SUR LE MEME OBJET
Plus on examine les quatre propositions qui ont été dressées pour expliquer les sentiments de l'assemblée du clergé de l'année 1705 dans l'acceptation de la constitution du pape contre le jansénisme, plus on est persuadé que la première de ces propositions est la seule qui soit innocente; que la deuxième et la quatrième sont imparfaites et équivoques, la troisième très-dangereuse, et toutes également inutiles pour finir l'affaire du clergé de France avec la cour de Rome sur l'acceptation delà constitution, et capables au contraire de donner au pape de nouveaux avantages pour terminer cette affaire au préjudice de l'autorité des évèques, et de la vérité des maximes que l'Église gallicane soutient.
Les termes de l'assemblée du clergé qu'on a voulu expliquer dans la deuxième et la quatrième proposition, sont que les constitutions des papes obligent toute l'Église lorsqu'elles ont été acceptées par le corps des pasteurs; que cette acceptation de la part des évêques se fait toujours par voie de jugegement; qu après V acceptation solennelle que le corps des pasteurs a faite de celles qui ont été publiées sur le jansénisme .
elles doivent être regardées comme le jugement et la loi de toute l'Église.
Les termes d'acceptation solennelle faite par le corps des pasteurs ne signifient certainement, dans l'intention de l'assemblée du clergé , qu'une acceptation constante , notoire , connue à toute l'Église , par laquelle tous les évoques ont adhéré à la constitution du pape ou expressément ou tacitement ; ce serait faire injure à une assemblée aussi vénérable que de lui attribuer une autre intention.
Cependant il faut avouer qu'elle aurait pu se servir d'expressions plus propres à prévenir tous les prétextes que les jansénistes peuvent employer pour éluder la force de son acceptation.
Le terme de solennelle et celui de corps de pasteurs semblent renfermer dans la rigueur de la lettre l'idée d'une formalité extérieure , et porter dans l'esprit l'image d'une congrégation ou d'une assemblée d'évêques qui délibèrent en commun sur les affaires de l'Église. Ainsi les novateurs pourront dire que les constitutions des papes sur le jansénisme ne doivent pas encore être regardées comme le jugement et la loi de toute l'Église , puisqu'on ne peut pas dire qu'elles aient été solennellement acceptées par le corps des pasteurs ; le pape même se plaint du peu d'exactitude de cette expression, qui semble faire dépendre de la solennité de l'acceptation toute la force et l'autorité des décrets du saint-siége.
Ce sont sans doute ces conséquences, manifestement contraires à l'intention du clergé , que l'on a voulu désavouer par la deuxième des propositions que l'on a dressées pour expliquer ses véritables sentiments. Mais si dans l'assemblée du clergé on a eu encore plus d'attention à conserver le droit des évêques qu'à prévenir l'abus que les jansénistes pourraient faire des termes dans lesquels le clergé s'expliquerait , on peut dire qu'au contraire on ne pense, à présent, qu'à combattre les mauvaises applications des jansénistes, sans
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prendre les précautions nécessaires pour conserver le droit des évêques.
Ce sont cependant deux choses qui n'ont rien d'incompatible et qu'il faut toujours faire marcher d'un pas égal. Ce serait un grand malheur pour l'Église, s'il fallait ou devenir janséniste, ou cesser d'être attaché aux droits imposés par l'institution divine à l'épiscopat. Un des articles les plus ordinaires des partisans de la cour de Rome est de faire regarder les précautions que l'on prend pour conserver les maximes et les libertés de l'Église gallicane, comme autant de moyens par lesquels on prépare des évasions et des ressources aux novateurs; mais il est très-facile, encore une fois, et de confondre ceux qui se révoltent contre l'autorité de l'Église, et de défendre en même temps les prérogatives de l'épiscopat. Au contraire, le jansénisme ne sera jamais mieux condamné que lorsqu'en réunissant les suffrages de tous ceux qui doivent conspirer à le détruire , il sera vrai de dire que l'erreur a été proscrite, et par le jugement du pape et par celui des évêques.
Suivant ces principes, il s'agit d'examiner si la seconde proposition par laquelle on explique les sentiments du clergé de France, conserve suffisamment le pouvoir que Dieu a confié aux évêques , en même temps qu'elle ôte aux jansénistes les mauvais prétextes dont on craint qu'ils ne se ser~ vent pour éluder la décision cle l'assemblée de 1705.
D'un côté , dans un bref écrit aux évêques de cette assemblée , qui n'a pas été reçu , à la vérité , mais qui ne renferme pas moins pour cela les véritables sentiments de la cour de Rome, le pape soutient que l'acceptation des évêques n'est point nécessaire pour donner à ses décrets la force d'une loi irrévocable dans l'Église; que ses décisions tirent toute leur autorité de sa suprême puissance , et que , s'il les adresse aux évêques, ce n'est pas pour recevoir leur consentement libre et éclairé , mais pour exiger une soumission aveugle et nécessaire qu'ils ne peuvent lui refuser.
