‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 23 sur 29 · LE MAGISTRAT DOIT SE RESPECTER LUI-MEME · texte numérisé non relu

LE MAGISTRAT DOIT SE RESPECTER LUI-MEME

Dans ce jour solennel que la sagesse de nos pères a consacré à la censure , nous avons eu souvent l'honneur de parler au magistrat au nom de la justice. Mais qu'il nous soit permis de lui parler aujourd'hui au nom de la place même qui le distingue des autres hommes, et de lui dire : Respectez votre état, respectez -vous vous-même : l'honneur que vous rendrez à votre caractère sera la mesure de celui que vous recevrez du public ; et tel est le bonheur de votre condition, que vous serez toujours grand si vous voulez toujours l'être.

Non, quoi qu'en puissent dire ceux qui sont plus ingénieux à peindre les malheurs de la magistrature qu'attentifs à les réparer, la dignité qui est vraiment propre au magistrat n'a encore rien perdu de cette élévation dont l'homme de bien doit être si jaloux.

Que la fortune se joue à son gré des honneurs qu'elle distribue; que le malheur des temps et la loi impérieuse de la nécessité semblent diminuer l'éclat de la magistrature en augmentant le nombre des magistrats; que le bruit des armes fasse presque taire les lois , et que les hommes frappés

2ijG DOUZIÈME MERCURIALE.

du tumulte de la guerre soient moins touchés du règne paisible de la justice : nous savons quel est le pouvoir du temps et de la fortune; mais nous savons aussi, et nous l'osons dire avec confiance , (pie malgré toutes ces causes extérieures, rien ne sera jamais plus respectable qu'un véritable magistrat.

Ne cherchons point à le relever ici par l'étendue de son pouvoir. Ne disons pas seulement que, dépositaire de la puissance du souverain , et exerçant les jugements de Dieu même, il abaisse et il élève, il appauvrit et il enrichit, il donne la vie et la mort.

C'est mal définir la grandeur du magistrat que de ne la faire connaître que par son pouvoir. Son autorité peut commencer ce tableau, mais sa vertu seule peut l'achever.

C'est elle qui nous fait voir en lui l'esprit de la loi , et l'âme de la justice; ou plutôt il est, si l'on peut parler ainsi , le supplément de l'une et la perfection de l'autre. Il joint à la loi, souvent trop générale, le discernement des cas particuliers; il ajoute à la justice cette équité supérieure sans laquelle la dureté de la lettre n'a souvent qu'une rigueur qui tue, et l'excès de la justice devient quelquefois l'excès de l'iniquité.

Choisi entre tous les hommes pour rendre un témoignage iidèle et incorruptible à la vérité, le titre précieux d'homme juste le met en possession de la confiance publique. Libre de préjugés, exempt de passions, et seul digne par là de juger celle de tous les hommes, il ne sort jamais de cette noble indifférence et de cet équilibre parfait où tous les objets se montrent à lui dans leur véritable point de vue; ou, s'il permet encore à son cœur l'usage de quelques sentiments, ce sont ceux que la raison adopte, bien loin de les désavouer, et que la nature nous a donnés pour être les instruments et comme les ministres de la vertu ; une soif ardente de la justice, une haine parfaite de l'iniquité, une compassion sage et éclairée pour le juste persécuté, une

indignation vertueuse et raisonnable contre l'injuste persécuteur.

Tant que ces traits éclatants formeront le caractère du magistrat, non-seulement rien ne sera plus respectable, mais nous devons dire encore que rien en effet ne sera plus respecté.

Malgré le relâchement des mœurs et la corruption de notre siècle, le monde n'est ni aveugle ni injuste; il sait connaître encore, il sait estimer le vrai mérite. La vertu du digne magistrat pourra souvent n'être pas récompensée, mais elle sera toujours honorée. Plus les hommes seront intéressés , plus ils admireront un magistrat qui les sert sans intérêt, qui se livre tout entier aux besoins de la société, et qui, toujours occupé des misères d'autrui, procure aux autres hommes un repos qu'il se refuse à lui-même.

