‹ Œuvres de d'Aguesseau (volume 2)Chapitre 40 sur 46 · SUR LE MEME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MEME SUJET

Le principal ouvrage d'Almain, qui contient toute sa doctrine, a été fait à la prière du concile de Pise, et par l'ordre du roi Louis XII, imprimé trois fois avec privilège, sous trois règnes différents , en possession de son état , si l'on peut parler ainsi, depuis deux cents ans, toujours employé et cité avec éloge par les plus éclairés et les plus sages défenseurs des libertés de l'Église gallicane. Voilà le livre qu'on choisit pour accuser de trop d'indulgence les magistrats qui sont chargés de veiller sur la police et la discipline publique.

Il est vrai qu'on y trouve la mauvaise proposition dont on s'est servi pour le dénoncer au roi, et à Dieu ne plaise qu'on veuille excuser une maxime si capable d'exciter des troubles et des séditions dans un royaume.

Mais le compte fidèle que l'on doit rendre à Sa Majesté oblige de lui expliquer en un mot l'usage qu'Aimai u a l'ait de cette maxime. L'objet de son livre n'est point de l'enseigner, il ne tend qu'à établir l'autorité du concile général sur le pape. Les théologiens qu'il avait à combattre supposaient que le pouvoir du roi dépend du peuple. Il se sert contre

D'AGUESSEAU t. II. 23

;:;>t des rapports de l église et de letat.

nix d'un principe (|u'ils enseignaient, et par une comparaison tirée de leur doctrine même, il veut les forcer à convenir que la puissance du pape était, à plus forte raison, inférieure à celle de l'Église universelle.

Les magistrats qui ont vu paraître trois fois avant nous les œuvres d' Almain, n'ont pas cru que pour un mauvais raisonnement qui tomberait de lui-même, et qui en effet est oublié à présent, il fallût sacrifier un homme qui s'était dévoué, par ordre du roi, pour la défense de nos libertés, et donner à Rome le plaisir de voir la France tourner ses armes contre ses plus zélés défenseurs et tirer, pour ainsi dire , sur ses propres troupes.

Almain n'est pas le seul auteur où Ton trouve cette opinion; elle n'est malheureusement que trop commune parmi les plus graves et les plus célèbres théologiens ; on en voit des semences jusque dans des auteurs très-estimés. Le roi serait étonné du grand nombre de théologiens qui l'ont enseignée. Les plus illustres sont Navarre, fameux théologien et très-estimé du pape Grégoire XIII ; Salmeron , Azoi\ Suarez, jésuites aussi célèbres parmi les théologiens que dans leurs ordres mêmes. Leurs ouvrages sont entre les mains de tout le monde, et se réimpriment librement lorsqu'ils commencent à devenir rares.

Almain a cherché à faire un bon usage d'une mauvaise chose, en employant cette doctrine contre les ennemis de nos libertés qui en convenaient.

Les autres théologiens , au contraire , l'ont enseignée directement , et en attaquant même nos libertés , comme Salmeron et plusieurs autres qui se déclarent en même temps , et pour les peuples contre les rois, et pour le pape contre l'Église.

Pourquoi donc ne clénonce-t-on point ces auteurs infiniment plus dangereux, et par quelle raison Almain est-il seul choisi entre tant de coupables pour porter la peine qu'ils ont beaucoup mieux méritée , si ce n'est parce qu'on veut flétrir un des plus illustres défenseurs de nos maximes et

épargner ceux qui les ont combattues? Sans cela, on les dénoncerait tous également ; le même zèle produirait les mêmes effets. Comme cette diversité de conduite ne peut ni plaire à la droiture de Sa Majesté, ni convenir à la justice des magistrats, qui ne savent ce que c'est que d'avoir deux poids et deux mesures , ils sont persuadés que si Sa Majesté juge à propos qu'ils condamnent Almain , elle trouvera bon qu'ils comprennent dans cette condamnation tous les docteurs qui ont enseigné une semblable doctrine, de quelque ordre et de quelque caractère qu'ils soient. On aura l'honneur d'en donner une liste à Sa Majesté, si elle le juge à propos.

Mais pour bien concevoir toutes les conséquences d'une telle condamnation , il y a deux réflexions importantes à faire qui n'échapperont pas sans doute à l'attention de Sa Majesté.

La première que, pour empêcher, autant qu'il sera possible, le contre-coup que la condamnation d' Almain portera sur nos maximes , il sera absolument nécessaire , en combattant l'argument que cet auteur tire du pouvoir des peuples, d'appuyer fortement les autres preuves de la doctrine de l'Église gallicane sur la supériorité des conciles généraux audessus du pape. C'est à Sa Majesté de juger s'il est à propos, dans la conjoncture présente , de traiter de nouveau la question importante de l'autorité des conciles sur le pape, et de s'exposer à rallumer un feu qu'on a eu tant de peine à éteindre.

La seconde est que la doctrine du pouvoir des peuples, source ordinaire des divisions qui déchirent souvent un royaume voisin de la France, est heureusement inconnue dans ce royaume ; et elle est peut-être du nombre des choses qu'il est souvent plus sûr de laisser ignorer que de condamner. Si le parlement a flétri avec éclat les livres qui ont enseigné, pendant et après la ligue, qu'un roi excommunié par le pape n'était plus roi, et qu'il était permis d'attenter à sa vie, c'est parce que cette doctrine s'était répandue parmi

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le peupL, qui en était frappé comme par une espèce de fanatisme. Mais, grâce à Dieu, la doctrine dont parle Almain n'a fait jusqu'à présent aucune impression sur l'esprit des peuples de ce royaume. Doit-on leur apprendre cette doctrine en la condamnant, et leur faire connaître ce qu'il est à souhaiter qu'ils ignorent éternellement? On ne sait si l'on se trompe ; mais peut-être qu'après y avoir bien pensé, le roi ne condamnera pas la prudence des magistrats qui nous ont précédés , et qui ont cru qu'il était moins dangereux de fermer les yeux sur un mauvais raisonnement, caché dans le ivre d' Almain sous une infinité de bonnes raisons, que de révéler au peuple le mystère de cette doctrine dangereuse, peut-être avec plus de scandale que d'utilité. La seule précaution que l'on a cru devoir prendre de nos jours par rapport à la nouvelle édition des Œuvres d' Almain , a été d'empêcher qu'elles ne fussent réimprimées dans ce royaume , quoiqu'elles y eussent déjà paru trois fois avec privilège. On a suivi en cela l'avis de feu M. de Harlay, archevêque de Paris, qui, quoiqu'il regardât Almain comme un des plus solides défenseurs de nos libertés, croyait néanmoins qu'il était bon que ce livre ne fût imprimé que hors du royaume , à cause de la mauvaise proposition qui s'y était glissée. C'est à Sa Majesté de décider s'il est à propos d'aller plus loin, et, après avoir bien pesé toutes les difficultés qui environnent une matière si délicate, de conduire le zèle de ses officiers avec la sagesse qui accompagne toutes ses résolutions.

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