La France soutient au contraire que lorsque les évêques acceptent une constitution du saint-siége , ils ne le font jamais que par voie du jugement; que leur soumission en ce cas est une soumission raisonnable et fondée , non pas seulement sur l'autorité du saint-siége , mais sur la conformité qu'ils trouvent entre la déclaration du pape et la tradition de l'Église, dont ils sont dans leurs sièges les dépositaires et les témoins.
Il est vrai que cette acceptation, qui ne se fait jamais sans connaissance et qui suppose toujours un jugement, n'est point nécessairement atta'ché à des formalités extérieures dont on puisse jamais se dispenser : elle se peut faire conjointement par les évêques assemblés, ou séparément par chaque évoque particulier ; elle se peut faire ou expressément , ou tacitement, suivant la diversité des conjonctures et des besoins de l'Église; et pourvu que le consentement des évêques et leur acquiescement à la décision du premier pasteur soient certains, on ne s'attache pas scrupuleusement à la forme, parce que le droit des évêques en ce point consiste à être juges de la doctrine avec le pape , et non pas à rendre leur jugement dans une forme fixe et invariable.
Il est aisé de juger après cela si , pour exprimer les sentiments du clergé de France en cette matière, il suffit de dire que l'assemblée de 1705 n'a pas voulu établir que l'acceptation solennelle du corps des pasteurs fût nécessaire pour que de semblables constitutions soient des règles du sentiment des fidèles.
C'est exclure la nécessité de l'acceptation solennelle, sans réserver expressément la nécessité de l'acceptation tacite ; c'est exprimer la partie la moins importante de la doctrine du clergé , et supprimer la plus essentielle ; c'est dire ce que les évêques n'ont pas droit de prétendre , et faire ce qui leur appartient de droit divin.
Si la cour de Rome convenait avec l'Église gallicane de la nécessité de l'acceptation des évêques, et qu'il ne fût ques-
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lion que de savoir si cette acceptation doit être solennelle ou s'il suffit qu'elle soit tacite, on pourrait se contenter en
ce cas d'exclure la nécessité de l'acceptation solennelle, qui sciait seule la matière de la contestation. Mais la cour ne reconnaît pas plus la nécessité de l'acceptation tacite que celle de l'acceptation expresse ; elle soutient que ni l'un ni l'autre ne sont nécessaires , et que tout ce que les évêques ont à faire lorsque le pape a parlé, est d'exécuter ses paroles, sans examen, sans connaissance, sans délibération. Comment peut-on donc, en expliquant les sentiments du clergé de France, ne pas réserver au moins *la nécessité d'une acceptation libre et éclairée, de quelque manière qu'elle le fasse, c'est-à-dire ou expressément ou tacitement, puisque ce n'est point sur une des deux espèces d'acceptation que roule la diversité des sentiments en cette matière , c'est sur l'acceptation en elle-même, sans distinguer celle qui est expresse de celle qui est tacite.
On dira peut-être que, n'excluant que la nécessité de l'acceptation solennelle , on laisse assez entendre que le clergé de France n'a pas intention d'exclure toute espèce d'acceptation , et que déclarer que l'acceptation solennelle n'est pas nécessaire, c'est déclarer assez qu'il faut au moins que l'acceptation soit tacite , si elle n'est pas solennelle.
Mais 1°, si l'esprit du clergé de France est, comme on ne saurait en douter, de conserver au moins la nécessité de l'acceptation tacite, doit-il craindre d'expliquer ouvertement une maxime si incontestable et cependant si contestée par les partisans de la cour de Rome ? 2° Convient-il à des évêques qui, par leur caractère, sont obligés de rendre un témoignage libre et sincère à la vérité, et qui d'ailleurs sont ici choisis pour attester les sentiments du clergé, leur convientil de n'expliquer qu'à demi ces sentiments, de laisser à peine entrevoir une vérité de cette importance et de n'oser dire ce qu'ils pensent sur un droit que l'institution de Jésus- Christ même a rendu inséparable de leur ministère? 3° Si
leur déclaration ne s'adresse qu'à ces novateurs qui peuvent abuser d'une expression équivoque, craignent-ils de leur dire que l'acceptation tacite est suffisante pour les condamner , et n'est-il pas, au contraire, de leur devoir de leur enseigner cette maxime? Si, au contraire, c'est au pape qu'ils rendent témoignage de la doctrine de l'Église gallicane , doivent-ils rougir de leur ministère et dissimuler les droits de l'épiscopat par un silence trop politique, qui ne peut être employé en cette occasion qu'à dissimuler la vérité ou à éluder la difficulté?
Il semble enfin, de la manière dont cette seconde proposition est conçue, qu'on puisse en conclure que, suivant la doctrine du clergé de France , il n'y a aucun cas où l'acceptation solennelle soit nécessaire. Rien n'est plus dangereux que d'établir des règles générales, parce que l'esprit humain est trop borné pour en envisager d'abord toutes les conséquences.
Ne peut-on pas dire qu'il en est à peu près de cette proposition comme de celle qui a été tant de fois censurée, que les conciles généraux ne sont jamais nécessaires. Qu'on dise qu'ils ne le sont pas toujours , il n'y a aucun catholique qui ne souscrive à cette proposition ; mais que parce qu'ils ne le sont pas toujours , on aille jusqu'à avancer , comme quelques flatteurs de la cour de Rome , qu'ils ne le sont jamais, c'est tomber clans une extrémité condamnée plusieurs fois en France.