Que d'autres magistrats aspirent à s'élever au-dessus de leur état ; qu'ils gémissent en secret de se voir resserrés dans les bornes étroites d'une profession qui ne connaît presque plus d'autre fortune que de n'en point désirer : le sage ministre de la justice trouve son bonheur dans ce qui fait le tourment du magistrat ambitieux. Il se croit assez élevé pour se consoler de ne pouvoir croître. Son état souvent est fixé, mais c'est par là même qu'il lui plaît. Heureusement à couvert de l'illusion des désirs, et au-dessus des promesses infidèles de l'espérance, il goûte tranquillement , dans la douce possession de la vertu et de son indépendance, un bien que les autres cherchent vainement dans le tumulte des passions et dans la servitude de la fortune.

Que ce caractère renferme de véritable grandeur ! Mais que cette grandeur est peu connue ! Quelques exemples illustres, dont le nombre diminue tous les jours, nous en retracent encore l'image. Puissions-nous conserver longtemps ces restes précieux de l'ancienne dignité du sénat! Puissent les magistrats qui ont le bonheur de croître à l'ombre de ces exemples domestiques' résister à la contagion des exemples

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contraires! Et dans quel temps cette contagion a-t-elle été plus généralement répandue?

Soit que le magistrat se laisse emporter au génie de la nation , ennemi de la contrainte , amateur de la liberté , et portant impatiemment le joug de la règle ; soit que la mollesse qui abat et qui énerve à présent toutes les conditions ait versé la douceur mortelle de son poison jusque dans le sein de la magistrature ; soit enfin que les jeunes sénateurs , mêlés trop souvent avec une jeunesse militaire ou avec les enfants de la fortune , imitent la licence des uns , le luxe des autres , et contractent avec tous une secrète horreur pour la sainte austérité de la vie d'un magistrat, on dirait qu'ils aient conspiré contre la gloire de la magistrature avec ses plus grands ennemis.

A peine daignent-ils s'asseoir le matin auprès de ces anciens sénateurs qui ont vieilli avec honneur dans la carrière de la justice; et, fatigués d'avoir soutenu pendant quelques heures le dehors pénible d'un magistrat, ils cherchent à se venger d'une profession qui leur paraît si ennuyeuse par le plaisir qu'ils prennent à la décrier dans le reste de leur vie.

On en voit même qui portent le mépris de leur état jusqu'à dédaigner de paraître dans le temple de la justice. Les mois, les années entières s'écoulent sans que ni leur honneur, ni leur devoir, ni la coutume, ni la bienséance, les rappellent à leurs fonctions. Des hommes qui n'étaient pas nés pour entrer dans le sanctuaire de la justice, et qui auraient dû s'estimer trop heureux de voir rejaillir sur eux quelques rayons de la majesté du sénat, semblent mépriser un rang dont ils n'étaient pas dignes; ils négligent également tous les devoirs de leur état; et l'on ne sait presque qu'ils sont sénateurs que par le malheureux éclat que leur profession donne à leurs fautes, et par la peine qu'il faut encore que les premiers magistrats aient à sauver, non pas l'honneur d'un magistrat de ce caractère, mais celui de la magistrature, qu'il met tous ses jours en péril.

Que ne pourrions -nous point dire encore de ces autres magistrats qui, par une légèreté plus convenable à leur âge qu'à leur état, ou par une vanité mal entendue qui s'abaisse en voulant s'élever, semblent rougir de leur profession, vouloir la cacher aux autres hommes, et se la cacher, s'il était possible , à eux-mêmes ! Ils affectent les mœurs , le langage, l'extérieur d'une autre profession. Malheureux d'avoir quelquefois le triste avantage de surpasser ceux qu'ils imitent! Mais c'est par là même qu'ils se trahissent. Plus ils veulent déguiser leur état, plus on les reconnaît malgré eux, et c'est leur déguisement même qui le montre. Soutenant (si l'on peut parler ainsi) un caractère incertain, et jouant un personnage équivoque , on les voit errer continuellement entre deux professions incompatibles; destinés seulement à essuyer les mépris de l'une et de l'autre, et condamnés également des deux côtés, ils ne sont ni ce qu'ils doivent être en effet, ni ce qu'ils veulent paraître.

Ainsi la honte devient tôt ou tard la juste punition de celui qui, en méprisant son état, apprend enfin au public à mépriser sa personne.

