ou par ostentation ou par imprudence , et le dernier est le plus vraisemblable , qu'il s'est répandu dans Paris beaucoup de copies de ce bref.
L'avis que j'en reçus me lit douter si je ne devais point demander au roi la permission d'agir suivant l'exemple de mes prédécesseurs dans des cas approchants de celui-ci , et de requérir que ces copies fussent apportées au greffe , etc.
Je crus devoir consulter M. le chancelier sur la conduite que je devais tenir en cette occasion , et lui expliquer les raisons pour et contre dans une lettre que je lui écrivis le 10 de ce mois.
Il m'a fait réponse de vive voix à ma lettre, aujourd'hui 13 mars 1707, et il m'a dit qu'il ne croyait point qu'il convînt de faire encore aucune démarche sur ce sujet; que le bref ne serait peut-être pas présenté, et que si cela était, ce serait le pape et non le roi qui se trouverait commis par l'indiscrétion de ceux qui en avaient répandu des copies; et que si au contraire le nonce portait le bref, alors on suivrait la route qui avait été résolue au conseil ; et qu'à mon égard, je devais ignorer ce bref jusqu'à ce que le roi me le fit remettre entre les mains, surtout n'y en ayant point encore de copie imprimée.
J'ai su d'ailleurs qu'il y avait beaucoup d'apparence que le
±i(> DES RAPPORTS DE f/ÉGLISE ET DE l/ÉTAT.
bref ne serait point présenté, au moins jusqu'à ce que le nonce ait reçu de nouveau* ordres du pape, auprès duquel M. le cardinal de la Trémoille a ordre de faire de grandes instances pour le porter à étouffer cette affaire , pendant que d'un autre côté, M. le cardinal d'Estrées, avec L'agrément du roi, fera encore agir des amis qu'il a à Rome, et contre lesquels on croit que le pape pourra être moins en garde que contre ce qui lui sera dit par le cardinal de la Trémoille.
Mais ce qui est plus fâcheux que tout le reste , c'est que l'on prétend que le pape a une constitution toute dressée sur ce sujet, qu'il fera peut-être paraître, s'il voit que l'on ne veuille pas recevoir ses brefs.
Quoi qu'il en soit, il paraît jusqu'à présent, dans tous les esprits, et même dans quelques communautés suspectes d'opinions ultramontaines, un soulèvement général contre les mauvaises maximes que le pape suppose ou établit dans le bref qu'il a écrit au roi le 13 mars 1707.