Ainsi, qu'on dise que l'acceptation expresse n'est pas toujours nécessaire, rien ne sera plus vrai ; mais n'est-il pas dangereux d'aller jusqu'à dire en général que l'acceptation solennelle n'est pas nécessaire, parce qu'en un mot il peut arriver qu'elle le soit, comme il peut arriver qu'il soit nécessaire d'assembler un concile général.
Enfin, ce qui découvre clairement l'équivoque de cette proposition , c'est qu'il est bien vrai que lorsqu'il y a une acceptation tacite, l'acceptation expresse n'est pas nécessaire,
d'aguesseao T. II. 18
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suis ajouter ces mots : pourvu que /' acceptation tacite y supplée. C'est s'expliquer d'une manière équivoque et imparfaite qui ne contentera ni la cour de Rome ni l'Église gallicane, et qui fournira seulement aux. novateurs une matière de déclamation contre le clergé.
La quatrième proposition, comme on l'a déjà dit, a le même défaut que la seconde, c'est-à-dire qu'elle est aussi équivoque et imparfaite. L'assemblée du clergé avait dit que l'acceptation des évêques se fait toujours par voie de jugement, et c'est la pure et invariable doctrine de l'Église gallicane.
Cependant le pape, prévenu par les maximes de la France, a paru blessé d'une proposition si innocente; et c'est pour apaiser ces plaintes qu'on veut faire déclarer à plusieurs évêques que l'assemblée de 1705 n'a pas prétendu que les assemblées du clergé puissent examiner les jugements dogmatiques des papes pour s'en rendre les juges.
Il n'y a rien de plus équivoque que cette proposition. Si l'on veut dire par là que l'assemblée du clergé ne peut se rendre juge d'un jugement dogmatique du pape, pour le réformer et pour exercer sur ce jugement un acte de juridiction supérieure, la proposition est juste et certaine, mais inutile , parce que ce n'est pas à cela seul que le pape borne ses prétentions, comme on l'a déjà dit.
Mais cette proposition signifie-t-elle que les assemblées du clergé ne peuvent se rendre juges en matière de foi, pour décider avec autorité la même question que le pape a jugée, pour examiner si le jugement du pape est conforme à la tradition de leurs Églises ou s'il y est contraire, pour y adhérer en un cas et n'y pas adhérer dans l'autre; ce qui renferme toujours une espèce de jugement indirect, de jugement du pape, jugement qui, quoiqu'il ne s'exerce pas sur la personne du pape, et qu'il n'aille pas jusqu'à réforme ses décrets, a néanmoins l'effet d'en empêcher l'exécution? Si c'est là le sens de cette proposition, dont elle est en effet
fort susceptible , elle est très-faussc en elle-même , très-contraire à la doctrine du clergé de France, et très-injurieuse à l'épiscopat.
On ne peut pas s'empêcher de demander après cela s'il convient à des évêques, dans un point si essentiel, de parler en termes équivoques dont le meilleur succès sera d'être entendu d'une manière à Rome et d'une autre manière en France, mais qui, suivant toutes les apparences, n'étant pas capable de satisfaire pleinement le pape, n'auront d'autre effet que d'exposer les évêques qui auront signé la déclaration, au juste reproche d'avoir employé des expressions équivoques dans une matière de cette importance, et de l'avoir fait inutilement.
Enfin, on a dit que la troisième proposition était trèsdangereuse par l'abus qu'on en pouvait faire.
Cette réflexion ne tombe pas sur la partie de cette proposition dans laquelle on dit qu'il ne manque aux constitutions des papes contre Jansénius, aucune des conditions nécessaires pour obliger toute l'Église ; il n'y a rien de plus vrai et de plus certain que cette première partie de la proposition.
Mais on fait dire ensuite aux évêques qui signeront cette déclaration que l'assemblée du clergé avait eu le même sentiment sur les bulles contre Bai us , contre Molinos, et contre le livre de M. l'archevêque de Cambrai , s'il en eût été mention.
On ne comprend pas d'abord pourquoi, ni dans quelle vue, les évêques qui signèrent la déclaration exercèrent en cet endroit une espèce de science conjecturale pour deviner quel aurait été le sentiment de l'assemblée du clergé si l'on y eût fait mention de ces bulles ; il ne s'agit ici que du jansénisme, et pour assurer que le jansénisme est pleinement condamné par l'Église, il est inutile de savoir si Baïus, Molinos et le livre de M. de Cambrai le sont aussi.
Ainsi les propositions qu'on veut faire signer à plusieurs
évêques sont ou imparfaites et équivoques, ou dangereuses; et de quelque manière qu'on les dresse, dès qu'on n'abandonnera pas absolument un droit auquel les évoques ne sauraient renoncer sans se dégrader eux-mêmes, il est certain qu'elles ne serviront qu'à irriter le pape et à renouveler la querelle au lieu de la terminer.
MÉMOIRE