Mais que le magistrat ne s'y laisse pas tromper, et qu'il ne croie pas que pour être grand il lui suffise d'avoir une haute idée de sa grandeur.

Il y a un égal danger à ne la pas connaître, et à la connaître mal; et que servirait au magistrat d'avoir su éviter le mépris par le soin qu'il prend de sa dignité, s'il avait le malheur de s'attirer la haine par l'abus qu'il ferait de sa dignité même?

Cette grandeur légitime, cette gloire solide et durable à laquelle nous aspirons tous ne consiste point à être audessus des lois, à ne relever que de soi-même, et à ne dépendre que de la seule autorité. Vouloir s'affranchir des règles communes, et croire qu'il y a de la grandeur à se mettre toujours dans l'exception de la loi, c'est le goût du siècle présent; mais ce goût (qu'il nous soit permis de le dire)

montre plus de bassesse de cœur que d'élévation d'esprit.

Une âme vraiment grande ne croit rien perdre de sa grandeur lorsqu'elle n'obéit qu'à la justice, et qu'elle ne voit rien au-dessus d'elle que la loi. Elle sait qu'il faut que le jugement commence par la maison du magistrat, si le magistrat veut l'exercer avec succès dans le public, et qu'il n'est véritablement au-dessus des autres hommes que lorsqu'il a su s'élever au-dessus de lui-même.

Pénétré de ces sentiments , et content d'être toujours dominé par la règle , sans être jamais tenté du désir téméraire de la dominer, il trouve dans cette seule disposition le principe de tous ses devoirs et le fondement de toute sa grandeur.

De là cette délicatesse de vertu qui , ajoutant à la règle même, se fait de la plus exacte bienséance une loi de pudeur et de modestie. De là cette gravité qui est comme l'expression simple et naturelle de la modération profonde du magistrat. De là cette régularité extérieure qui est en même temps la marque et la garde fidèle de sa dignité. De là enfin cet accord parfait et cette heureuse harmonie de toutes les vertus qui doivent se réunir pour former le grand caractère du véritable magistrat.

C'est alors qu'il entre pleinement dans la possession de la gloire solide de son état. Il voit croître sa dignité de tout ce qu'il a su refuser à sa personne. Moins il a voulu jouir de son pouvoir pour lui-même, plus il a acquis d'autorité pour le bien de la justice : autorité qui s'augmente avec ses années, et qui est comme le prix de ses longs travaux et la couronne de sa vieillesse; autorité douce et majestueuse qui règne sur les cœurs encore plus que sur les esprits ; autorité visible et reconnaissable , à laquelle il surfit de se montrer pour inspirer au peuple le respect des lois, la crainte de la justice, et l'amour du magistrat.

Telle était l'impression que la présence des anciens sénateurs faisait sur tous les hommes. Tel cet auguste sénat

vil autrefois à sa tète ce ferme et inflexible magistrat { en qui le ciel avait mis une de ces âmes choisies qu'il tire des trésors de sa providence dans les temps difficiles pour combattre et, si l'on ose le dire, pour lutter contre le malheur de leur siècle. Plein de cette grandeur d'âme que la vertu seule peut inspirer, et persuadé, comme il l'a dit lui-même, qu'il y a encore loin de la pointe du poignard d'un séditieux jusqu'au sein d'un homme juste, on l'a vu soutenir seul, et arrêter par la simple majesté de son regard vénérable, les mouvements orageux de tout un peuple mutiné. On eût dit qu'il commandait aux vents et à la tempête ; et que , semblable à l'auteur cle la nature, il dît à la mer irritée : « Vous viendrez jusque là, et ici se brisera la fureur cle vos flots impétueux. » Heureux d'avoir montré aux hommes que la magnanimité est une vertu de tous les états, que la justice a ses héros comme la guerre, et qu'il n'y a rien dans le monde de si fort et cle si invincible que la fermeté d'un homme de bien. Heureux encore une fois d'avoir laissé un nom qui durera autant sur la terre que celui du courage et de la lidélité! Quand même le grand magistrat que nous regrettons 2 ne nous aurait pas rappelé la mémoire d'un caractère si respectable, et quand nous ne le retrouverions pas encore dans le successeur de son nom et de sa dignité, qui seul pouvait nous consoler de sa perte , le souvenir de cette âme magnanime ne s'effacera jamais. On la proposera toujours pour modèle aux plus grands magistrats; ils apprendront, par son exemple, que rien n'est plus élevé qu'un magistrat qui honore son état , et qui s'en tient honoré ; et que l'homme cle bien, qui ne tient à la grandeur que par le chemin de la vertu , ne trouve point de profession qui l'y conduise, ni plus naturellement ni plus infailliblement, que celle que nous avons tous le bonheur d'exercer.

1 Mathieu Mole, premier président et garde des sceaux.

2 Louis Mole, président à mortier, mort le 3 juin 1709

Prononcée à la Saint-MarUn , 1709.

Mépriser la science et n'estimer que l'esprit, c'est le goût presque universel du siècle présent.

L'amour de la gloire inspirait autrefois à l'homme le désir d'être savant; mais on dirait aujourd'hui qu'une vanité plus commode ait entrepris de rendre l'ignorance honorable , et d'attacher une espèce de gloire à ne rien savoir. Nos pères croyaient s'élever en respectant la doctrine , nous croyons nous élever encore plus en la méprisant, et il semble que nous ajoutions au mérite de notre raison tout ce que nous retranchons à la gloire de la science.

La vanité a trompé l'esprit , et la mollesse a séduit le cœur. L'homme tout entier s'est laissé flatter par une fausse idée de supériorité et d'indépendance. L'oisiveté s'est anoblie, et le travail n'a plus été regardé que comme l'occupation ignoble et presque servile de ceux qui n'avaient point d'esprit.

Cet ancien domicile de la plus solide doctrine, ce temple qui n'était pas moins consacré à la science qu'à la justice, ce sénat auguste, où l'on comptait autrefois autant de savants que de sénateurs , n'a pu se préserver entièrement de la

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contagion d'une erreur si commune; et nous ne craindrons point qu'on nous accuse d'avancer ici un paradoxe, si nous osons dire que le magistrat n'a point eu d'ennemi plus dangereux que son esprit.

Qu'y aurait-il néanmoins de plus propre à nous désabuser de l'esprit humain que cet esprit même, si nous pouvions le voir avec d'autres yeux que ceux de notre vanité?

Cet esprit qui embrasse tout, et à qui tout échappe; qui cherche naturellement la vérité, et qui par lui-même n'est presque jamais sûr de l'avoir trouvée, éprouve tour à tour les surprises des sens, le prestige de l'imagination, l'erreur des préjugés, la séduction de l'exemple : borné clans toutes ses vues, trouvant partout les limites étroites de son intelligence, et sentant malgré lui à chaque pas la trop courte mesure de sa raison.

Ainsi naissent presque tous les hommes , ainsi le reconnaissent souvent les génies mêmes du premier ordre; tout nous parle, si nous voulons être attentifs à ce qui se passe au dedans de nous; tout nous avertit de la nécessité de la science. Nous la sentons dans les nuages qui obscurcissent notre esprit, dans les doutes qui le troublent, dans les erreurs mêmes qui le trompent. Partout la voix intérieure de notre faiblesse nous apprend comme malgré nous que la science peut seule nous mettre dans la pleine possession de notre raison ; et que celui qui la méprise ne jouit que de la moitié de soi-même, et n'est, si l'on peut parler ainsi, qu'un homme commencé.

Mais si la science a l'honneur d'achever clans l'homme l'ouvrage de la nature , elle jouit encore plus de cette gloire dans le magistrat.

Il est, à la vérité, des premiers principes du droit naturel que la raison du magistrat découvre sans le secours de la science ; il est des lois que nous savons, et que nous n'avons jamais apprises; qui sont nées, pour ainsi dire, avec nous; et qui , au milieu de la dépravation du cœur humain , rendent

encore un perpétuel témoignage à la justice pour laquelle il avait été créé.

Mais ces maximes si connues et si générales ne sont tout au plus que le premier degré de la science du magistrat. Leur simplicité pouvait à peine suffire à l'innocence , au premier âge du monde. Mais la corruption des siècles suivants a bientôt exigé de plus grands secours. La sagesse du législateur a été obligé de faire le même progrès que la malice de l'homme, afin que chaque mal trouvât son remède, chaque fraude sa précaution, et chaque crime sa peine. La loi, qui avait d'abord été établie pour réprimer la violence, n'a presque plus été occupée qu'à désarmer la subtilité. Indocile à porter le joug de la règle, l'esprit humain a voulu s'échapper par mille détours secrets, dans lesquels il a fallu que la vigilance du législateur l'ait suivi. La vérité n'a plus été une, pour ainsi dire; elle a été obligée de se multiplier par une infinité de distinctions pour se défendre contre les artilices non moins infinis de l'erreur; et dans ce combat perpétuel de l'homme contre la loi, et de la loi contre l'homme, la multitude des règles n'a pas moins été l'effet nécessaire, que la preuve sensible de notre dérèglement.

Ces règles, il est vrai, ont presque toutes leur fondement dans le droit naturel; mais qui pourrait remonter, par le seul effort d'une sublime spéculation, jusqu'à l'origine de tant de ruisseaux qui sont à présent si éloignés de leur source ? Qui pourrait en descendre comme par degrés , et suivre pas à pas les divisions presque infinies de toutes les branches qui en dérivent, pour devenir en quelque manière l'inventeur et comme le créateur de la jurisprudence?

De semblables efforts s'élèvent au-dessus des bornes ordinaires de l'humanité. Mais heureusement d'autres hommes les ont faits pour nous : un seul livre que la science ouvre d'abord au magistrat , lui développe sans peine les premiers principes, et les dernières conséquences du droit naturel.

Ouvrage de ce peuple que le ciel semblait avoir formé

LA SCIENCE DU MAGISTRAT. 20r>

pour commander aux hommes, tout y respire encore cette hauteur de sagesse, cette profondeur de bon sens et, pour tout dire en un mot, cet esprit de législation qui a été le caractère propre et singulier des maîtres du monde. Comme si les grandes destinées de Rome n'étaient pas encore accomplies, elle règne dans toute la terre par sa raison, après avoir cessé d'y régner par son autorité. On dirait en effet que la justice n'ait dévoilé pleinement ses mystères qu'aux jurisconsultes romains. Législateurs encore plus que jurisconsultes, de simples particuliers, dans l'obscurité d'une vie privée , ont mérité par la supériorité de leurs lumières de donner des lois à toute la postérité. Lois aussi étendues que durables, toutes les nations les interrogent encore à présent, et chacune en reçoit des réponses d'une éternelle vérité. C'est peu pour eux d'avoir interprété la loi des douze tables, et l'édit du préteur, ils sont les plus sûrs interprètes de nos lois mêmes : ils prêtent, pour ainsi dire, leur esprit à nos usages, leur raison à nos coutumes ; et, par les principes qu'ils nous donnent, ils nous servent de guides, lors même que nous marchons dans une route qui leur était inconnue.

Malheur au magistrat qui ne craint point de préférer sa seule raison à celle de tant de grands hommes et qui, sans autre guide que la hardiesse de son génie, se flatte de découvrir d'un simple regard, et de percer du premier coup d'œil, la vaste étendue du droit sous l'autorité duquel nous vivons.

Au milieu d'un grand nombre de lois positives formées par les mœurs des peuples, ou par la volonté souveraine du législateur, ce droit a néanmoins ses règles et ses principes. Attendrons-nous, pour nous instruire, qu'une main subtile et intéressée nous en présente des fragments imparfaits , détachés avec adresse , et déplacés avec art ; et le magistrat qui doit montrer la loi à tous les hommes se bornera-t-il à ne l'apprendre que dans les écrits des plai-

(leurs? Qui sait môme s'il ne saisira pas souvent au hasard, et comme par une inspiration soudaine, le sens qui s'offrira d'abord à son intelligence, et si la justice ne sera pas réduite à ne pouvoir compter que sur la justesse heureuse, quoique mal assurée, des premières pensées du magistrat?

Il se flattera sans doute d'affermir tous les jours sa raison par les leçons continuelles de l'expérience , dernière ressource de ceux qui ne veulent avoir que de l'esprit. Mais que le public est à plaindre lorsque le jeune magistrat attend le secours de l'usage, au lieu de le prévenir par la science!

Que lui sert en effet, pour décider dans le moment présent, cet usage qu'il n'acquerra qu'après une longue suite d'années; et dans quelle source puisera-t-il les lumières qui lui manquent, si la mollesse le prive du secours de la doctrine, et sa jeunesse du secours de l'usage? Plus sage et plus prudent, sans être véritablement juste, s'il jugeait au moins sur la foi des anciens sénateurs ! Mais celui qui méprise les conseils de la science ne respecte guère plus ceux de la vieillesse. Ce sera donc avec son esprit seul que le magistrat intrépide et content de lui-même attendra tranquillement les utiles mais lentes instructions de l'usage. ïl s'exposera sans frayeur à être longtemps injuste, parce qu'il se flatte que l'expérience lui apprendra un jour à être juste. Mais quand même il serait assez heureux pour l'apprendre en effet, accoutumé à juger par les exemples plutôt que par les lois, sa raison, toujours incertaine et chancelante, n'acquerra jamais l'immobile fermeté de ces esprits solides qui ont fait servir la science de fondement à l'usage, et l'usage de supplément à la science.

Que le magistrat ne sépare donc point ce qui doit être indivisible; qu'il joigne la doctrine à la raison, et l'expérience à la doctrine. Mais qu'il ne s'y trompe pas , nous ne lui avons encore tracé qu'une légère idée de la science qu'il doit avoir.

Juges de la terre , que votre ministère est grand , mais

qu'il est difficile! C'est peu pour vous d'être les arbitres des familles et les pacificateurs de ces guerres privées que toutes les passions y allument. Placés entre l'Église et l'État, et pour ainsi dire entre le ciel et la terre, vous tenez la balance entre le sacerdoce et l'empire. Semblables à ces génies auxquels l'antiquité attribuait la fonction de présider à la garde des bornes qui séparaient les peuples et les royaumes, vous êtes établis pour veiller à la conservation de ces limites plus immuables, que la main de Dieu même a marquées entre deux puissances qui portent toutes deux le caractère de la sienne.

L'Église doit trouver en vous ses protecteurs. Conservateurs de sa discipline, vengeurs de ses canons, et surtout défenseurs invincibles de ses libertés, c'est à votre religion que ce grand dépôt a été confié. Mais, qu'il nous soit permis de le dire, si la science ne le conserve, votre religion s'armera inutilement pour le défendre.

Il n'appartient qu'à la science de retracer aux yeux du magistrat cette innocente liberté de l'Église primitive dont celle qu'on nous reproche si souvent n'est qu'une faible image. Elle lui montre dans la pureté des anciennes mœurs les fondements de ces usages qui , bien loin d'être des privilèges singuliers , ne sont que la simple et fidèle observation du droit commun. Elle lui découvre par quel secret progrès d'ignorance et de relâchement la nouveauté est, pour ainsi dire, devenue ancienne, et l'antiquité a porté quelquefois le nom odieux de nouveauté; et, au milieu du monde ébloui par ce changement, elle lui présente une seule nation saintement jalouse de sa première discipline, aussi modérée que ferme dans ses maximes, également éloignée de la licence et de la servitude : jamais sa soumission n'a diminué sa liberté, et jamais sa liberté n'a donné la moindre atteinte à sa soumission.

Quelle joie pour le savant magistrat de voir cet illustre sénat dans tous les temps attentif à maintenir une si sage et si vertueuse liberté, s'opposant comme un mur d'airain à

toutes les nouveautés; éclairant les autres ordres du royaume par ses lumières, les animant par son zèle, les retenant par sa prudence, et les assurant par son autorité!

Mais cette étude si noble , si digne des veilles de l'homme de bien , n'est encore qu'une partie de ce droit public dont la connaissance distingue les premiers magistrats, et les élève dignement au-dessus des ordres inférieurs de la magistrature. L'étude du droit privé peut former le juge, mais la science du droit public est le véritable caractère du sénateur. Heureux celui qui, pour l'acquérir, a le courage de sortir des bornes de son siècle, de vivre avec les morts, de percer les ténèbres de l'antiquité, de puiser dans les sources de l'histoire; de pénétrer dans le mystère sacré des archives du sénat, et de se rassasier pleinement de la lecture de ces anciens monuments que l'on peut appeler véritablement les annales de la justice et les fastes de la vertu.

Étude aussi utile qu'honorable, elle éclaire notre esprit, et elle forme notre cœur. Elle nous donne en même temps des maîtres et des modèles. A la vue des actions magnanimes de ces lumières de la justice, dont nous y admirons les grands exemples, l'amour que nous apportons en naissant, pour la vertu, se rallume et s'enflamme au dedans de nous. Nous voulons les suivre, les atteindre, les surpasser; et, si nous ne pouvons nous élever au-dessus d'eux, ils nous apprennent à nous élever au-dessus de nous-mêmes.

Cette année fatale au mérite , et qui n'a pas même épargné les héros, nous a fait perdre deux grands magistrats qui, tous deux animés de cette noble émulation, ont mérité de la faire naître à leur tour dans les siècles à venir.

L'un, déjà célébré plus d'une fois par de justes louanges dans ce jour solennel, et pour ainsi dire consacré avant sa mort à l'immortalité1, mais toujours digne de recevoir

1 M. de Lamoignon, avocat général, et ensuite président du parlement, fils du premier président de Lamoignon.

de nous le tribut d'un nouvel éloge, mérita par de longs et honorables travaux cette pourpre éminente qu'il pouvait regarder comme le bien de ses pères et le patrimoine éclatant de sa famille. Régner par la parole dans le barreau, et par la raison dans le sénat, c'a été le partage glorieux de sa vie. Heureux fils, heureux père! Après avoir l'ait revivre en lui l'illustre chef de cette compagnie, dont il renouvelait tous les jours la mémoire par ses paroles , et encore plus par son exemple, il a eu la consolation de se voir aussi renaître dans deux enfants * , successeurs de ses vertus autant que de ses dignités, mais dont la modestie semble avoir partagé entre eux le noble emploi d'exprimer le mérite d'un père que chacun d'eux aurait pu nous représenter tout entier.

Qui l'aurait cru, que sa perte dût être suivie si promptement de celle du magistrat2, aussi aimable que respectable, qu'une mort prématurée vient d'enlever à la justice, au public, et (puisqu'il faut que nous prononcions cette triste parole) à nous-même?

Comme si le ciel eût voulu proportionner la rapide perfection de son mérite à la trop courte durée de ses jours, il lui donna dès sa jeunesse cette maturité de jugement qui dans les autres hommes est l'ouvrage des années, et souvent le dernier fruit d'une lente vieillesse.

Peu s'en faut que nous n'oubliions ici nos propres principes , et que nous ne disions que la force de sa raison aurait pu nous faire douter de la nécessité de la science , s'il ne l'avait prouvé par son exemple. Il joignit au mérite de l'esprit le don encore plus précieux de savoir s'en délier, et, ce qui est beaucoup plus rare, il sut s'en délier seul, chercher dans les autres les lumières qu'ils trouvaient en

1 M. de Lamoignon, président du parlement, et M. de Lamoignon de Blancmenil , chancelier.

2 M. le Nain, avocat générai.

lui , consulter ceux dont il aurait pu être le conseil , et les instruire, malgré lui, en les consultant.

Que manquait- il à un mérite si pur, que d'être parfaitement connu, et de se montrer dans une place i qui pût forcer le secret de sa sagesse et lever le voile de sa modestie. Il est enfin appelé à cette place éclatante, et, après avoir contribué longtemps de ses lumières à former les oracles du sénat, il est jugé digne de les prévenir.

Que ne pouvons-nous employer les traits nobles et expressifs dont vous venez de nous le peindre à nous-mêmes, pour le représenter ici avec cette gravité naturelle et ce caractère de magistrat qu'il semblait porter écrit sur son front ; faisant tomber le nuage de l'erreur au pied du trône de la justice, et lui présentant toujours la pure lumière de la vérité? Au-dessus des plus grandes affaires par l'étendue de son génie, et se croyant presque au-dessous des plus petites par l'exactitude de sa religion; esprit aussi lumineux que solide, les principes y naissaient comme dans leur source ; et la même justesse qui les produisait les plaçait sans efforts dans leur ordre naturel. Ses paroles, remplies et comme pénétrées de la substance des choses mêmes , sortaient moins de sa bouche que de la profondeur de son jugement, et l'on eût dit en l'écoutant que c'était la raison même qui parlait à la justice.

Avec quelle délicatesse savait -il remuer les ressorts les plus secrets de l'esprit et du cœur, soit qu'il entreprît de former l'orateur dans le barreau, soit qu'au milieu du sénat assemblé il voulût tracer l'image du parfait magistrat! Il devait encore aujourd'hui faire entendre cette voix dont la douce insinuation semblait donner du poids à la justice et du crédit à la vertu. Que ne nous est-il permis de le faire parler au lieu de nous! Mais puisque nous sommes privé

1 M. d'Aguesseau l'avait engagé à prendre sa place d'avocat général, lorsqu'il passa à celle de procureur général.

de cette satisfaction , que pouvons-nous faire de mieux que de vous parler de lui ? Son éloquence même ne lui était pas nécessaire pour inspirer l'amour de la vertu. 11 n'avait, pour la rendre aimable, qu'à se peindre dans ses discours, et à parler d'après lui-même. Né dans le sein de la justice, digne fils d'un père ' aussi heureux de lui avoir donné la vie, que malheureux de lui survivre; élevé sous les yeux d'un aïeul % vénérable ; objet de la tendresse et de la complaisance de cet homme vrai, qui n'a point connu les faiblesses du sang, et qui dans ses propres enfants n'a jamais loué que la vérité : il avait su allier heureusement à la vertu héréditaire de sa famille des grâces innocentes qui, sans lui rien faire perdre de sa droiture inflexible , répandaient sur elle ce charme secret qui lui attire l'amour encore plus que l'admiration.

Quelle facilité dans le commerce ! quel agrément dans les mœurs ! quelle douceur , ce n'est pas assez dire , quel enchantement dans la société î Faut-il que nous rouvrions encore cette plaie, et ne pouvons-nous le louer sans toucher ici la partie la plus sensible de notre douleur?... Vrai, simple , sans faste , sans affectation , aucun fard ne corrompait en lui la vérité de la nature. Exempt de toute ambition, il n'en avait même pas pour les ouvrages de son esprit; le désir de bien faire n'a jamais été avili dans son cœur parle désir de paraître avoir bien fait , et pour parvenir à la gloire il ne lui en avait pas même coûté de la souhaiter. On eût dit que son âme était le tranquille séjour de la paix. Nul homme n'a jamais mieux su vivre avec soi-même ; nul homme n'a jamais mieux su vivre avec les autres. Content dans la solitude, content dans la société, partout il était à sa place, et, sachant toujours se rendre heureux, il répandait le même bonheur sur tous ceux qui l'environnaient.

1 M. le Nain, doyen du parlement

2 M. le Nain, maître des requêtes.

Le ciel n'a pas permis que nous ayons joui plus longtemps de ce bonheur : il a rompu les liens de cette union si douce, si intime, qui, dans les peines et les travaux attachés à notre ministère, était notre force, notre sûreté, notre gloire, nos délices. Mais si la mort nous enlève avant le temps un magistrat si digne de nos regrets, nous aurons au moins la consplation de ne pas le perdre tout entier. Gravé dans le fond de notre âme par les traits ineffaçables de notre douleur, il y vivra encore plus utilement par ses exemples. Nous n'aurons plus le plaisir de l'avoir pour collègue et pour coadjuteur de nos fonctions; mais nous l'aurons toujours pour modèle, et, si nous ne pouvons plus vivre avec lui , nous tâcherons au moins de vivre comme lui.

Nous jouirons cependant de l'espérance de le retrouver dans le digne successeur ] que le roi vient de lui donner : nous croyons en faire un éloge accompli lorsque nous l'appelons le digne successeur du magistrat que nous pleurons. Ce nom seul lui ouvre une longue et pénible carrière, digne des rares talents de son esprit, digne de la droiture encore plus estimable de son cœur. Il marchera à grands pas dans cette carrière illustre où la voix du public, disons même celle de la nature, semblent l'avoir appelé avant le choix du roi. Il égalera, il surpassera l'attente du sénat. Mais pour le faire pleinement qu'il se souvienne toujours du magistrat auquel il succède, et qu'au milieu de cette gloire que nous lui promettons avec une entière confiance, il n'oublie jamais le prix qu'il nous a coûté.

1 M. Chauvelin.

Prononcée ;i Pâques, i:n.

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